CHAPITRE VII
Marie-Thérèse Gcoffrin. — Son éducation. — Son mariage avec le marquis de la Ferté-Imbault. — Ses querelles avec sa mère. — Mort de son mari et de sa fdle. — Caractère original de la marquise de la Ferté-Imbault. — Son goût pour l'indépendance. — Ses Séjours à Pontchartrain et à Dampierre.
On pourrait croire, à lire ce que rapportent la plupart des Mémoires de l'époque sur la vie de la plus parfaite des maîtresses de maison, que ses nombreux amis, cette sorte de « famille spirituelle » qu'elle gouvernait si bien, aient composé à eux seuls tout son entourage ; et peut-être après tout s'en fût-elle contentée. Cependant, — on s'en souvient peut-être — le sort en avait disposé autrement : M. Geoffrin, dès le début du mariage, s'était affirmé par la naissance de deux enfants, dont un seul — une fille, nommée Marie- Thérèse — échappa aux dangers du premier âge, et joua un rôle important dans l'existence de sa mère. Je ne
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l'ai guère mentionnée jusqu'ici que pour faire de larges emprunts aux récits qu'elle a laissés, et qui m'ont permis d'entreprendre cette étude ; il est temps de réparer cette négligence, qui, en se prolongeant, aurait un air d'ingratitude. Aussi bien Marie-Thérèse GeolTrin niérite-t-elle d'être pour un instant tirée de la poussière qui la recouvre depuis plus d'un siècle; car c'est une attachante et curieuse figure, et elle fut par certains côtés la digne fdle de sa mère, bien qu'elle en différât autant par ses défauts que par ses qualités.
Elle avait une douzaine d'années quand riiôlcl de la rue Saint-Honoré commença, au grand désespoir du maître du logis, à faire quelque bruit dans le monde. Elle touchait donc à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes rdles ne peuvent guère se passer d'une direction suivie, où leur âme, pareille à une fleur délicate, réclame pour s'épanouir le soin d'une culture attentive et le rayon de soleil d'une douce et réchauffante affection. Mademoiselle GeolTrin, d'après son propre témoignage, ne connut que fort peu ces bienfaits ; et son éducation, ainsi qu'il était inévitable, se ressentit des tiraillements, des luttes intestines, dont la maison paternelle était trop souvent le théâtre. Journellement employée, comme elle dit, u à mettre la paix entre son père et sa mère » , elle passait successivement d'un camp dans l'autre, recevant dans chacun des conseils contradictoires et l'avis de se méfier de l'influence adverse. L'un la mettait en garde contre la « foHe, l'orgueil et l'impiété » des
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beaux esprits qu'elle rencontrait clans le salon de sa mère ; et celle-ci ripostait en dénonçant la bigoterie, 1 "intolérance et l'étroitesse d'idées de son époux et de •sa pieuse séquelle. Des deux parts, on l'aimait sans doute, mais on était trop occupé d'autre chose pour le lui témoigner ;etlorsque à quatorze ans elle eut la petite vérole, ce fut une vieille amie de sa mère, mademoiselle de Logivière, qui la prit chez elle en garde, la soigna, lui sauva la vie, et en échange s'attira de la jeune fdlc une telle reconnaissance « que — dit vingt ans plus tard madame de la Ferté-Imbault — pour l'amour d'elle, j'aimai la petite vérole ^ »
L'instruction proprement dite de Marie-Thérèse n'était pas moins incohérente ; et personne ne semble avoir pris la peine de l'entreprendre sérieusement. Elle montrait du goût pour les mathématiques : on lui donna un maître de dessin, qui, par hasard, savait un peu de géométrie, cl qui s'efforça de lui enseigner par surcroît « la physique, la métaphysique, la logique et la morale ». Certains des intimes de sa mère se mêlaient aussi à l'occasion de lui donner quelques leçons, entre autres Fontenelle et l'abbé de Saint-Pierre. Le premier de ces philosophes lui prêchait «le culte de la Raison», et lui conseillait de la prendre comme seule loi et directrice suprême de tous les mouvements de son Ame ; le second, chrétien plus orthodoxe, lui démon-