I.E ROYAUME DE L V U f E SA I N T- UON OUÉ . 5l
seulement de la France, mais de l'Europe cnlièrc, grouper autour de son fauteuil tout ce qui, à son époque, portait un nom dans les lettres, les arts, les sciences ou la politique. Vingt années d'efforts persévérants, d'habileté. mélliodique, de volonté sans défaillance, amenèrent le succès d'une si audacieuse entreprise, et firent enfin du salon de la rue Saint-Honorc un (( abrégé d'empire », dont l'apparition marque, comme une ère, dans l'histoire de la civilisation aimable et de la société polie ^
Le procédé qu'elle employa pour mener à bien cette tâche est simple, et peut se résumer en deux mots : aux hommes de lettres qui composaient son premier entourage, elle adjoignit désormais les artistes, peintres, sculpteurs et musiciens, gens que la coutume tenait jusqu'alors à l'écart des réunions mondaines ; puis, par une seconde et non moins heureuse innovation, elle s'avisa d'attirer à sa cour les étrangers de passage ou en séjour à Paris, quel que fût leur rang social, pourvu qu'ils eussent à leur actif un mérite ou une célébrité quelconques. C'est à ce double caractère, artistique et cosmopolite, que le salon de madame Geofifrin doit sa physionomie propre ; c'est par là qu'il se distingue essentiellement de tous ceux qui l'ont précédé ou sui^i, et, il ne sera pas sans intérêt, maintenant que nous connaissons les grandes hgnes du
I. Horace Walpole, Letters. — Concourt, Portraits intimes du xvill^ siècle.
système, de regarder madame Gcoffrin à l'œuvre, et de voir comment elle en use avec les nouveaux sujets de son « royaume ».
Ses premières relations avec le monde artistique, alors plus casanier et non moins ombrageux qu'aujourd'hui, lui furent facilitées par un de ses fidèles amis, le comte de Caylus. Une figure assez originale que celle de ce gentilhomme de grande race volontairement déclassé, fils de la charmante marquise qui fit les délices de la cour de Louis XIV, s'exilant luimême de la société raffinée qui entoura sa jeunesse, pour adopter une existence à part, habituellement solitaire et perpétuellement laborieuse, vouée de préférence aux travaux les plus compliqués et aux recherches les plus ardues, sans autre distraction que l'enrichissement de ses collections nombreuses, sans autre fréquentation que celle des peintres, des sculpteurs, des archéologues, des savants de tous les pays du monde. Lui-même d'ailleurs dessinateur de talent, gravant des pointes sèches c{ui ne sont pas sans mérite, généreux et cordial avec les artistes qu'il traitait en confrères, et aimé de la plupart d'entre eux en dépit de sa franchise brutale, de son ton sec et tranché, de ses « coups de boutoir » parfois féroces, qui lui valurent plus tard de Diderot cette oraison funèbre : « La mort nous a délivrés du plus cruel des amateurs ! » Les antipathies de Caylus ne s'arrêtaient pas en effet aux gens du grand monde, auxquels il avait si lestement tourné le dos; elles
s'clcndaienl aux philosophes, aux cncyclopcdislcs, au phis grand nombre des hommes de leltres, tels que Marmontel, d'Alemberl, Diderot, duquel, comme on Aient de voir, il était payé de retour. Aussi, lorsqu'il eut amené dans le salon de la rue Saint- Honoré l'intéressante dientèle qui seule trouvait grâce à ses yeux, n'eut-il point de repos qu'il n'eût déterminé madame Geoffrin à établir un jour spécial, où il pvit voir chez elle ses amis, sans rencontrer les visages qui avaient le don de lui déplaire. Elle accéda à sa fantaisie ; et c'est le comte de Caylus qui se trouva ainsi l'initiateur des dîners du lundi S dont le succès balança bientôt celui des mercredis, plus anciens en date.
Donner la liste des convives serait énumérer presque sans exception tous ceux dont le crayon, la brosse ou le ciseau portèrent si haut le renom de l'art français au dix-huitième siècle; et je ne citerai ici que les plus marquants et les plus assidus. C'est Boucher, gai causeur, et de propos parfois légers comme son pinceau; c'est La Tour, le pastelliste, mélancolique au contraire, et plus occupé de philanthropie que de peinture ; Joseph Vernet, dont madame Geoffrin goûtait particulièrement le talent et à qui elle ne commanda pas moins de huit tableaux de marine; Vien, l'un des hommes « qu'elle aime et qu'elle estime le plus, autant pour