Le cardinal de Bernis
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passe là-haut (en me montrant du doigt, avec dos larmes dans les yeux, l'appartement du Roi). Elle assura que c'était une grande marque d'attachement qu'elle donnait au Roi de rester auprès de lui, qu'elle serait mille fois plus heureuse de \ivrc seule et tranquille à Ménars, mais que le Roi ne saurait plus que faire si elle le quittait ; et, en m'ouvrant ainsi son cœur, qu'elle ne pouvait, me dit-elle, ouvrir à personne, elle devint, pour me peindre ses tourments, d'une éloquence et d'une énergie que je ne lui avais jamais vues... Bref, elle me parut folle et enragée, et je n'ai jamais ouï de plus beau sermon pour prouver les malheurs attachés à l'ambition ; et en même temps je la vis tour à tour si misérable, si insolente, si violemment agitée, et si embarrassée de sa suprême puissance, que je sortis de chez elle, après une heure de cette conversation, l'imagination frappée qu'il ne lui restait plus d'autre asile que la mort. » Aussi, au sortir du palais, madame de la Ferté-Imbault montal-elle tout droit chez le vieux Burigny, et, lui faisant part de ce qu'elle venait d'entendre et de l'impression qu'elle en avait ressentie, elle lui prédit comme une chose certaine que les jours de la favorite étaient comptés, et qu'elle était tout près de sa fin. Burigny ne fit qu'en rire ; mais l'événement, deux mois plus ard, donna raison aux prévisions de la marquise, qui, encouragée par ce succès, se targua désormais du don de prophétie.
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Je n'ai pas riiiteiitiou de passer ici en revue toutes les célébrités, plus ou moins marquantes, que madame de la Ferté-Imbault a connues dans sa longue carrière, et dont son crayon facile a tracé le croquis. Ce défilé, en se prolongeant, risquerait de lasser l'indulgence du lecteur. Je voudrais cependant, avant de clore ce chapitre, qu'il me fut permis d'esquisser d'un trait rapide la silhouette de deux derniers personnages : le prince de Condé et son cousin, le prince de Gonti. Leur qualité de prince du sang plaidera, à défaut d'autre motif, en faveur de cette exception.
Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé ^ fils du duc de Bourbon, qui fut chef du Conseil de régence pendant la minorité de Louis X\, rencontra madame de la Ferté-Imbault en 1762, cheiî sa tante, la princesse de la Roche-sur- Yon, qui était, comme nous savons, l'intime amie de la marquise. Il n'avait alors que seize ans, et se montrait d'une timidité telle qu'il se tenait toujours à l'écart, « n'osant parler à personne », fuyant les quolibets que sa sauvagerie lui valait de la part des membres de sa famille, et (( l'air si malheureux qu'il faisait véritablement pitié ». Cette attitude, bien rare dans un rang si élevé, émut le cœur de madame de la Ferté-Imbault. Elle résolut de l'apprivoiser, l'attira doucement, « en se gardant
ï. 1736-1818. Il commanda pendant la llévolullon l'armée fl'émigrés connue sous le nom d'Année de Condé. L'infortuné duc d'Engliicn était son petit-fils.
de leffaroucher » des l'abord ])ar un empressement trop marqué, le fit rire par quelqu'une de ces bouffonneries dont elle avait le secret, et s'y prit si bien qu'elle parvint enfin à le mettre tout à fait en confiance avec elle. Le jeune prince en fui touché, et lui dit un jour d'un ton pénétré « qu'il n'oublierait jamais ses bontés et qu'il lui demandait de rester toujours sa bonne amie » . Le pacte fut conclu et, qui mieux est, exécuté de part et d'autre. « Il y a plus de trente ans qu'il m'a dit cela, écrit madame de la Ferté-Imbault, et il m'a tenu parole. » Elle fit preuve, de son côté, d'une fidéfité égale, car, parvenue au seuil de la vieillesse, clic lui rend ce témoignage : (( Après avoir passé ma vie à fréquenter et à voir de près les autres princes, celui-là est le seul qui m'intéresse et que j'aime. »
Le portrait que madame de la Ferté-Imbault fait du prince de Condé justifie cette appréciation flatteuse. Elle le dépeint, en effet, comme « sûr, loyal et chevaleresque dans toute la conduite de sa vie » , ambitieux de gloire, mais occupé du bien public et dévoué avant tout aux intérêts du royaume, prudent et réservé dans ses actions, doué d'une âme tendre et sensible à l'amour, discret pourtant, et soucieux, ajoute-t-elle, « de jeter un voile impénétrable sur les attachements de son cœur ». Si ce dernier détail est exact, il faut avouer que le prince de Condé fut étrangement desservi par les circonstances, car ses amours avec la
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princesse de Monaco furent l'une des hardiesses les plus retentissantes d'un temps où l'on ne s'elTuroucliait pas aisément. Duel, procès, incidents et scènes de toutes sortes, il ne manqua rien à l'éclat de ce double adultère*. Mais madame de la Ferté-Imbault, malgré s(3n horreur du scandale et son « amour inébranlable i)Our la vertu », se montre assez coulante au sujet de cette liaison publique, qui eut au moins l'excuse de la passion et le mérite de la constance. L'héroïne de ce roman lui était dès longtemps connue ; la mère de la princesse, la marquise de Brignole-Sale, dans l'un de ses voyages à Paris, avait beaucoup fréquenté le salon de madame GcolTrin. « Elle y venait presque chaque jour, amenant avec elle sa fille, Marie- Catherine, alors âgée de dix-sept ans, qui était charmante par sa figure et son bon maintien, et qui passait pour être peu aimée de sa mère, jalouse de sa beauté et de ses succès. » Madame de la Ferlé-Imbault prit la jeune étrangère en affection, lui servant volontiers de (( chaperon » dans le monde, et la soustrayant autant que cela lui était possible à la méchanceté malernelle. « Cette sympathie, dit-elle, se tourna bientôt en pitié profonde », quand la marquise de Brignole, en 1757, choisit pour gendre et imposa à sa fille le prince de Monaco, « sur le cœur duquel elle avait d'anciens droits », et qu'elle connaissait mieux que
