‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 69 sur 221 · Mon histoire avec le Roi de Pologne · texte numérisé non relu

Mon histoire avec le Roi de Pologne

anecdotes, à (c une sorte de dévotion qui était la chose du monde la plus drôle » , et la marquise appuie cette assertion par des exemples assez singuliers. Stanislas, dès le début de son règne, avait attiré en Lorraine un certain nombre d'ordres religieux. Il les protégeait, les encourageait de toutes manières, spécialement les Jésuites, qui jouissaient dans ses conseils d'un véritable crédit, bien que madame de la Ferté-Imbault assure « qu'au fond du cœur il ne les aimait guère » . Parmi ceux-ci. le pèrede Menou, principal du collège de Lunéville, homme de mérite et politique avisé, était très avant dans la faveur du Roi, dont il dirigeait la conscience, travaillant avec zèle à réformer sa conduite. Stanislas, sur ses instances, allait de temps à autre faire dans son séminaire des retraites de quelques jours, pour obtenir la grâce de s'amender ; mais, dit la marquise, « comme il s'y ennuyait fort, il avait d'autant plus besoin, à son retour, de la gaîté, de la folie, et même de la dépravation de madame de Boufflers, et celle-ci, par contre, profitait du temps de retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train d'autrefois avec M. de la Galaisière; de sorte qu'au total le diable n'y perdait rien. » Pendant le séjour de madame de la Ferté-Imbault, Stanislas eut la fantaisie de faire peindre le portrait de sa maîtresse ; mais cette dernière y mettait beaucoup de mauvaise volonté, alléguant l'ennui et la fatigue de la pose : « le Roi imagina alors de faire venir en même

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temps que l'artiste un cordclier, auquel il donna l'ordre de lire à haute voix, pendant chaque séance de peinture, les Contes de la Fontaine ; le contraste entre le livre et le lecteur égayait tellement madame de Boufflers, qu'elle consentait à se tenir tranquille ; el grâce à ce peu édifiant stratagème, le Roi put faire achever le tableau. )) On voit par ces traits, que je ne veux pas multiplier, ce qu'il faut penser de la dévotion d'un prince qui, quelque temps plus tard, prenait un aumônier, l'abbé Porquet, de la main de cette même madame de Boufflers, et, sur le bruit que le dit abbé tenait des propos peu convenables à son état, l'interpellait en ces termes : « Mon cher abbé, on prétend que vous ne croyez pas en Dieu ; tâchez d'y croire, je vous donne un an pour cela. »

A leur retour de Plombières, madame de la Ferté- Imbault et la princesse de la Roche-sur- Yon s'arrêtèrent encore à Lunéville ; et ce second séjour ne fut pas moins agréable que le premier. Madame de la Ferté-Imbault continua de charmer le Roi par sa verve et son entrain ; mais le plus grand succès fut, cette fois, pour la princesse. Bien qu'elle fût loin d'être jeune, Stanislas en devint amoureux, tellement « qu'il songea à l'épouser, et que ce projet se fût peut-être réalisé, si, dit malignement la marquise', la Reine safdle, sachant

I. Madame de la Ferté-Imbault n'éprouvait aucune sympathie pour la reine Marie Leczinska, et la malmène assez rudement eu plusieurs passages de ses récils. Elle avait en revanche un

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que depuis qu'il était veuf il amassait, et craignant de perdre les épargnes qu'il lui apportait chaque année, ne se fut opposée à ce mariage avec tant d'ardeur, qu'elle en empocha l'exécution. » Cette passion, plus ou moins sérieuse, n'altérait pas en tous cas la gaîté du vieux soupirant, gaîté pleine de bonhomie, mais qui détonnait quelquefois avec la dignité royale : (( Il me mena un jour, raconte madame de la Ferté-Imbault, à une foire de village, où j'achetai pour quinze sols de petits rubans que l'on nomme faveurs, pour attacher des coUiers. Le Roi, voyant mon emplette, prit mon paquet, et se mit à l'élever en l'air au milieu de la foire, en criant à tue-téte : « Les faveurs de madame de la » Ferté-Imbault à quinze sols, quinze sols, qui en veut? » au grand divertissement de tout le public. »

C'est au cours de sa villégiature en Lorraine que madame de la Ferté-Imbault rencontra le président de Montesquieu, qu'elle avait connu étant enfant dans le salon de sa mère, et qui \n\i à cette époque à Lunéville, chez son amie la maréchale de Mirepoix. Il fréquenta la cour de Stanislas, et y fut reçu avec de grands honneurs, plutôt pour son nom ilhislre que pour ses manières et ses discours. Montesquieu, en elTet, affec-

ccrlain fuiblc pour Louis XV, tout en jugeant sa conduite avec une sévérité méritée : n Ses crimes contre les mœurs, la religion et ses devoirs de Roi, n'ont pu, écrit-elle, me donner autant d'horreur pour sa pcrsoime que j'en ressens pour son rèj^ne. »

