‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 41 sur 221 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Analyse du caractère de madame Geoffrin. — Sa force de volonté.

— Mélange de bonté et d'égoïsme, d'orgueil et de modestie.

— Sa manière d'être avec ses amis. — Exemple tiré de sa conduite à l'égard de Marmontel.

Nous nous sommes jusqu'à présent attaché à suivre pas à pas les progrès croissants de madame Geoffrin dans la première période de son existence, à étudier ses procédés, et à noter les étapes de sa surprenante carrière. Il convient de faire halte un moment, et de considérer en elle-même celle dont nous venons de voir se dessiner la fortune. Son mérite justifia-t-il son succès? Fut-elle, au moins par quelque endroit, une femme vraiment supérieure? Poser la question, c'est en même temps la résoudre, si l'on admet avec Sainte- Beuve qu'une grande influence sociale porte toujours en elle-même sa raison d'être, et que ni le hasard, ni l'argent, ni même — ce qui n'est point ici le cas —

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la naissance, ne sulllsent à expliquer une profonde et persistante action sur les hommes. Quand il s'agit de madame Geoffrin, la faculté maîtresse, celle qu'elle [)Oosèdc à un degré émincnl, qui constitue son originalité propre, et donne la clef de toute son histoire, c'est la volonté, la volonté patiente et forte, qui, selon sa propre expression, « remplace toutes les \ertus et sans laquelle toutes les vertus font naufrage », une volonté que rien ne rebute et ne détourne de son objet, qui sait, selon les besoins du moment, revêtir toutes les formes, tantôt prompte et audacieuse « comme la marche d'un conquérant* », tantôt insinuante et souple comme la diplomatie « d'un cardinal romain ». Toutes les autres qualités de son esprit et de son cœur — et certes elle en eut de belles et de rares — sont soumises à celle-là, qui les règle, les ordonne, les utilise avec une sagacité admirable, et les fait concourir au but de sa vie. Et ce but, comme le fait justement observer Thomas, ne fut pas seulement une vaine fumée d'ambition et une stérile recherche de gloire, mais bien la poursuite et l'organisation « de son propre bonheur », en employant ce terme dans le sens le plus élevé qu'il comporte. Elle ne voulut pas, comme tant d'autres, abandonner le sien au hasard ; mais elle en fit son étude et son occupation constantes, songeant déjà à l'avenir, dans un âge où l'on jouit de tout sans cal-

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