‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 45 sur 221 · LE U O Y A UM E DE LA RLE S A I N T - H O X O R É . 8 I · texte numérisé non relu

LE U O Y A UM E DE LA RLE S A I N T - H O X O R É . 8 I

jour ù la Brichc, propriété de madame d'Épinay, où se trouvaient réunis Suard, Diderot, Grimm, ses plus intimes amis. Elle se proposait d'y dîner. Mais, par suite de la brouille qui venait d'éclater entre madame d'Épinay cl le ménage d'Holbach, le trouble et le chagrin régnaient dans cette maison, jadis si libre et si joyeuse, et un air de contrainte se lisait sur tous les visages. Madame GeoiTrin, mise au courant, change aussitôt de physionomie : « elle regarde, se damne sur sa chaise », essaie sans succès quelques plaisanteries, puis se tait, « fait des nœuds, bâille deux ou trois fois », et tout à coup se lève, et se dirige vers la porte. « Vous nous quittez, madame, lui crie l'abbé Follet? — Oui, répond-elle, il n'y a personne aujourd'hui : demain je reviendrai. » Et elle s'échappe aussitôt sans demander son reste.

Avec une femme ainsi faite, il convient peut-être de voir autre chose qu'un simple jeu d'esprit dans l'ingénieuse apologie qu'elle se plaisait à faire des ingrats, « qui n'excitent jamais de tracasseries, sur le secret desquels on peut compter comme sur le sien propre » , et qui, pour toutes espèces de raisons, « ne sont point, disait-elle, estimés ce qu'ils valent. » Sans doute justifiait-elle ainsi par avance certaines sécheresses subites qui détruisent l'effet de sa générosité native, et l'empressement singulier qu'elle met à bannir de sa mémoire ses plus fidèles amis, dès qu'elle les croit pour toujours séparés d'elle : « Je suis en vérité très fâchée de vous

Sa LE ROYAUME DE LA RUE SAINT-HOXORÉ.

avoir connu, écrit-elle à l'un d'eux qui avait commis la faute de se rappeler à son souvenir ; je me suis livrée au plaisir de vous aimer, et je ne vous reverrai probablement jamais... Je vous avais su gré de ne m'avoir point dit adieu ; les compliments que le comte (de Caylus) m'avait faits de voire part me paraissaient suffisants pour remplir les devoirs de la politesse, et j'espérais retomber bientôt dans mon engourdissement... ' » Aussi lui recommande-t-elle avant tout de ne plus lui écrire, de ne plus jamais parler d'elle, et même « de n'y plus penser » .

Ce souci perpétuel de son repos, cette crainte extrême de gaspiller une parcelle de ce qu'elle croit utile à son bonheur, sont vm des traits les plus marquants de son caractère; et cette disposition prédominante, cultivée avec un soin minutieux et une suite invariable, l'entraîne fréquemment à combattre jusque dans son âme les instincts ou les passions qu'y a déposés la nature. Elle y gagne parfois, nous venons d'en avoir la preuve, des défauts qu'elle n'aurait pas eus sans cela ; elle y acquiert aussi, par contre, du moins en apparence, des vertus qui, autrement, lui fussent demeurées étrangères : la bicmcillance, par exemple, envers les gens ou les choses qui, à première vue, ont eu le don tle lui plaire. « Quand nos amis sont borgnes, a-t-on dit, il faut les regarder de profil » ; madame Geofîrin

Page 1