I. Elle était ucc Marie Duguct
LE ROYAUME DE LA. RUE S A I N ï- H O N O KÉ . 7
pas, que personne ne désirait qu'elle les sût mieux. Et quand son ignorance était trop Aisible, elle s'en tirait par des plaisanteries, qui déconcertaient les pédants qui avaient voulu l'humilier. Elle était si contente de son lot, qu'elle regardait le savoir comme superflu pour une femme. Elle disait : « Je m'en suis si bien passée, que je n'en ai jamais senti le besoin *. »
Avec de telles idées sur l'utilité des sciences acquises, on juge que madame Chemineau ne perdit pas son temps à bourrer de notions abstraites la cervelle de l'enlant confiée à sa garde. « Si ma pelite-fille est une bête, disait-elle, le savoir la rendrait confiante et insupportable ; si elle a de l'esprit et de la sensibilité, elle suppléera par son adresse à ce qu'elle ne saura pas ; et puis, quand elle sera en Age raisonnable, elle apprendra ce à quoi elle aura le plus d'aptitude, et elle l'apprendra bien vite. » Sur ce principe, elle se borna purement et simplement ù lui enseigner à lire, ce dont elle se chargea elle-même. De maîtres et de professeurs, elle ne lui en donna aucun, « pas même à écrire et à danser » , et elL en exposait les raisons : « Quand elle voudra écrire, elle copiera les écritures
I. Ces lignes sont extraites d'une lettre que madame Gcoffrin écrivit en 1765 à l'impératrice Calhcriue, qui l'avait interrogée sur sa jeunesse ; madame GeoilVin les avait recopiées de sa main pour les montrer à quelques amis. L'abbé Morellet, entre autres, en eut connaissance, et il en cite un fragment étendu dans \ Eloge de madame Geoffrin, qu'il publia en 1777.
qu'elle voit ; et quand elle voudra sauter, elle sautera, et ne dansera pas pour faire la belle danseuse. » La grâce qu'ajiprennent les maîtres à danser lui paraissait insupportable, et elle n'en appréciait point d'autre que « celle que la nature nous donne, quand elle nous a bien constitués » . Même opinion sur la musique : le chant, par une exception unique, trouvait grâce à ses yeux, mais à la condition que la voix fut seule et sans accompagnement \ car elle détestait tous les instruments, déclarant que « l'assemblage de plusieurs faisait beaucoup de bruit, et qu'un seul était insipide ». N'y a-t-il point dans cette préférence exclusive pour tout ce qui procède directement de la nature comme une intuition des doctrines si fort à la mode aux abords de la Révolution? Et cette bourgeoise du temps de Louis XIV n'avait-elle pas, soixante ans à l'avance, deviné Jean- Jacques Rousseau ?
Au demeurant, ce parti-pris d'ignorance n'empêcliait pas madame Chemineau de cultiver avec soin l'intelligence déliée de la petite orpheline. Si elle ne lui montrait pas à écrire, elle la faisait lire beaucoup, et lui expliquait ses lectures. Elle lui apprenait à penser, la forçant à raisonner avec elle, à juger les gens qu'elle voyait et les projios qu'elle entendait, et à donner la raison de ses jugements. Elle l'encourageait à lui rendre
I. « Si j'avais eu de la voix, écrit madame GeoflVin, ellr m'aurait fait apprendre à chanter ; car elle disait que cVlait le seul des talents naturels qui eût besoin d'être conduit. »
compte u de tous ses mouvements et de tous ses sentiments », et la « rectifiait avec tant de douceur et de grâce », que l'enfant, s'abandonnant avec confiance, n'avait jamais rien de cache pour cette tendre institutrice. Elles étaient toujours ensemble ; et l'aïeule indulgente, étudiant avec une attention soutenue le caractère, les goûts, les inclinations de sa petite-fille, lui indiquait a propos, par une direction presque insensible, les écueils à éviter et la route à suivre. « Mon intérieur lui était aussi visible que mon extérieur, écrit madame Gcoffrin ; tout était pour moi un sujet d'instruction ; mon éducation était continuelle ^ » Il ne faut pas s'étonner qu'un tel mode de culture, intelligemment pratiqué, ait produit des fruits remarquables ; et si l'on s'explique maintenant l'orthographe fantaisiste de madame Geoffrin, on comprend aussi de quelles ressources de pénétration, de finesse, de jugement ferme et net, elle se trouva pourvue dès son entrée dans la vie 2.
