‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 39 sur 221 · I . Pour Compiègnc, où Hume accompagna la Cour en juillet · texte numérisé non relu

I . Pour Compiègnc, où Hume accompagna la Cour en juillet

'jO LE ROYAUME DE LA RUE SAINT-HOXORE.

celui d'être modeste ^ en disant que vous ne savez pas assez bien le français pour l'écrire. Mon cher ami, je vous connais aussi bien que vous connaissez peu votre Emile ^, si réellement vous le croyez aussi simple que vous le dites. Mais, comme il faut toujours respecter les opinions publiques, je laisse votr • Emile dans ses montagnes, et j'attends avec impatience que mon gros drôle vienne habiter notre plaine. Mon Dieu, que j'aurai du plaisir de le revoir ! »

Une autre lettre se rapporte à un envoi de ses ouvrages que Hume avait fuit à madame GeoiTrin. Cédant à son penchant pour la somptuosité, il les avait fait revêtir d'une magnifique reliure, et son amie l'en plaisante avec malice et gaité :

« Ce samedi matin.

» Vous croyez donc, en qualité de gros et d'aimable drôle, avoir acquis le droit de faire toutes les drôleries possibles? Vous venez, mon beau monsieur, d'en faire une un peu forte ; elle ressemble plus à une méchanceté qu'à une galanterie. L'état d'humiliation où se

1. Les premières lignes de ceUe lettre ont été reproduites par Sainte-Beuve dans ses Causeries du Lundi, d'après une vie de M. Hume, publiée par Burlon.

2. Jean-Jacques Rousseau, avec qui Ilumc, d'altord sou ami intime, devait avoir plus tard une si violente querelle.

trouvent mes pauvres livres à côte de la magnificence des vôtres perce le cœur; ils ont tous l'air de ^icux bouquins qui arrivent de dessus les quais. De plus, c'est l'acte de vanité la plus forte dont on ait jamais entendu parler. Il faut que vous ayez une furieuse opinion de vos ouvrages pour leur avoir donné un si bel habit 1

» Depuis que ce nouvel astre brille sur mes planches, je n'ose plus lever les yeux dessus, tant !a laideur de leurs anciens citoyens m'afflige. Non, je ne vous pardonnerai jamais la révolution que vous venez de faire dans ma bibliothèque. Hélas ! je l'aimais telle qu'elle était : à présent, elle fait mon malheur; et elle serait ma ruine, si le diable de la superbe me montait à la tcte, au point de vouloir cire aussi magnifique que l'est votre fatal présent.

» Vanité des vanités ! dit le sage. Je répéterai cette maxime toute la journée, pour me préserver de !a folie de vouloir vous imiter.

» Madame la princesse de Beauvau soupe ce soir chez moi. Oui, oui, oui. »

Les billets qui précèdent sont écrits pendant le séjour de Hume à Paris. Après son retour en Angleterre, la correspondance continua, mais de plus en plus espacée, et la faute en fut sans doute au « gros drôle », qui était coutumicr du péché de paresse, et qui ne répondait à sa vieille amie qu'après de longs

intervalles *. Il n'oubliait pas néanmoins les réunions de la rue Saint-Honoré, et adressait à madame Geoffrin tous les Anglais distingués de sa connaissance qui se rendaient à Paris. De ce nombre fut Benjamin Franklin, plus réputé à cette époque comme savant que comme politique. Envoyé en mission à Londres ea 1764, il y demeura plusieurs années, et profita de la proximité pour faire, dans l'automne de 1767, un voyage de quelques semaines à Paris. Pourvu d'une recommandation de Hume, il se présenta chez madame GeofTrin, qui ne semble pas l'avoir apprécié à sa valeur, si l'on en juge par ces lignes un peu froides :

« Paris, 25 septemljre 1707.

« Je vous remercie, mon très cher ami (car vous me serez toujours très cher malgré vos rigueurs) de m'avoir procuré l'honneur de voir M. le chevalier Pringle ^ et M. Franklin. Mais j'ai fort peu joui de leur connaissance ; je n'ai même pas pu leur donner à dîner. Ils ont fait un fort court séjour ici, et ont été bien fêlés. M. Pringle me paraît très aimable et parle bien français. Pour M. Franklin, qui ne le parle pas, je n'ai vu que sa réputation.

1. Voir les rcproclics que Hume s'adresse à ce sujet, dans ses lettres à la comtesse de Boufilcrs. — Loc. cit.

2. Médecin cl sa>aiit anglais, ami de Franklin, qu'il accompagna à Paris.

LE nOY.VUME DE LA RUE S A I NT-IIONORÉ . 7.3

» Gros coquin que vous êtes, voilà donc comment Aous m'avez trompée! Après toutes les assurances réitérées de revenir, et les semblants que vous avez faits de louer une maison, vous nous abandonnez, et votre lettre même ne me donne pas le moindre rayon d'espérance. Je voudrais bien pouvoir vous oublier, mais je ne puis. »

C'est encore Hume qui, le premier, annonça à madame GcofTiin la visite d'Horace Walpole, lors du voyage à Paris, en l'année 1760, de ce célèbre personnage. La réponse qu'il reçut par le retour du courrier apportait la promesse d'un accueil exceptionnel : « Voilà donc encore, écrit-elle, un verbe qui se fait chair, en habitant parmi nous. Si, en valant autant que vous me le dites, il est aussi aimable que vous, il sera content de vous, de moi surtout, qui ferai non seulement mon possible, mais j'irai jusqu'à l'impossible pour justifier A^os bontés pour moi, lui prouver le cas que je fais de A'otre recommandation et le désir que j'ai de vous plaire. » Walpole, non content de ces assurances, avait réclamé en outre de lady Hervey quelques lignes d'introduction qu'il pût remettre lui-même, et ces lignes furent si élogieuses qu'il s'en montra presque effrayé : « Madame GeofTrin, écrit-il \ ne voudra jamais croire que je suis le ATai mandataire, mais croira que j'ai volé le porte-manteau de M. Walpole. »

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