ArchiNCS de la famille d'Estampes
c'est de peur qu'un soupçon d'amertume ne vienne empoisonner le charme qu'elle se promet de goûter. La modestie que l'on remarque en elle n'a pas une autre origine. Elle avait assurément reçu de naissance un penchant décidé A'ers l'orgueil. Les satisfactions qu'il procure lui sont plus sensibles qu'aucune autre ; et rien, au fond de l'âme, ne la touche plus vivement que le témoignage de la considération qu'elle inspire et de la célébrité qui s'attache à son nom. Mais, ici encore, la raison intervient bien vite, pour dissiper l'enivrante fumée, lui montrer le piège des louanges excessives, le péril des déceptions possibles, et elle se contraint à être modeste pour s'épargner un jour ou l'autre quelque déboire dont elle pourrait souffrir. Ce débat entre la nature et la volonté apparaît curieusement dans la lettre suivante qu'elle adresse au baron de Gleichen, et où elle s'analyse elle-même avec une fine sagacité :
« J'ai ri, mon cher baron, en voyant dans votre lettre le nom de l'Europe joint au mien. Qu'est-ce que je suis dans l'Europe? Et à quoi tiennent mes succès auprès des étrangers? A quelques médiocres dîners. Vous me parlez de ma modestie comme d'une vertu qui me fait un mérite. Je ne serais qu'une impertinente, si je n'étais modeste ; je n'ai pas le choix. Mais ce n'est pas modeste que je suis, mon cher baron, parce que la modestie n'est telle qu'en raison des
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grands avanlagcs qu'on lui sacrifie. Or, je n"ai pas la plus petite olTrandc à lui faire.
» Je suis humble, parce que je ne peux rien. Les liommes n'ont point de valeur par ce qu'ils sont, mais I)ar le mal ou le bien qu'ils peuvent faire. Cependant mon néant, que je reconnais vis-à-vis des autres, ne m'anéantit pas vis-à-vis de moi-même. Je me sens de la raison, de la connaissance des hommes, et des vertus. Ces avantages, en me rendant contente de moi, me font voir clairement qu'ils ne me sont utiles que pour ma conduite, et par conséquent pour mon bonheur ; mais je répète que, ne pouvant faire ni bien ni mal, je ne suis rien pour personne.
» Je reste donc humble, mais je le suis avec dignité : c'est-à-dire qu'en m'abaissant moi-même, je ne me souffrirais humiliée par qui que ce fût. Voilà, mon cher baron, le portrait de mon âme. Celui de mon cœur serait aussi bon à faire; j'en laisse le soin à mes amis * . »
Si l'on veut maintenant se faire une idée juste et complète de ce singulier caractère, la meilleure méthode à suivre est peut-être de la regarder mettre ses théories en pratique, et de l'observer dans sa
I. Archives de la famille d'Estampes. — Cette lettre a été publiée en partie par l'abbé Morellet dans son Éloije de madame Geoffrin, mais avec des retranchements et des modifications qui en affaiblissent la portée.
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conduite à l'égard d'un des hommes qu'elle a le plus intimement connus, le plus tendrement aimés, le plus généreusement comblés de ses bienfaits, mais l'un de ceux aussi qui ont subi davantage les brusques reflux de son humeur, et s'y sont montrés le plus sensibles. On ne saurait en tout cas, pour étudier madame GeofTrin, choisir un guide plus sûr que son ami Marmontel, car personne mieux que lui n'a discerne le véritable fond de son âme, analysé ses sentiments avec une sagacité plus subtile, et dessiné d'un trait plus fin cette figure compliquée, d'autant moins aisée à fixer qu'elle est toute en nuances et en demiteintes.
Il rencontra sa future protectrice presque dès son jtremier apprentissage de la vie littéraire, alors que, fraîchement échappé du séminaire, la trace de la tonsure à peine effacée sur sa tête, léger d'argent, et n'ayant pour bagage que quelques manuscrits de tragédies en vers, il fréquentait en voisin la maison de madame de Tencin, si naïf encore qu'en quittant la marquise il s'écriait : « La bonne femme ! » Il fut invité dès lors à venir apporter ses hommages dans l'hôtel de la rue Saint-Honoré ; mais sa timidité l'empêcha de s'y rendre, et ce fut seulement quelques années plus tard que. M. de Marigny, directeur général des Bâtiments, l'introduisit dans ce sanctuaire, dont la célébrité commençait à se répandre. Il plut à madame Ccoffrin par son intelligence alerte et ses
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belles manières, et elle le convia sur l'heure aux dîners du mercredi. Elle fil bienlôl davantage; car lorsque INIarmontel, en recevant le privilège du Mercure, dut quitter sa place de secrétaire des Bâtiments et son logement à Versailles, elle lui offrit gracieusement riiospitalitc sous son toit. « J'acceptai avec reconnaissance, dit-il, en la priant de vouloir bien me permettre de lui en payer le loyer, condition à laquelle je la fis consentir. » Et voilà, de ce fait, établie entre eux l'intimité la plus étroite, et la plus profitable à la carrière d'un jeune débutant dans les lettres. Commensal de tous les dîners, convive de tous les petits soupers, admis de droit à toutes les réunions du soir ou de l'après-midi, il entre ainsi en relations suivies avec tout ce que l'époque offre de considérable par la science, le talent et l'esjirit.
