‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 77 sur 221 · LE ROYALMK DE LA U L" E S A I N T - II ON O UE . IO · texte numérisé non relu

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lui permettaient d'aspirer à quelque emploi de cour, et Maurepas le lui proposa formellement. Mais l'indépendance de son esprit répugnait à tout servage, comme la droiture de son cœur l'éloignait de toute intrigue ; et elle donna de cette double vertu une preuve plus frappante encore, quand le hasard de la fortune mit presque sur le trône de France une des compagnes de sa jeunesse, Jeanne-Antoinetted' Étioles, marquise de Pompadour. Les notes dont j'ai parlé contiennent à ce sujet de nombreux détails, dont quelques uns sont assez neufs pour qu'il vaille la peine de les relever.

En l'année 17/11, nous apprend madame de la Ferté-Imbault ^ un riche fermier général, M. Lenormand de Tournehem, loua une maison dans la rue Saint-Honoré, c( à quatre portes » de l'hôtel de madame GeollVin. Il s'y installa avec ses neveu et nièce, M. et madame Lenormand d'Étiolés, mariés depuis peu, et avec la mère de la jeune femme, madame Poisson, dont l'intimité avec M. de Tournehem passait à bon droit pour suspecte. Toute cette famille était liée de longue date avec madame de Tencin, dont Antoinette d'Étiolés était « la filleule et quelque peu l'élève » . Cette relation commune et le

I. Pour ce récit, comme pour la plupart des précédents, je combinerai, en les condensant et en supprimant les redites, les diverses relations éparses çà et là dans les papiers de madame de la l'crté-Imbault.

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très proche voisinage ne pouvaient manquer d'amener une occasion de faire connaissance avec madame Geoffrin ; et en effet, après une rencontre et une présentation dans le salon de madame de Tencin, « je vis avec chagrin, dit la marquise, arriver un beau jour chez ma mère et chez moi madame Poisson et sa fille. » Le premier accueil ne fut pas très chaleureux ; car madame Poisson, encore belle et fort intelligente, était « si décriée qu'il semblait impossible de suivre cette connaissance ». Son mari, (( boucher des Invalides et soupçonné d'avoir par trop volé dans cette place, avait jadis couru risque d'être pendu, et n'avait échappé à son sort que par les intrigues de son épouse » , et cette dernière, « femme entretenue sur le pavé de Paris », avait eu d'éclatantes aventures, dont le dernier mot n'était peut-être pas encore dit. En revanche, la hlle était charmante, d'une tenue parfaite, et « méritait des politesses ». De là, jiour mesdames Geoffrin et de la Ferté-Imbault, un grand embarras pour a séparer » les deux femmes, et ne u rendre de visites qu'à madame d'Étiolés, sans être malhonnête avec sa mère ». Le problème paraissait difficile, mais la mauvaise santé de madame Poisson vint aider à le résoudre. Elle commença vers cette époque à souffrir du mal terrible — un cancer — qui devait l'emporter quelques années plus lard, et effe dut bientôt renoncer à sortir de chez elle el à mener la vie du monde.

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Il fut dès lors possible de se livrer sans contrainte à la sympathie qu'inspirait la jeune madame d' Etioles, et l'hôtel de la rue Saint-IIonoré la compta promptement au nombre de ses habitues. « Jolie, bien faite, naturelle, parfaitement bonne, chantant à merveille, douée de tous les talents pour séduire, elle plut beaucoup aux vieux philosophes des réunions du mercredi. » Elle s'efforçait de son côté d'être agréable à tout le monde, et prenait madame Geoffrin par son faible, en lui marquant une admiration sans bornes, et u un bonlieur au delà de toute expression d'être admise dans son aréopage ». Plus jeune de six ans que madame de la Ferté-Imbault, elle la traitait également avec une adroite déférence, et l'accablait de flatteries déhcates : a Que vous êtes heureuse ! lui répétait-elle soment. Vous vivez constamment avec ce charmant duc de Nivernais, cet aimable abbé de Bernis et ce gentil Bernard, et les avez tant que vous voulez ! Et moi j'ai toutes les peines du monde à avoir l'un d'eux à souper chez mon oncle de Tournehem, parce que sa société les ennuie. » Aussi priait-elle (( en grâce » la marquise de l'autoriser à lui rendre très souvent visite, dans lespoir « d y prendre de l'esprit et de bonnes manières n, car, ajoutait-elle, ula compagnie de mon oncle se compose de très honnêtes gens, mais qui ont un bien mauvais ton ! n Le premier janvier 1744, madame de la Ferté- Imbault, étant à sa toilette, la vit de grand matin

