CHAPITRE X
Les distractions littéraires de madame de la Ferté-Imbault. — Ses Extraits des pliilosophes anciens. — Elle contribue à l'éducation des filles de France. — Fondation de l'Ordre des Lanturelus. — Succès extraordinaire de cette institution. — Les Lanturelus et l'Encyclopédie. — Scrupules de madame de la Ferté- Imbault sur sa conduite envers madame Geoffrin. — Réconciliation des deux femmes. — Mariage du Beau-Matou et de la Belle-Minette.
On a beau s'étoui'dir dans le tumulte du mouvement mondain, courir les châteaux, fréquenter la Cour, passer son temps dans la société des princes du sang, des cardinaux, des ministres et des rois délrônés, il arrive fatalement un jour où cette vie agitée paraît singulièrement vide. La crise est plus inévitable encore si, comme madame de la Ferté-Imbault, on n'a plus ni mari, ni enfant, et point d'autres devoirs que ceux de la politesse envers une mère qui s'est organisé une existence à part et qui se passe fort bien de votre présence. La marquise n'échappa pas plus que les
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autres à cette loi générale, et, dès qu'elle sentit les premières atteintes du mal, elle se préoccupa d'y apporter le remède. De nos jours, la femme qui traverse une de ces phases d'ennui et de lassitude ne manque pas de ressources pour tromper son désœuvrement ; la facilité des voyages, la multiplicité des œuvres de bienfaisance, lui créent, selon ses moyens et ses goûts, des occupations réelles ou factices, que ne soupçonnaient pas nos aïeules au siècle précédent. Celles-ci ne connaissaient guère que deux ports de refuge : la dévotion ou la littérature, « le bénitier ou l'écritoire », comme disait l'une d'entre elles, ou encore les deux à la fois : et c'est à ce dernier parti que s'arrêta madame de la Ferté-Imbault, mais avec le tour qui lui était propre, et à sa manière, qui était rarement celle de tout le monde.
Chrétienne, elle l'avait toujours été, et même chrétienne pratiquante, sans excès cependant, et sans se faire scrupule de censurer à l'occasion les ministres de l'Église, comme, le cas échéant, elle frondait librement les dépositaires du pouvoir. A mesure qu'elle prend des années, sa piété s'accentue, sa religion se discipline, se fait moins tolérante, et prend un ton plus agressif contre les gens qui ne partagent pas ses idées. Elle fréquente aussi davantage sa paroisse et les communautés religieuses , consacre plus de temps et plus d'argent aux pauvres, travaille enfin d'un zèle plus empressé à s'amasser des mérites pour cet autre
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monde auquel elle croyait fermemenl. Mais ce nouvel emploi de ses loisirs était loin de suffire à son activité ; son cerveau toujours bouillonnant cherchait une autre issue pour épancher sa sève, et, malgré son ancienne méfiance contre le « bel esprit », la plume lui démangeait souvent entre les doigts. Ce n'est pas impunément que l'on a vécu tout le temps de sa jeunesse dans le cénacle littéraire le plus réputé de l'Europe, et que l'on fut bercée sur les genoux de Fontenelle, de Montesquieu et de l'abbé de Sainl-Pierre !
La haine qu'elle professait à l'égard des encyclopédistes, « séducteurs, corrupteurs et destructeurs de toute vertu et de tout principe ^ », lui fournit un moyen ingénieux de satisfaire à la fois ses aspirations et ses rancunes. Aux « philosophes modernes », qu'elle détestait en masse et condamnait en bloc, elle résolut d'opposer les chefs-d'œuvre de la philosophie ancienne, et de combattre les doctrines d'Helvétius, de Diderot et de d'Alembert, par la morale de Platon, de Sénèque et de Tertullien. Ce fut le point de départ de ces étonnants Extraits, qu'elle commença, dit-elle, dans sa cinquantième année, et qu'elle poursuivit pendant quinze ans avec une persévérance sans égale. Elle se proposait seulement à l'origine de détacher et de mettre en lumière les passages les plus saillants de ces illustres auteurs, dont elle entreprit héroïquement la lecture et
I. Préambule d'un volume des Extraits de madame de la Ferté-Imbault. — Archives de la famille d'Estampes.
l'analyse, sans se laisser rebuter ni par la longueur des ouvrages ni par les difficultés abstraites d'un langage tout nouveau pour elle. Mais elle étendit bientôt le cercle de ses études, embrassa tous les temps, tous les peuples, tous les idiomes et tous les genres, et les volumes manuscrits s'empilèrent incessamment les uns sur les autres, formidables in-folios que l'on conserve encore aujourd'hui, où fraternisent et se coudoient, dans le plus singulier pêle-mêle, Socrate et Confucius, Montaigne et Zoroastre, Bossuet, Aristote, Rabelais, Malebranche, Saint-Thomas-d'Aquin, et cent autres, bien étonnés sans doute de se trouver ensemble.
Le bruit de ce travail gigantesque se répandit bientôt par le monde ; de tous côtés on lui demandait communication de ses travaux, qu'elle envoyait complaisamment à chacun tour à tour*, au duc de Nivernais, à madame >«ecker, au cardinal de Bernis, qui lui répondait galamment : (( On n'appliquera point à vos Extraits le vers de Rousseau le poète : Vos ahré(jés sont longs au dernier point. » Mais il ne faut sans
I. La grande Galherine elle-même voulut en avoir clos fragments, comme en témoigne ce passage d'une lettre de Grimm à madame de la Ferté-Imbault : « J'ai parlé à Arinid(^ de vos extraits, de vos richesses, de l'usage que vous en avez fait. L'eau lui en est venue à la bouche... Elle m'a ordonné de sonder le terrain, s'il était possible d'avoir un exemplaire de ces richesses. Faites-moi la grâce de me dire ce que je puis faire espérer à Armide. » (Lettre du 25 avril 1776, Archives de la famille d'K.slampcs. — Voir à l'Appendice, page '187.)
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doute voir là qu'une plirase de politesse, et le spirituel prélat dut se dire, à part lui, que jamais citation n'eût été mieux à sa place.
Le véritable triomphe de madame de la Ferté- Imbault fut que la comtesse de Marsan \ son amie, nommée gouvernante des enfants de France, et se sentant assez embarrassée pour remplir les devoirs de cette charge, fit appel, pour l'aider dans sa tâche, à la science et au dévouement de l'infatigable marquise. Celle-ci se mit aussitôt à l'œuvre, choisit dans son vaste répertoire les morceaux du goût le plus délicat, et les envoya aux jeunes princesses, madame Clotilde et madame Elisabeth, Agées de treize et de neuf ans, auprès de qui ces lectures obtinrent le plus vif succès. Elles furent enchantées d'Aristote , Confucius fit leurs délices, et Zoroastrc les plongea dans le ravissement. Elles réclamèrent un supplément, et, pendant tout le cours de l'année 1771, madame de la Ferté-Imbault participa avec zèle à l'éducation de ces augustes élèves, chez qui elle venait elle-même lire et commenter ses auteurs favoris.
Cette même année 1771, évidemment destinée à immortaliser la mémoire de madame de la Ferté- Imbault, vit l'éclosion du « Sublime Ordre des Lanlurelus », dont la marquise fut à la fois la créatrice,