1. Le prince de Conclu (Hait marié avec matlemoiselle de Soiibise.
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personne pour « avare, jaloux, et ^icieu\, bien que Jissimulc et jouant la dévotion ». Lorsque éclata la désunion dans ce triste ménage, madame de la Ferté- Imbault fut la première confidente des chagrins de la jeune femme, qui venait chez clic le malin, en cachette, lui conter toute en larmes les indignes traitements de son mari. Aussi ne voulut-elle jamais voir en elle autre chose qu'une victime, prit hautement son parti, « le déclara tout net au prince de Monaco » et, tout en déplorant plus tard les égarements de son amie, ne cessa jamais de l'aimer, de la plaindre et de l'excuser. Le prince de Coudé n'ignorait rien de ces circonstances. Son attachement pour madame de la Ferté- Imbault s'accrut de sa reconnaissance, et, dans tous les orages qui traversèrent sa longue passion, il chercha toujours auprès d'elle des conseils, des secours et des consolations. Les lettres où il lui parlait de ses épreuves, lui confiait ses tristesses et ses espérances, ont été malheureusement détruites, par une discrétion que l'on regrette, mais que l'on ne saurait blâmer. Celles qui subsistent aujourd'hui sont muettes sur ces <[uestions intimes et n'y font même pas allusion. Ce sont, pour la plupart, des billets élégamment tournés, d'un marivaudage aimable *.
I . Il faut faire exception pour une de ces lettres, qui a trait à <ies événements politiques, mais qui, malgré l'intérêt qu'elle présente, est trop étendue pour que je puisse la reproduire ici. On la trouvera à l'Appendice, page \2'i.
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Je n'en citerai qu'un seul, à titre d'échantillon :
« De Coisfeld, 9 juillet 1762.
» Je sais très bien, madame, que c'est plus à vos bontés pour moi qu'à mon style que je dois la lettre honnête et charmante que je reçois de vous. J'en suis pénétré de reconnaissance ; je voudrais avoir pour y répondre toute l'éloquence du prince dont vous avez versé le sang ^ ; mais c'est un talent qui n'est pas donné à tout le monde, et je crois n'avoir pas besoin de vous dire que je ne le possède pas. Malgré toute ma maussaderie, vous me traitez bien ; j'y suis une fois plus sensible que si j'étais aimable. Vous êtes très heureuse d'avoir été à Dampierre , c'est une maison que je ne connais pas, mais toutes celles qu'habite madame de Chevreuse doivent être charmantes ; j'espère bien me dédommager chez elle et chez vous cet hiver du peu de gaité de la vie que je mène ici. Je me flatte que vous n'y serez pas aussi comphmenteuse que dans vos lettres ! On n'a jamais assommé à! Altesse et de respects quelqu'un avec qui l'on veut bien lier commerce 2; on lui montre de la
I. Allusion à l'aventure du prince de Conti, rapportée ci-après.
3. Pour bannir la gênante contrainte de l'étiquette, il était convenu entre le prince et madame de la Ferté-Imbault que, quand il viendrait la voir et souper chez elle, ce serait comme particulier, et sous le nom de « marquis de Chantilly » ; c'est toujours sous ce titre qu'il se faisait annoncer dans l'hôtel de la rue Saial-llonoré.
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bonté et cela l'encourage. Gomment voulez- vous que je me dispense de mellre du très humble, etc., quand vous me traitez comme cela ? Il n'y a pas moyen. Cependant, vous l'ordonnez, je ne sais qu'obéir. Mes maudites affaires m'obligent même ù vous obéir de suite là-dessus, et j'en suis désolé. J'ose vous supplier, madame, d'être bien persuadée de la sincérité de mon attachement ; il est bien gravé dans mon cœur.