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arriver avec son mari pour lui souhaiter la bonne année, « avec un tel respect », que son amie ne put s'empêcher de la gronder en riant. Le premier jan- ^ïeT de l'année suivante, madame d'Etiolés fixait les regards de toute l'Europe, et recevait ù sa toilette, empressés et chapeau bas, les plus illustres seigneurs de la Cour avec les princes du sang.

Fort amusée de ce contraste, madame de la Ferlé- Imbault évoquait alors ses souvenirs, et se rappelait son étonnement, lorsque, quelques mois auparavant, pendant la maladie de Louis XV à Metz, son amie, récemment accouchée d'une petite fille, qui fut Alexandrine d'Etiolés, éprouvait à la nouvelle du danger du Roi un saisissement si violent, qu'il en résultait (( une révolution de couche » dont elle faillit mourir. Et elle rapprochait de ce petit fait l'anecdote suivante, qu'elle avait entendue, dès ly/jS, de la bouche même de la duchesse de Chevreuse, revenant un soir d'une chasse où elle accompagnait madame de Chateauroux : les deux duchesses étaient dans le carrosse du Roi, quand madame de Chevreuse ayant dit, sans y voir malice, que madame d'Étiolés, rencontrée à cette chasse, était « encore plus jolie qu'à son ordinaire » , madame de Chateauroux lui « marcha sur le pied d'une façon terrible ». Le Roi parti, la duchesse de Chevreuse demanda à sa compagne la raison du mal qu'elle lui avait fait : « Mais nesavez-vous donc pas, répondit la favorite avec colère, que l'on veut

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donner celle petite d'Etiolés au Roi ? » Madame de la Ferté-Imbault, se remémorant tout cela, comprenait alors la lente el savante préparation d'une élévation en apparence si subite et si extraordinaire ; clic admirait, sans pouvoir s'en défendre , le manège audacieux , persévérant et subtil de la petite bourgeoise, dont récemment encore elle plaisantait l'excessive modestie ; mais elle ne prévoyait pas qu'une fortune obtenue au prix de tant d'art et de patience pût avoir des fondements solides, et elle « se mettait en furie », quand on lui disait qu'Antoinette d'Elioles « jouerait un grand rôle » dans les destinées du royaume.

Madame de Pompadour — les notes que j'ai sous les yeux insistent sur ce point — était « foncièrement bonne femme ». Elle n'était pas ingrate non plus, et elle n'eut garde, une fois parvenue au sommet, de tourner le dos à ceux qui lui avaient fait accueil au temps de son obscurité. « Il n'a tenu qu'à ma mère et à moi, écrit madame de la Ferté-Imbault, d'avoir un grand crédit sous son règne ; mais nous n'étions pas intrigantes ; et quant à moi, qui étais plus particulièrement liée avec elle, je ne la vis que cinq ou six fois pendant les dix-neuf ans de sa faveur. » Ce n'était pas faute, cependant, de recevoir des avances. Lorsqu'elle fut « déclarée maîtresse », dans l'été qui suivit, madame de Pompadour fit faire des propositions formelles à son ancienne amie pour devenir « de sa compagnie à la Cour ». L'offre fut déclinée sans

