‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 4 sur 221 · I. Archives de la famille d'Estam2ies · texte numérisé non relu

I. Archives de la famille d'Estam2ies

particularité remarquable. Il mena avec simplicité une existence laborieuse, bornant son ambition au titre honorable de « bourgeois de Paris », dont le parent toutes les pièces où il est question de lui. Veuf, après treize ans de ménage, de Marie Poterct, qui mourut sans enfants en 1G98, il se remaria, l'année même, avec Angélique-Thérèse Chemineau, qui fut la mère de madame Geoffrin.

La seconde femme de Pierre Rodet était sans aucun doute, par sa condition et sa culture d'esprit, très supérieure à son époux. Fille d'un ce banquier de Paris », elle joignait à une instruction étendue et à une vive intelligence les dons d'une réelle beauté et d'un naturel instinct d'élégance. Dans une miniature due a. son propre pinceau — car elle se piquait du talent de peinture — elle s'est représentée en grand habit de soie verte brochée d'or, décolletée, les traits fins et réguliers, les yeux noirs et perçants, offrant aux regards un fort coquet et séduisant ensemble. Ce portrait, adroitement exécuté, n'est pas son seul ouvrage. Indépendamment de quelques tableaux de moindre importance, elle laissa une vue d'Athènes qui, plusieurs années après sa mort, tomba sous les yeux du Régent, bon connaisseur en œuvres d'art, et lui plut si fort qu'il en proposa, à ce que l'on rapporte, le prix de deux mille écus. La proposition ne fut pas acceptée ; et le tableau fut plus tard donné par madame Geoffrin au roi de Pologne, Stanislas-Auguste PoniatOAVski.

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La naissance d'une fille, deux ans après la noce, fut une grande joie pour le ménage. La jeune madame Rodcl, cpii était une femme d'imagination, s'exaltait volontiers sur les destinées réservées à cette petite créature, et se laissait aller aux rêves les plus prématurés, dont elle faisait confidence à sa mère. Celle-ci, d'esprit plus positif, l'en raillait doucement : « Je ne suis pas surprise, écrivait-elle à sa fille, que vous soyez encore indécise sur le genre de talent auquel vous donnerez la préférence dans l'éducation de votre enfant. Quant à moi, je n'y avais point encore songé ; mais, comme vous me le mandez, elle a déjà six semaines, il est bien temps eu effet de former un plan pour son éducation ! Vous n"avez jamais bien pu démêler, dites-vous, quel est celui que j'ai suivi pour la vôtre? Je le crois sans peine, car je n'en ai jamais eu. J'ai toujours fait ce que je croyais le mieux, sans y songer d'avance... » Et la lettre, poursuivie sur ce ton ironique, se termine par cet avertissement : « Si je vous ai rendue plus habile que moi, tant mieux ; mais je ne vois pas la nécessité que votre fille le soit plus que vous. Savez-vous que je meurs de peur que vous n'en fassiez un prodige ! »

Les rêveries ambitieuses et les prudents conseils se trouvèrent également superflus, et madame Rodet n eut pas l'occasion de réaliser les beaux projets qu'elle exposait avec ingénuité. Un an après la naissance de Thérèse, elle accouchait d'un fils qui fut appelé

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Louis, et dont la venue au monde coûta la vie à sa mère. Pierre Rodet, accable par ce coup, ne tarda pas à suivre sa femme. Il mourut à son tour, le lomai 1706; et les deux enfants, orphelins précoces, quittèrent la petite maison de la rue des Prouvaires, pour aller vivre rue Saint-Honoré chez leur grand' mère maternelle, madame Chemineau, qui prit la charge de leur tutelle, et assuma avec dévouement la tâche que les parents n'avaient pas pu remplir.

Ce n'était pas une personne ordinaire que la grand' mère Chemineau S et les quelques lignes que j'ai citées plus haut ont déjà pu faire soupçonner qu'elle professait en matière d'éducation des théories assez particulières. Elle exerça sur madame GeofTrin une influence décisive, la marqua pour la vie d'une ineffaçable empreinte. Il sufïit, pour en être assuré, de jeter les yeux sur le portrait que, bien des années plus tard, sa petite-fille, devenue célèbre et écrivant à une Impératrice, a tracé de celle qui prit soin de sa première jeunesse. Il n'est pas un trait du tableau qui ne puisse s'appliquer aussi bien au peintre qu'au modèle : « Ma grand'mère avait beaucoup d'esprit et une tcte très bien faite... Elle avait très peu d'instruction, mais son esprit était si éclairé, si adroit, si actif, qu'il ne l'abandonnait jamais ; il était toujours à la place du savoir. Elle parlait si agréablement des choses qu'elle ne savait

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