‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 51 sur 221 · I. LoUrc du i3 ccto])ro 17G · texte numérisé non relu

I. LoUrc du i3 ccto])ro 17G

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DelTand que, plus lard, madame Ilelvélius ou mademoiselle de Lcspinasse. S'il peul ])araître excessif de voir en elle, comme l'a fait Sainle-Beuve, « l'administrateur habile et presque un grand ministre de la société », on a droit d'aiïirmer au moins qu'elle exerça sur l'esprit de ses contemporains une sorte de police du bon goût, équivalente à celle que l'on attribuait, dans le même temps, à la maréchale de Luxembourg, [)Our le ton et l'usage du monde. Les règles qu'elle impose sont acce2:itées sans murmure ; au milieu des discussions les plus vives, un mot prononcé à mi-voix, le fameux : « Yoilà qui est bien », légendaire parmi ses convives, suffit à réprimer tout écart en remettant les choses à leur point et les gens à leur place. Mais, si ce discret avertissement n'est pas aussitôt entendu, l'imprudent qui a violé la consigne ne tarde pas à s'en repentir, et une leçon cinglante lui ôle toute velléité de récidive. C'est ce que le jeune comte de Coigny apprit un jour à ses dépens : invité à souper, il s'était lancé dès l'abord dans un récit aussi long que dénué d'intérêt ; quelques signes d'impatience de la maîtresse de la maison ne parviennent pas à l'arrêter ; pour faire diversion, elle le prie de découper une poularde ; peine perdue, il poursuit son monologue, tout en tirant de sa poche un couteau pas plus long qu'un canif. Pour le coup, madame GcofTrin n'y tient plus :

« — Monsieur le comte, lui dit-elle de sa voix

sèche et iielle, pour réussir, dans ce pays-ci, il faut do grands couteaux et de petites histoires*. »

Mais ces vivacités de langage sont rares chez madame Geoffrin, surtout quand les années, en consacrant sa gloire, lui apportent en mcme temps la sérénité. A mesure qu'elle avance en âge, elle jouit mieux du fruit de ses longs efforts, savoure plus paisiblement la douceur de cette célébrité, dont elle voit de toutes parts se multiplier les plus certains témoignages. u Vous êtes, lui écrit Thomas, comme ces saints dont on entend beaucoup ])ar]er, et que les dévots aiment à voir de près. On vient chez vous en pèlerinage, et la sainte renvoie tout le monde content, ce qui n'est [)as un petit miracle ^. » Cette « dévotion » universelle sullît à son bonheur, et c'est sans un soupir qu'elle voit s'euAoler sa jeunesse. Elle n'a vraiment pas de rivale dans l'art difficile de vieillir et de trouver des charmes à ce qui, pour tant d'autres, est la pire des misères, u La Rochefoucauld, écrit-elle à lady Hervey, a dit dans ses maximes, que la vieillesse est u\\ tyran qui défend, sous peine de la vie, les plaisirs de la jeunesse. — Oui. pour les têtes mal faites. Mais pour les têtes sensées*, je dis que c'est une sage gouvernante, qui ôte sans effort et sans que l'on s'en doute

1. Priacc de Ligne, I\otcs sur In correspondance de La Harpe.

2. Lettre du 17 décembre i-(')S. — Un bureau d'esprit au xviii'^ siècle, par Toriu'zy.

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le goût des plaisirs qui iic coinienncnt plus '. » El que l'on ne voie pas lu une de ces vaines formules, [)ar lesquelles on travaille à s'élourdir soi-même, en donnant le change au.v autres. Non, ce qu'elle professe, elle le met en pratique ; et sa philosophie sur ce point n'est jamais en défout. Sa bcaulc disparue ne lui causa pas le plus léger regret ; elle ne chercha jamais ù la prolonger par aucun artifice, et dès qu'elle vit s'en ellacer la trace, elle s'installa, sans marchander, dans son âge du lendemain.

Son aspect extéi-ieur était la parfaite image de son âme. Rien ne rappelait plus en elle la brillante jeune femme, dont Naltier fit, en 1738, le portrait que l'on A oit reproduit en Icte de cet ouvrage ^. Il faut se la représenter maintenant telle que Chardin la vit, vingt ans plus tard, lorsqu'il peignit l'admirable tableau qui orne le musée de Montpellier : les traits un peu alourdis, les lèvres minces, tendues comme pour décocher les petites sentences brèves, tranchantes, expressives, qui sont sa marque personnelle ; les yeux restés vifs, perçants, scrutateurs ; une légère expression d'ironie répandue sur l'ensemble du visage; la taille éle^ée et droite, la démarche noble et aisée, un aspect général

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