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hésitation : (( Je lui répondis poliment, mais franchement, que j'avais toujours eu une aversion décidée pour être attachée à la Cour, de quelque façon que ce fût, et que je n'avais pas l'intention de changer à présent de conduite... Elle ne m'en voulut pas de ce refus ; peu de temps après, étant à Fontainebleau pendant le passage du Roi, la duchesse de Modène me mena à la Comédie, où sa loge était vis-à-vis celle du Roi, qui était en haut et grillée ; après le spectacle, le Roi une fois parti, madame de Pompadour ôta sa grille, et me fit des salutations si tendres que toute la Cour en fut étonnée, ce qui me divertit fort. » L'année d'après, madame de Pompadour revint à la charge, et, un jour que madame de la Ferté-Imbault était venue la trouver « en ambassadeur » de la part d'une personne de sa famille qui sollicitait une grâce, elle l'attaqua de nouveau sur le même objet, la grondant affectueusement de n'avoir point voulu se laisser attacher à elle « pour s'établir dans les Cabinets », et ajoutant que « cela eût fait plaisir au Roi, qui aimait les honnêtes femmes sans intrigues ». Mais madame de la Ferté-Imbault fut inébranlable et exposa nettement ses motifs : « Je répartis que ma santé et mon caractère mettaient à ce projet un obstacle invincible ; que dès que j'étais gênée j'avais mal à l'estomac, et que, si je ne me gênais pas, je dirais à coup sûr des vérités si étranges, que le Roi, ellemême et moi, en serions également embarrassés, et

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qu'il faudrait nous sôparer... Celle conversation la (it rire, et comme, clans le vrai, elle n'avait nul besoin de moi, elle me dit (jue j'avais raison, qu'elle m'en estimait davantage, et nous nous quittâmes les meilleures amies du monde. »

Je glisse sur quelques autres entrevues de madame de la Ferté-Imbault avec la marquise de Pompadour, et j'arrive au dernier entretien qu'elles eurent ensemble, dans l'hiver de 170^1. Bernis en fut l'occasion. On sait quel fut longtemps son crédit auprès de la favorite ; il la connaissait de longue date, et fui l'un des premiers à recevoir de sa bouche l'aveu de ses amours avec le Roi. Mcme, dans l'été de i-j^b, Louis XV, au moment de partir pour la campagne de Flandre, ayant exigé qu'en son absence sa maîtresse demeurât toute la saison dans sa terre d'Etiolés, elle avait prié Bernis de venir l'y voir fréquemment et lui tenir compagnie. « Il \"int m'en parler, raconte madame de la Ferté-Imbault, et je lui dis que, puisqu'il passait sa \\e chez des femmes galantes et qu'il était fort galant lui-même, il y aurait plus à gagner pour lui à être le confident du Roi et de sa maîtresse que de tous les beaux messieurs et toutes les belles dames à la mode. » Cette intimité décida de la fortune politique de Bernis ; mais, après douze ans d'une entente sans nuages, les rapports se gâtèrent entre le cardinal et madame de Pompadour ; et je n'ai pas à rappeler ici sa chute retentissante de 1768, suiA'ie, six ans

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plus tard, d'une tardive rentrée en grâce ^ C'est à l'occasion de ce dernier événement, qui faisait grand bruit à la Cour, que la favorite pria madame de la Ferté-Imbaull, dont elle connaissait l'attachement pour Bernis, de venir la voir, un lundi de février^, à six heures du soir. Celle-ci fut si frappée des propos qu'elle entendit, dans ce confidentiel tête-à-tête, qu'en rentrant au logis elle en consigna aussitôt par écrit les principaux passages. Je ne saurais mieux faire que de lui laisser la parole :

« Je la trouvai belle et grasse, ayant l'air de se bien porter, bien que se plaignant de ne pas dormir, de digérer mal et d'clouffer chaque fois qu'elle montait un escaher. Elle commença par me dire que j'étais sans doute contente d'elle, puisqu'elle avait fait revenir mon ami ^ d'une façon aussi brillante. Elle ajouta, au reste, qu'il s'était toujours conduit en honnête homme, mais que les malheurs publics l'avaient rendu si sombre et si triste, qu'il donnait au Roi et à elle-même des crispations de nerfs... Elle se mit ensuite à me dire, avec autant de chaleur et d'expression qu'une comédienne qui joue bien son rôle, à quel point elle était affectée par le déplorable élat du royaume, la rébellion du Parlement, et par ce qui se

1 . Il fut nommé archevêque d'Albi et, peu après, ambassadeur à Rome.

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