Cette situation privilégiée fut pour Marmontel le levier du succès. Mais l'on s'attend bien qu'il eût parfois à payer la rançon de cette faveur. Si madame Geoffrin s'attache avec zèle à édifier sa fortune, si elle pousse les bons offices jusqu'à le soigner elle-même dans ses maladies, installée à son chevet avec le dévouement d'une mère \ en revanche, elle est souvent gron-
I. Sa sollicitude s'étendait même aux plus petits détails. Marmontel arrive un jour chez elle tout effaré, pour lui confier la nouvelle qu'il va être parrain de l'enfant d'un de ses amis, et qu'il est cpielque peu inquiet de son rôle. « Voilà un bel engagement I s'ccrie-t-elle. Je suis sûre que vous ne savez plus un mot de votre
deuse, et toujours exigeante. Elle ne supporte pas l'absence, et lui fait grise mine, elle qui ne connaît pas de saison, lorsque dans les chaleurs de l'été, il parle de s'éloigner de Paris. Ce qui la met surtout hors d'ellemême, c'est d'apprendre que son protégé a risqué par quelque imprudence de compromettre son avenir. Les périls où il se jette la blessent comme une offense personnelle : elle lui fait un grief des embarras qu'il s'attire, sauf ensuite à se démener de son mieux pour le tirer d'affaire. C'est un trait à noter que la façon dont elle l'accueille à sa sortie de la Bastille, où il avait été enfermé une dizaine de jours pour expier une plaisanterie un peu vive à l'adresse du duc d'Aumont. Le premier mouvement de madame Geoffrin est de lui chercher querelle ; elle l'accable de railleries piquantes et de reproches amers; peu s'en faut qu'elle n'approuve le grand seigneur de la sévère leçon qu'il a fait infliger à son chétif adversaire, et par son attitude enfin elle s'attire cette dure riposte, « qu'il lui faut apparemment des amis infaillibles et toujours heureux ». Mais le lendemain matin, le jour à peine levé, elle est déjà
Pater et de \otrc Credo, qu'on va vous demander à l'église ! « Et pendant plusieurs jours elle lui apprend ses prières, avec une patience admirable. Le jour du baptême, Marmonlcl se rend à la cérémonie, tout fier de sa science nouvelle. Mais la première demande qui lui est adressée est pour savoir quelle est sa paroisse... C'était la seule question que madame Geoffrin n'eût pas prévue, et l'infortuné parrain n'y sut jamais répondre I (Mémoires de madame Suard).
dans la chambre du coupable, pleine d'agllalion el de remords, confessant qu'elle n'a pu fermer l'œil de la nuit, maudissant sa propre injustice ; « Voilà comme on est ! Dès qu'un homme est dans le malheur, on l'accable, on lui fait un crime de tout ! » Et elle se met à pleurer si fort, que Marmontel la console, en lui faisant joliment la morale : « Chacun a sa façon d'aimer : la AÔlre est de gronder vos amis, comme une mère gronde son enfant quand il est tombé. » Toute la scène est charmante ; et je n'en connais guère qui peigne madame Geoffrin plus au vif et plus au naturel, avec sa bonté despotique et son alTection tracassière.
Nous retrouvons la même note quand il s'agit de faire entrer Marmontel à l'Académie française. A chaque obstacle qu'il rencontre, à chaque élection nouvelle qui ajourne ses espérances, elle ne peut dissimuler son dépit, elle l'aborde en pinçant les lèvres :
« — Eh bien, il est donc décidé que vous n'en serez point ! ))
C'est tout l'encouragement qu'elle lui donne. Mais en même temps elle agit, travaille, remue ciel et terre povului obtenir des voix, et n'a de repos qu'après la victoire obtenue. C'est Marivaux qu'elle gagne à la cause de son candidat; c'est Moncrif qu'elle s'efforce de séduire; c'est le président Hénault, dont Marmontel, en citant un couplet de chanson, a estropié un vers par mégarde, et qui s'en fùchc, et semble prêt a retirer son
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suffrage, et ne désarme enfin que sous les adroites cajoleries de sa vieille amie.
