‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 38 sur 221 · I.E ROYAUME UE I.A HLE S A 1 N T - UO N OUÉ · texte numérisé non relu

I.E ROYAUME UE I.A HLE S A 1 N T - UO N OUÉ

(jeoffrin est obligée de classer ses u connaissances » par nationalité, sous les rubriques : Pologne, Italie, Russie, Angleterre, Siikle, etc.. En face de chaque nom, elle écrit généralement l'adresse, et y joint une brève notice, une désignation typique, qui caractérise l'individu et prévienne une confusion possible. Voici, pris au hasard parmi des centaines, quelques exemples des ■tmnolations qu'elle emploie :

« M. Wilkes, Anglais, homme laid, faux cl très extraordinaire, qui a fait beaucoup de tapage à Londres. Je l'ai connu chez le baron d'Holbach.

» Milady comtesse Orford, folle, qui m'a été présentée par Gatti. Elle est belle-fille du célèbre Robert Walpole et belle-sœur d'Horace Walpole.

» Général Barington. M'a donné à dîner avec milord ■Grosvenor. Il est fort laid et marqué de la petite •Nérole. Grosvenor se prononce en français Grovener.

» La princesse Radzivill, née princesse Lubomirska. Elle a beaucoup d'esprit, peint joliment, a de la physionomie, et est bossue. Son mariage est cassé avec le prince Radzivill, qui est remarié. Elle ne l'est pas.

» Antoine Prozodzinski, fils du chancelier de Liihuanie. Il m'a fait la plaisanterie de me donner une partie de sa moustache. » (Elle écrit moiichetache .)

Elle ne mentionne pas seulement les gens qu'elle a. vus — et ils sont innombrables — elle inscrit encore <:eux avec qui elle correspond sans les connaître, et qui s'adressent à elle, du fond de leur province, pour

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solliciter l'honneur d'entrer en relations cpistolaires avec une femme d'un si grand mérite. Telle est cette comtesse d'Arley, née comtesse de Linange, qui, lit-on dans le carnet, « m'écrit de Bruxelles une lettre fort extraordinaire, par laquelle elle me demande d'avoir un commerce suivi avec moi ». Tel encore cet Anglais, dont le nom est illisible, « qui m'envoie ses livres, où je n'entends rien, et m'écrit des lettres trop savantes pour moi ». Mais, dans la correspondance qu'elle entretient régulièrement avec ses amis du dehors, les fâcheux de cette sorte sont de rares exceptions. La plupart des noms qui composent sa liste représentent, parmi les sociétés étrangères, la fine fleur de l'esprit et de la distinction.

Ces deux termes sont les seuls qui conviennent à l'une des plus fidèles et des plus tendres amies de madame Geoffrin, lady Hervey *, cette femme exquise, dont le joli visage, la fine intelligence, l'âme douce et sensible, firent les délices de tous ceux qui l'approchèrent, et surent fixer jusqu'au sec et inconstant Walpole. Veuve en 17/43, elle fit, à partir de celte époque, de fréquents séjours à Paris, y connut madame GeolTrin, et contracta envers elle une aflection qui dura

I. IMary Lepel, filtc du brigadier-général Nicolas Lepcl, 1700- 1768. Elle épousa, en 1730, lord Hcrvcy of Ickworlh, et devint veuve en I7'i3. Un grand nombre des lettres d'H. Walpole lui sont adressées. Elle laissa quatre enfants, dont l'aîné lui le marquis de Bristol.

toute sa vie. Pendant leurs longues séparations, elles s'écrivaient conlinuellemenl , et l'on ne peut que regretter vivement la perle de cette correspondance, au sujet de laquelle toutes les recherches ont été vaines, tant en France qu'en Angleterre. Les carnets de madame Geoffrin et les lettres d'Horace Walpole subsistent au moins comme témoignage de l'amitié solide qui unissait les deux femmes, et qui se traduisait par un incessant échange de services, de cadeaux, de « souvenirs » de toute espèce. Plus significative encore est la lettre que lady Hervey adressait à David Hume, le i^"" janvier 17G/1 * ; on y trouve un portrait de madame Geoffrin, un peu flatté sans doute, mais intéressant par le sentiment qui l'inspire. J'en traduis quelques extraits : « Il y a peu de têtes naturellement mieux organisées que la sienne ; il n'y a pas de cœur qui puisse surpasser l'affectueuse chaleur du sien... Je n'ai jamais vu personne saisir chaque détail d'un caractère aussi promptement qu'elle, et le peindre aussi fortement. Elle excelle particulièrement dans le récit, qui est toujours court et vif. Les gens vains, affectés, et ceux qui n'ont pas de mérite, peuvent la craindre ; mais les faiblesses de ses amis, et même des simples connaissances qui fréquentent chez elle, sont à l'abri. Rien n'échappe à son observation, mais rien ne s'échappe de sa langue à leur préjudice. Quand

I. Letters of eminent persans addressed to D. Hume. Burton, 1849.

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une fois elle aime les gens (et quand elle dit qu'elle le fait on peut l'en croire), elle ne leur laisse jamais le temps d'avoir recours à elle pour lui demander un service ; son attention et sa sagacité lui font immédiatement deviner en quoi elle peut leur être utile... » Celle lettre, qui vint trouver Hume à Paris, où il remplissait alors les fonctions de secrétaire d'ambassade, le détermina à faire la connaissance de celle qu'on lui peignait sous des couleurs si séduisantes. Madame Geoffrin le vit arriver, peu de temps après, muni par lady Hervey d'une lellre d'introduclion. Il fut bien reçu, comme on pense, cl ne larda pas à être admis au nombre des intimes. L'époque de son séjour à Paris fut, au reste, pour Hume, la plus brillante de sa vie. Ses prétentions d'homme à la mode y semblèrent, pour la première fois peut-être, justifiées par un plein succès. Malgré ses cinquante ans, son extérieur vulgaire, sa parole embarrassée et lourde, les femmes les plus élégantes lui prodiguaient leurs grâces et se disputaient ses sourires, au grand étonnement de ses compatriotes. — « Ces dames, écrit lun d'eux *, ne peuAent se passer de lui à leur toilette. A l'Opéra, sa face large et insignifiante ne s'aperçoit guère qu'entre deux jolis minois. » Madame Geoffrin n'échappa pas plus que les autres à la contagion générale, cl SCS lellrcs au philosophe, que l'on conserve

1. Lord Charlemout. — Voir les Lettres d'Horace Walpole, publiées et traduites par le comte de Bâillon.

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aux archives de la Sociclo royale d'Edimbourg, exhalent un léger parfum de coquelterie, dont elle n'était cependant pas coutumière. On en jugera par ces échantillons :

<( Juillet 1764, le mercredi.

)) ... Malgré tous les succès dont vous me flattez, je les compterais pour rien si je n'avais pas réussi près de vous. En vérité, monsieur, je ne me suis rengorgée que dès l'instant que je me suis aperçue que je vous plaisais. Nous autres femmes, nous avons le tact fin et prompt sur l'impression que nous faisons... J'espère vous trouver aussi aimable et aussi coquin que vous l'étiez quand vous êtes parti *. Ce mot vous convient et vous sied bien. »

La lettre que voici date de l'année suivante et marque dans la familiarité un notable progrès :

« A Paris, le 17 avril.

» Il ne vous manquait, mon gros drôle, pour être un parfait petit-maître, que de jouer le beau rigoureux en ne faisant pas de réponse à un billet doux que je vous ai écrit par Gatti ! Et, pour vous donner tous les airs possibles, vous voulez vous donner

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