I . Portraits intimes du XVIII'^ siècle, par Goncoiirt
LE nOYAUME DE LA RUE S A I N T- H ON O RÉ . 83
agit de mciiie, non point par indulgence ou charité chrétienne, mais pour ne pas gâter, par la perception trop nette des travers de ceux qu'elle aime, la jouissance qu'elle prétend retirer de leur commerce. Elle apporte celte myopie volontaire et prudente jusque dans le domaine des choses de l'esprit, et abdique au besoin, en vue de ménager son plaisir, l'indépendance de son jugement et la clairvoyance aiguisée de sa critique. Voici de quel ton cette femme, née moqueuse et douée d'une pénétration subtile pour découvrir en tout le ridicule ou le point faible, rabroue un de ses amis qui lui avait fait remarquer les fautes du médiocre poème des Saisons ' : « Je n'ai voulu voir dans ce poème, lui dit-elle, que ce qui a plu à mon esprit et touché mon cœur. Il faut avoir bien vu et bien senti les beautés d'un ouvrage, pour se justifier à soi-même la liberté den dire les défauts. Je suis pressée de jouir, et ne le suis point de détruire ma jouissance ; la critique n'est trop souvent qu'une destruction, et rarement une instruction. Voir les beautés d'un objet est un plaisir, mais en chercher les défauts nous ôte celle douce impression '.» On voit, par cette profession de foi, quel est le secret mobile de celte admiration voulue, et que, si elle tient à garder ses illusions intactes,
1. Le poème des Saisons, par le marquis de Saint-Lambert, publié en 1769, et accueilli avec enthousiasme par tout le parti philosophique.