‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 80 sur 221 · I. Archives de la famille d'Estampes · texte numérisé non relu

I. Archives de la famille d'Estampes

l'ja LE ROYAUME DE LA RUE S AINT-IIONORÉ .

Le salon du maréchal de Coigny fut le théâtre du drame. La marquise, fort liée avec la belle-fdle du maréchal, la charmante comtesse de Coigny, soupait assez souvent dans cette maison, où se rassemblait la plus noble et la plus brillante compagnie ; le prince de Conti y était également assidu, au grand déplaisir <le madame de la Ferté-Imbault, qui ne pouvait pas le souffrir. « Insolent, dominant et faux, dit-elle crûment, il était en outre si présomptueux que, lorsqu'il discutait avec Montesquieu, il croyait avoir remporté la victoire, quand le président impatienté lui cédait le champ de bataille. « Le cynisme de ses mœurs était proverbial, et, sans parler de ses nombreux désordres, il vivait en liaison publique avec madame de Boufflcrs, qu'il ne faut pas confondre avec celle que nous avons rencontrée à la cour du roi de Pologne. Celle dont il s'agit ici, aussi belle que son homonyme et non moins galante, était cette spirituelle comtesse, que madame du Deffand avait surnommée l'Idole, par allusion au Temple où résidait Conti, et qui, tout en rompant avec son mari pour s'afficher avec le prince, écrivait des maximes d'une morale si édifiante qu'elles arrachaient au duc de Lévis ce cri d'admiration : (( Qu'importe la source, pourvu que l'eau soit pure ! » (( Quand le prince de Conti, écrit madame de la Ferté-Imbaull, venait souper chez le maréchal de Coigny, il y venait comme le grand turc, en amenant son sérail, composé de la suUanc favorite, la comtesse

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deBoufflers, et des femmes complaisantes qui couraient à sa suite. » Le ton et les allures de ces dames (( dégoûtaient » au plus haut point la marquise, et notamment leurs plates flagorneries envers le prince. « dont elles ne rougissaient pas de baiser la main ù tout propos, en se récriant sur sa blancheur, sa Hnesse et sa beauté ». Son indignation fut portée à son comble, un jour qu'elle \it son amie, la comtesse de Coigny. s'associer à ces « gentillesses », et « se conduire, elle honnête femme, comme celles qui ne l'étaient pas ». Elle ne put tenir sa langue, et s'écria tout haut qu'un tel spectacle « lui faisait mal au cœur » ! D'où grand émoi et secret conciliabule dans le clan féminin. Bientôt, on s'approche de la marquise, on lui fait répéter le propos, et soudain toute la bande, madame de Boufflers en tète, se jetant sur l'impertinente, lui tient les bras derrière le dos, la colle contre le mur, tandis que le prince, averti du complot, vient lui mettre la main sur la bouche, « afin qu'il fût dit que, elle aussi, l'avait publiquement baisée». Jusque-là, continue la marquise, « cette petite scène m'avait paru si comique que je n'avais fait qu'en rire ; mais cette action du prince me mit dans une si furieuse colère, que j'enfonçai mes dents dans sa main, et la mordis avec tant de force, que je vis dans l'instant le sang qui en coulait... Au premier moment, je fus très fâchée de ce que j'avais fait ; mais le dépit du prince, l'indignation de ces dames,

leur attendrissement de voir cette belle main tout en sang, changèrent mon remords en une irrésistible gaîté.

— Au moins, me cria ma victime, êtes vous sûre de n'être pas enragée?

— Je ne garantis rien, répondis-je ; mais cela apprendra à Votre Altesse à ne plus faire ofTre de sa main qu'aux femmes qui en auront envie ! »

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