‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 86 sur 221 · I. Archives de la famille d'Estampes · texte numérisé non relu

I. Archives de la famille d'Estampes

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Saint-Maur, où j'avais le bonheur de vivre avec vous. J'ai garde tous mes principes et préjugés d'alors, et vous savez qu'un des plus notables était de ne point communiquer au dehors mes griffonnages, de ne leur point laisser la clef des champs, et de n'en jamais donner de copie. Vous concevez bien qu'il y a plus d'amour-propre que de modestie dans cette conduite ; je ne m'en défends pas ; je sais le peu que je vaux, et combien il y a à gagner pour moi à ne me guère montrer. Vous voyez, ma Reine, combien il est absurde de vouloir que je me produise au milieu des Lanturelus, dont la célébrité se répand jusqu'aux frontières de la Chine ; car vous savez que l'impératrice de Russie a le bras assez long pour atteindre jusque-là.

» Voyez, d'ailleurs, je vous prie, à quel chariot vous voudriez m'altcler. Il sera traîné par des Lanturelus et par des philosophes. Je ne sais pas comment vous les appareillerez, c'est votre affaire ; et la baguette de fée que je vous connais ne laissera pas que d'y avoir assez de peine. Mais quelque puissante qu'elle soit, elle ne pourrait jamais me fourrer là que comme une discordance très choquante. Je ne suis ni fou ni sage ; et je ne veux être ni l'un ni l'autre ; ainsi je ne pourrais me mettre en société avec Sénèque et Lanturelu sans les ennuyer à mort tous les deux.

» Vous n'avez sûrement jamais été refusée, ma Reine. J'aurai eu cet honneur le premier, et je vous avoue que j'en suis flatté. Je n'aurais pas osé espérer

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que ce fùl à moi qu'il fut réservé de vous punir de tous les refus que vous avez faits en votre vie. Voilà la preuve de ce que l'on nous dit au sermon : que Dieu se sert de ses })lus chétifs instruments pour opérer les plus hautes œuvres de sa justice distribulive. Repentezvous de vos refus ; pardonnez-moi le mien, et rendez éternellement justice à l'éternel et respecUieux attachement que je vous ai voué depuis si longtemps. »

Toutes les réponses assurément ne furent pas aussi spirituelles que celle du duc de Nivernais ; mais la conclusion en fut invariablement la même. Il fallut donc renoncer, pour la « partie sérieuse » des séances, aux productions originales ; et l'on se rabattit modestement sur les (( fragments choisis des philosophes anciens » . Madame de la Ferté-Imbault trouva là une excellente occasion de placer un bon nombre de ses fameux Extraits ; ce fut la consolation de son échec, et le principal bénéfice qu'elle retira de sa royauté. Au reste, elle n'abandonna pas entièrement la lutte contre les idées nouvelles, avec les armes plus légères dont elle disposait encore. La grosse artillerie avait fait défaut ; restaient la grenaille et le petit plomb. La vaillante phalange des Lanturelus entreprit, sous sa direction, la guerre d'escarmouche, bombarda de chansons, de satires et d'épigrammes le monstre encyclopédique qui, par une dérision du sort, tenait ses quartiers sous le même toit que ses adversaires et dans le salon limitrophe, et qui, il faut le reconnaître, ne

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parut pas s'émouvoir autrement de cette grêle de menue mitraille.

Ce qu'il convient d'admirer, comme une preuve de la courtoisie qui régnait entre les camps ennemis, c'est que cet étrange voisinage n'amena jamais ni querelle ni discussion personnelle. Les sociétés rivales de madame de la Ferté-Imbault et de madame Geoffrin continuèrent, tout en vivant côte à côte, à s'ignorer mutuellement, sans tenter de franchir la frontière idéale qui les séparait l'une de l'autre. Seuls, Burigny et Grimm, deux sages qui contemplaient sans s'y mêler le choc des passions humaines, fréquentaient tour à tour chacun des partis en présence, passaient des lundis lantureluriens aux mercredis encyclopédiques, sans que personne s'avisât jamais de leur reprocher cet aimable éclectisme. Les deux maîtresses de maison donnaient d'ailleurs l'exemple de cette louable tolérance en observant, vis-à-vis l'une de l'autre, la plus complète réserve sur leurs relations réciproques ; et il ne semble pas, malgré la désapprobation tacite qui perçait dans la froideur de leurs propos, qu'aucune explication un peu vive ait jamais surgi entre elles au sujet de leurs opinions et de leurs amitiés respectives. Même, par une coïncidence singulière, c'est à partir de cette époque où madame de la Ferté-Imbault prit carrément position contre « la secte philosophique », que les rapports, jusque-là tendus, de la mère et de la fdle, s'améliorèrent et s'adoucirent, et que les heurts, entre

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ces deux natures si diverses, se firent à la fois plus rares et moins sensibles.

L'honneur et le mérite de celle pacification relative reviennent pour la plus grande part à madame de la Ferté-Imbaull. Son bon cœur souffrait depuis longtemps de l'indifférence, pour ne pas dire j)lus, que lui témoignait la seule personne encore vivante à qui elle tint par les liens étroits du sang ; elle voyait « avec compassion » approcher pour sa mère le lenq)s de la véritable vieillesse et des infirmités qui lui font cortège , et elle s'inquiétait en songeant qu'elle aurait alors peut-être quelque peine à faire agréer des soins, dont se serait trop désaccoutumée celle à qui elle avait le devoir de les rendre. Les scrupules de celle âme excellente se font jour dans une note pleine de franchise que, selon son habitude, elle avait écrite pour son propre usage, afin de préciser, en les formulant, ses réflexions intimes, a II y a des années, y lit-on ^ que j'ai senti que ma mère avait raison de ne pas être satisfaite de mon caractère, parce qu'il avait trop d'opposition avec le sien ; car il est dans la nature qu'on soit plus mécontent et plus surpris d'avoir des enfants qui ne pensent pas comme vous, que les enfants ne doivent l'être de trouver des discordances d'eux à leur père el mère. De plus, sourde comme je le suis, j'ai une infir-

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