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lait volontiers une simplicité d'allures ([tii touchait presque à la rusticité. Dans son domaine de la Brode, on le rencontrait courant les champs, un long échalas de vigne sur l'épaule, un bonnet de coton blanc sur la téta, et il arriva })lus tl'une l'ois que des étrangers au pays, venus pour kii présenter leurs hommages, l'interpellaient, « en le tutoyant comme un vigneron », et s'informaient auprès de lui de la demeure du célèbre Montesquieu. Tel à peu près il se montra, à la stupéfaction générale, à la cour de Lunéviile, Il venait tout justement alors de terminer l'Esprit des lois, et il était si véritablement épuisé par le travail, qu'il fuyait toute conversation élevée, et n'abordait de parti-pris que les sujets les plus vulgaires. Aussi prit-il un jour à part madame de la Ferté-Imbault pour lui demander avec instances que, « si on lui parlait aAcc étonnement do sa bêtise, elle eût la complaisance de dire que c'était un régime qui lui était nécessaire pour retrouver un jour un peu d'esprit. — Il observa si bien son régime, ajoule-t-elle, que toute la cour de Lorraine, et même les domestiques, ne revenaient pas de lui voir l'air et la conduite d'un imbécile. »

La marquise fit de son mieux pour atténuer le fâcheux effet de cette attitude, mais elle n'y réussit qu'à moitié; et, la veille de son départ, elle l'apostropha en ces termes, en présence de la Cour: « Président, je vous suis bien obligée ; car vous avez paru si sot, et par comparaison m'avez si fort donné l'air d'avoir do

l'esprit, que, si je voulais établir que c'est moi qui ai fait les Lettres persanes, tout le monde ici le croirait plutôt que de les croire de vous ! » Quelques mois plus tard, madame de la Ferté-Imbault se trouvait à Yauréal chez la princesse de la Roche-sur- Yon . Un matin qu'elle était à sa fenêtre, elle vit arriAer « une chaise de poste très vilaine, avec un laquais très mal vctu ». Elle s'informe auprès d'un valet de pied du nom tlu visiteur : « Madame, lui répond-il en ôtant son chapeau, c'est cet imbécile que vous avez vu chez le roi de Pologne. » C'était M, de Montesquieu^

L'amitié de Stanislas Leczinski pour u son Imbault », sa « chère folle », comme il l'appelait en riant, résista heureusement à l'épreuve de la séparation. Il s'établit entre eux une correspondance réglée, sur le même ton de galant badinage qui présida toujours à leurs relations. « Je n'exige pas de vous rendre raisonnable, lui écrit-il, car j'aime ma chère folle Imbault, et je veux qu'elle reste toujours folle. » Et une autre fois : « Je suis fou de vous, ma chère folle; ainsi nous voilà au niveau, car il faut que dans l'amitié il y ait du parallèle A l'égard de M. le Dauphin, ce que vous

m'en dites me fait bien plaisir, mais ne lui fait pas faraud honneur, par la ressemblance que vous lui

I. « Au reste, dit madame do la Ferté-Iinbault, son esprit était tellement usé pour avoir trop pensé, que, dans la maladie dont il est mort, on ne pouvait l'amuser et le faire dormir qu'en lui lisant des contes de l'ées. »

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trouvez avec moi. J'alUibue cela ù \ulrc favorable prévention pour moi, qui, quoiqu'elle vous trompe, me flatte trop pour que je ne souhaite point do vous Aoir continuer dans cette erreur ^ » .Même vivacité lamilière, lorsqu'il s'informe, auprès des Parisiens de passage, des nouvelles de son amie : « A peine eus-je prononcé votre nom, mande M. de Monlcil à madame de la Ferté-Imbault, qu'il me parut indifférent sur les plus grandes révolutions de ce monde, a Quoi, me dit-il, vous êtes assez heureux pour connaître mon Imbault? Parlez-moi de mon Imbault; je n'oublierai jamais mon Imbault. Ah ! que mon Imbault m'a fait plaisir ! » Et mille questions sur votre com])te, si rapides que je n'avais pas le temps de lui répondre^ ». Quand Stanislas venait visiter sa fille à Versailles, — ce qu'à la fin de sa Aie il faisait régulièrement chaque mois de septembre — son premier soin était d'avertir la marquise du jour de son arrivée. 11 avait grand besoin d'être distrait, car l'étiquette de la cour de France lui était une gêne insupportable, u La reine, raconte madame de la Ferté-lmbault, venait chaque jour dîner avec lui, et elle y restait jusqu'à quatre heures; la contrainte qui en résultait le faisait beaucoup souffrir, à ce qu'il m'a souvent dit. Aussi fallait-il que j'aille le voir chaque jour pour lui faire oublier

1, 5 Juin 1750, — Arcliives de la famille d'Estampes.

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