I . Mémoires de Garât
t\l\ LE nOYAUME DE LA RUE S A I NT -IIO N OI\É .
Plus tard, dans ses entreliens, madame GeofTrin se |)!aisait à évoquer le souvenir du vieillard singulier et charmant qui, pendant de si longues années, vint presque chaque jour passer plusieurs heures auprès d'elle, sans avoir jamais éprouvé pour elle la moindre émotion aflectueuse, sans avoir même jamais daigné s'en donner l'apparence, a M'estimez-vous? lui demandait-elle un jour. — Je vous trouve fort aimable. — Mais si quelqu'un venait vous dire que j'ai égorgé un de mes amis, le croiriez- vous? — J'attendrais *. » Au reste, ajoutait-elle, il n'aimait personne : « On lui plaisait, voilà tout ; le mot aimer n'a jamais passé ses lèvres. » Madame Geoffrin, il est vrai, ne donnait guère plus à Fontenclle qu'elle ne recevait de lui. Elle admirait sincèrement son merveilleux esprit, attachait un prix infini à son commerce, écoutait ses avis avec une déférence qu'elle n'eut jamais pour aucun autre ; mais, dans cette intimité tout intellectuelle, le senlimenl n'entrait que pour une faible part, et elle le jugeait avec une clairvoyance qui témoigne du détachement de son cœur. INous ne saurions le regretter, car le rapide croquis c|u'elle a dressé de son fidèle commensal est net cl finement découpé comme le profil d'une médaille. (( Il ressemblait à une petite machine bien délicate, qui durerait éternellement si on la jiosait dans un coin, et (|u'on ne la frottât ni ne la froissai jamais... Il n'avait
I. Conversation de madame GoofTi-in sur l'onlcnellc, rîipportée dans les Nouveaux mélanges, de madame INeckcr.
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jamais pleuré, il ne s'était jamais mis en colère, il n'avait jamais couru. Je lui disais un jour : « Monsieur de Fontcnelle, vous n'avez jamais ri;> — Non, je n'ai jamais iail, ah! ah! » Voilà l'idée qu'il se faisait du rire '. »
Impassible par nalure autant que par système, il n'admettait pas une autre façon d'être, et ne pouvait souffrir chez son prochain l'animation, l'élan, ni la gaîté extérieure. Aussi reprenait-il souvent sur ce point la fille de son amie, Marie-Thérèse Geoffrin, pétulante enfant de quinze ans, dont la vivacité l'offusquait : « Je n'ai jamais connu, lui répétait-il, ces mouvements violents, ce qui me fait soupçonner qu'ils ne sont pas naturels. » — « Quand je l'entendais me dire cela, s'écrie madame de la Ferté-Imbault, il m'impatientait à mourir, car j'étais bien sûre que mes mouvements de gaîté étaient fort naturels - ! »
Fontenelle, sans être avare, ne savait pas donner ; et les quelques actions généreuses qu'il fit dans le cours de sa vie lui furent toujours suggérées par d'autres, le plus souvent par madame Geoffrin. Elle vint un jour lui parler d'un malheureux, envers qui il était particulièrement tenu de se montrer charitable : « Soit, dit-il; que dois-je donner.^ — Vingtcinq louis. — Eh bien ! prenez » ; et il lui donna la clef de la cassette où il serrait son superflu.