Des frasques nombreuses de son turbulent locataire, celle que madame Geoffrin eut le plus de peine à digérer fut l'aventure de Bélisaire. Qui connaît de nos jours, autrement que de nom, ce long roman philosophique où Marmontel, qui s'imaginait alors être dangereusement malade, prétendit écrire son testament spirituel, et développa, dans un cadre historique d'une vérité douteuse, toutes sortes de théories politiques et religieuses? L'oubli où ce livre est tombé auprès de la postérité s'excuse aisément, car l'œuvre est diffuse, pleine de dissertations emphatiques qui coupent à chaque instant le récit. Mais Bélisaire, à l'époque où il parut, n'en eut pas moins un grand retentissement. Le parti encyclopédiste le porta aux nues. Par contre, la Sorbonne s'en émut, et soumit les doctrines de Marmontel à l'examen de ses plus savants docteurs. Ceux-ci furent d'avis que le quinzième chajntre, qui traitait de « la tolérance », était particulièrement subversif; et le 2G juin 1767 intervint un arrêt de censure , presque aussi volumineux que l'ouvrage accusé, qui énumérait une douzaine de propositions condamnables, hérétiques, propres à ébranler les fondements du trône et de l'autel. L'archevêque de Paris, M. de Beaumont, ne tarda guère à confirmer celte sentence. Arrêt et mandement furent lus en chaire dans toutes les paroisses, affichés à la porte de l'Aca-
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demie, ainsi qu'à celle de l'auteur. Si bien qu'un beau matin, madame GeolTrin, en sortant de chez elle, eut la surprise de voir appcndu aux murs de sa maison un vaste placard, annonçant aux badauds qu'elle logeait sous son toit un homme (( ostensiblement brouille avec l'Église et la Faculté ».
Le coup était dur pour une femme qui, comme dit madame de la Ferté-Imbault, (( avait toujours aimé la décence et la règle », et qui, sans être dévote, respectait avec scrupule les pratiques extérieures de la religion. Le scandale s'accrut les jours suivants par le tapage qui se fit autour de la condamnation, et par l'espèce de levée de boucliers que cet incident provoqua contre l'autorité de la Sorbonne, anathématisée par Turgot, dans une grave brochure, comme le dernier asile du fanatisme, bafouée par Voltaire* en une multitude de petites feuilles légères qui arrivaient de Genève, « voltigeaient dans Paris, et amusaient le public aux dépens des docteurs de la Faculté » . Toutefois, malgré le vif ennui que madame Geoffrin ressentait de cette affaire, elle ne pouvait guère se fâcher tout haut contre un ami déjà frappé, et blâmer après coup une œuvre que, lors de sa publication, elle avait applaudie des deux mains, au point d'envoyer un
I. D'Alembert, lui aussi, dans ses lettres à Hume, n'a pas assez d'invectives contre ce qu'il appelle « la canaille théologique », et contre « les deux cents docteurs qui ont de l'esprit comme quatre «.
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exemplaire au roi de Pologne, en lui en recommandant chaudement la lecture. Elle se retrancha vis-à-vis de l'auteur dans un silence obstiné, et son mécontentement se traduisit par un air de froideur, auquel Marmonlel n'eut garde de se méprendre. Il prétexta le désir qu'il avait d'être logé plus au large, demanda son congé, et l'oLtint aisément. Cette séparation effectuée, les bons rapports continuèrent comme par le passé. L'écrivain censuré demeura le convive assidu des dîners et des soupers de la rue Saint-Honoré ; et madame Geoffrin lui prouva quelques années plus tard, par les généreuses dispositions de son testament, qu'elle ne lui gardait pas rancune d'avoir méconnu ses conseils. Ajoutons que, par une inconséquence assez ordinaire à son sexe, tout en prenant elle-même parti contre ce malencontreux Bélisaire , elle ne souffrit jamais que d'autres se risquassent devant elle à en faire la plus légère critique. Elle se brouilla pour un propos de ce genre avec son vieil ami, le poète Piron, et trois ans après, bien qu'elle persistât à lui envoyer comme de coutume u du sucre et du café pour étrennes », elle ne l'avait pas encore relevé de sa disgrâce. Tant il est commode et doux, même pour une âme philosophe, de se venger sur autrui des torts que nous reproche notre propre conscience !