I. Archives de la famille d'Estampes
avoir infiniment d'amour pour la vcrilc, et riiabiludc de la chercher dans les endroits où elle est le plus étouffée, pour connaître le mérite de l'esprit et du cœur de madame de Maurepas. Son extérieur est repoussant ; elle n'a nulle instruction, point de conversation. Cependant elle a de l'esprit naturel, mais elle n'en fait jamais usage que pour gouverner ceux qui en ont infiniment plus qu'elle, et elle y est toujours parvenue, comme avec son mari, qui, avec beaucoup plus d'esprit, a moins de caractère et de réflexion que sa femme. Elle a une suite pour obliger ce qu'elle aime qui est des plus rares et des plus précieuses. Elle pense un an de suite, si cela est nécessaire, sans distraction, à la chose où elle veut réussir, et ne néglige aucun moyen. Elle connaît parfaitement bien par le seul instinct les gens à qui elle a affaire, et elle force avec politesse tout ce qui l'environne à la considérer et à la craindre. »
La marquise de la Ferté-Imbault était aussi, à celle même époque de sa vie, une des habituées du château de Dampierre, où le duc et la duchesse de Luynes lui faisaient « mille avances et mille amitiés », et où elle se plaisait beaucoup. Elle a tracé une j^einture fort animée de ses séjours dans cette belle résidence et des plaisirs auxquels on s'y livrait. On y recevait de préférence « une société ecclésiastique », car la duchesse de Luvncs (( aimait fort le clergé » ; mais la
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gaîté n'y perdait rien, et la marquise notamment s'en accommodait à merveille. « Je les divertissais, dit-elle, et ils me le rendaient. Les prêtres qui ont des mœurs ont une certaine gaîtc pure et jeune qu'ils conservent toujours ; j'aime cette gaîlc, elle est sympathique à la mienne... Nous faisions danser du matin au soir les cardinaux de La Rochefoucauld , de Ta vannes, de la Roche-Aymon, l'archevêque de Narbonne et tous les grands vicaires... Le cardinal de Tavannes déguisait parfois ses valets de chambre en habits de prêtre, et me les présentait comme des grands vicaires qui revenaient de leurs tournées ; je m'y laissais toujours prendre et commençais par les recevoir en conséquence de leurs titres, et tout le monde partait d'un éclat de rire qui me gagnait bientôt. »
Un jour qu'elle plaisantait de la sorte avec l'archevêque de Paris, M. de Beaumont, prélat zélé et fort saint homme, elle se mit « si fort en goguette », qu'elle finit par l'appeler mon petit chat, au grand amusement de l'assistance.
Quelque étranges que ces jeux nous paraissent aujourd'hui, on voit qu'il n'était, au fond, rien de plus innocent ; les vertueux châtelains de Danqiierre ne l'eussent d'ailleurs pas souffert autrement, et la marquise rend le plus complet hommage à leurs solides qualités. Elle appréciait fort le duc de Luynes, bien qu'il fut, dit-elle, « moliniste à brûler », et que, la
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croyant janséniste « parce qu'elle n'avait pas d'amant », il eût entrepris de la convertir à ses idées. 11 s'évertuait donc à lui démontrer l'erreur et le danger des doctrines qu'il lui supposait ; mais, raconte-t-elle, « chaque fois qu'il commençait à me prêcher, voilà les grands rires qui me prenaient si fort, que cela le gagnait aussi. Il me demandait si je me conduisais de même avec mes amis jansénistes ; je lui répondais : oui; et effectivement cela était vrai », Quant à la duchesse, « elle aimait uniquement son mari ; elle était pieuse, et avait une bonne gaîté naïve qui me faisait du bien à l'estomac quand j'avais du chagrin... J'ai cessé de la voir il y a quelques années, ajoute-t-elle en terminant son récit ; et, de son côté, elle ne m'a point recherchée ; ce qui a fait une rupture sans événement, la plus commode et la plus charmante du monde. »
Le mélange bizarre de sagesse et de folie, de frivolité apparente et de vertu solide, qui caractérisait madame de la Ferté-Imbault, lui valut promptement une réputation établie d'excentricité, qui ne lui déplaisait aucunement, et qu'elle trouvait au contraire «fort commode » , par la liberté que cela lui donnait d'agir selon son caprice, sans risquer de blesser ni de scandaliser personne. Aussi acceptait-elle de la meilleure grâce du monde les mille plaisanteries que sa façon d'être lui attirait de la part de ses amis, et les innombrables sobriquets dont l'affublait leur fantaisie : lamar-
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qiiisc Carillon^, la Fée sens devant derrière sens dessus dessous, et dix autres du même genre. Elle collectionnait aAcc une égale complaisance les chansons, épigrammes, amphigouris, compliments burlesques, dont on la criblait sans trêve et sans merci ; et elle en ajoutait au besoin de son cru, comme ce couplet où elle se dépeint elle-même :
Lorsqu'on l'eiiteiid parler, On croirait lire un livre. Où l'on aurait pu rassombler Tout l'esprit d'un homme ivre...
Elle convenait enfin de bonne foi que nul peintre n'avait mieux attrapé sa ressemblance que le duc de Nivernais, quand il composa celle ingénieuse et transparente énigme^ : « Quel est l'animal qui entend finement et qui est sourd ; qui crie à tue-tête et que l'on n'enlend point? Quel est l'être qui pense tout ce qu'il dit et dit tout ce qu'il pense, et qui cependant pense juste et parle tout de travers ? Qui se moque souvent du monde, et dont le monde se moque quel-
I. Un « amphigouri » composé sur madame de la Fcrté- Imbault par le président Roujault débute de la sorte :
La marquise Carillon, Les deux mains dans ses poches.
Secouant son cotillon, Tourne dans un tourbillon La broche...
"}. Écrite en 1756. — Archives de la famille d'Estampes.
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quefois? Qui est bon à rencontrer, drôle ù écouter, excellent à tourmenter et impossible à imiter? » Ceux à qui on demandait le mot de celte devinette répondaient tout d'une voix : « C'est madame de la Ferté- Imbault ! »