On aurait tort de conclure, d'après ce que j'ai dit de
1. « Vraiment, madame, répondit l'impératrice Catherine au récit que lui faisait madame Gcoffrin de son éducation, votre grand'mère était une femme de beaucoup de mérite ; la description que vous m'en faites est charmante, et sa petite-fille l'est aussi. » (Lettre du i8 juin 1765. — Voir Appendice, page 45o).
2. <( Elle respectait son ignorance, a-t-on dit, comme le principe actif et fécond d'un esprit indépendant et original, et elle en faisait sortir des lumières qui manquent à tous les livres. » — Mémoires historiques de Garât.
l'indépendance d'esprit de madame Chemineau, qu'elle lût ce qu'on appellerait aujourd'hui une libre-penseuse. La hardiesse d'idées et le goût du paradoxe qui la caractérisaient s'alliaient au contraire chez elle, par une association qui n'était pas rare à cette époque, avec un grand fond de religion et ime stricte exactitude à observer les prescriptions de l'Eglise. Les pratiques de dévotion et les lectures pieuses tenaient donc une place importante dans l'emploi du temps des deux enfants dont elle avait la charge ; et son exemple, non moins que ses enseignements, produisirent une impression profonde sur l'âme de Thérèse Rodet, dont l'imagination était vive et le caractère impétueux. L'enfant se jeta dans le mysticisme avec l'ardeur qu'elle mettait en toute chose ; et, vers l'âge de douze ou treize ans, sa piété devint si exaltée, qu'il fallut interdire des austérités dont sa santé commençait à se ressentir ^ Elle aA'ait projeté secrètement de vendre, pour en distribuer le prix aux pauvres, les quelques bijoux qui lui venaient de sa mère ; et un jour, au sortir d'une lecture sur la vie des Pères du désert qui l'avait transportée d'enthousiasme, elle détermina son frère, plus jeune et facilement influençable, à venir chercher avec elle, loin de la rue Saint-IIonoré, quelque Thébaïde, où ils finiraient leurs jours dans l'exercice de la pénitence.
11 fallut courir après les fugitifs et les ramener presque
I. Souvenirs iacJiLs Je madame tlo la Fortù-Iinbault. — Archives de la famille d'Estampes.
LE no Y AU ME DE I. A RLE S V 1 N ï - 11 O N O UE . II
de force à la maison palci-nelle. Quelques-uns des amis de la famille, émerveillés de ce délacliement précoce, prédisaient que la jeune fdle égalerait un jour Sainte- Thérèse, sa patronne; d'autres, d'un sens plus rassis, hochaient la tète, et murmuraient loul l)as que de tels sentiments, trop excessifs pour cire durables, pourraient bien ménager des surprises, et se tourner tôt ou tard vers quelque objet plus profane.
La demeure de madame Chcmineau se trouvait non loin de l'église Saint-Roch, et chaque jour Thérèse Rodet, accompagnée de sa grand'mère, assistait à la messe de sa paroisse, où sa tenue recueillie faisait l'édification des fidèles. Diderot, dans un court portrait, nous la dépeint à cette heure matinale, « en cornette plate, en mince et légère siamoise, jolie comme un ange, joignant, au pied des autels, les deux plus belles menottes du mondée » C'est sous ces simples atours et dans cette pieuse altitude qu'un matin, à l'âge de quatorze ans, sans y songer, et le plus innocemment du monde, elle attira les regards et gagna le cœur de celui qui allait demander sa main, et lui donner un nom, aussi obscur alors qu'elle devait un jour le rendi'e célèbre.
François Geoffrin , le prétendu de mademoiselle Rodet, était d'une extraction modeste, étant né en iG65 d'un