‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 90 sur 221 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Penchant de madame GeofTrin pour les hautes relations. - L'audience de la Dauphine. — Le roi de Sucdc Gustave IIL

— Correspondance suivie de madame Gcoffrin avec l'impératrice Catherine IL — Origine de ce commerce épistolaire.

— Brouilles et réconciliations successives. — La mort d'Ivan de Brunswick. — L'afiairc du manuscrit de Rulhière. — Irritation de Catherine et rupture avec madame GeolTrin.

Je me suis laissé entraîner, pour ne pas interrompre l'histoire de madame de la Ferté-Imbault, à anticiper quelque peu sur la marche des événements. Il faut maintenant prendre congé de la reine des Lanturelus et de son brillant cortège de dignitaires et de sujets, pour revenir à madame GeofTrin, que nous avons laissée en moins pompeux appareil, au milieu de ses académiciens et de ses philosophes, mais dont la royauté, pour être plus discrète que l'autre, était sans contredit plus effective et plus solidement étaljlie. D'Alembert, qui détestait la marquise et en était payé de retour, insinue dans un de ses écrits que la passion de celte

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dernière pour les gens de qualité, l'élalage qu'elle faisait de ses belles relations, le snobisme, comme on dirait aujourd'hui, auquel elle n'avait pas échappé, impatientaient fort sa mère et lui faisaient, de dédain, souvent hausser les épaules. Cette assertion, à la supposer exacte, démontrerait une fois de plus la vérité, vieille comme le monde, de cet adage, que nous sommes d'autant plus choqués d'un travers chez autrui que nous en sommes atteints nous-mêmes. Madame Geoffrin, en efTet, malgré sa prudence et sa finesse, n'était pas à l'abri d'un soupçon de vaine gloire, qu'elle dissimulait de son mieux sous l'adroite humilité du langage, mais qui, quoi qu'elle en eût, perçait parfois dans sa conduite. La justesse de son coup-d'œil discernait sans doute avec promptitude le véritable mérite des gens qui se faisaient présenter chez elle ; mais ce mérite ne perdait rien à être rehaussé d'un grand nom, d'un titre de ministre ou d'ambassadeur ; et l'on s'apercevait aisément à la chaleur de son accueil que, comme elle le disait elle-même à Grimm, « en dépit de la philosophie, le rang y fait bien quelque chose ' »,

Elle redoublait alors d'attentions et de prévenances, et voulait que chacun fit de même autour d'elle : « Soyons aimables », disait-elle à ses convives ordinaires ; et elle ne se tenait pour satisfaite que si le noble personnage dont elle avait reçu la visite quittait

I. Voir à l'Appendice, page 477, la lettre de GrImm à madame Geoffrin, du 7 septembre 1776.

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sa demeure ébloui de ce qu'il y avait entendu, et brûlant du désir d'y retourner au plus tôt. Elle y réussissait du reste à merveille ; et, si artistes et gens de lettres formaient le fond de son entourage, les plus illustres seigneurs de la Cour défdaient, à leur tour, dans le salon de la rue Saint-Honoré, et tenaient à honneur d'y venir apporter leurs hommages. Ceux qu'on n'y rencontrait pas étaient pour la plupart ceux dont elle n'avait pas voulu; comme le maréchal de Richelieu, qu'elle refusa, malgré ses instances, d'admettre en son intimité ', déclarant qu'elle ne découvrait rien en lui qui justifiât sa renommée, pas même ses désordres aflichés, où elle ne voulait voir que a des épluchûres de grands vices. » Ce dernier trait est pour nous consoler de certain excès dans les formules laudatives, que l'on regrette parfois de trouver sous sa plume, lorsqu'elle s'adresse aux grands de ce monde. Les flatteries qu'elle prodigue, les effusions où elle s'essouflle, étonnent et déconcertent de la part d'une femme que nous avons

I. Le marcclial de Richelieu voulut pourtant forcer la porte de madame Geoffrin; il vint chez elle un jour, amené par son ami rahbc de Voisenon, et « se mit à genoux, pour lui demander de l'inviter à ses réunions, disant que cela manrpiait à sa gloire. » Ces avances furent accueillies avec politesse, mais avec imc froideur marquée. Il le sentit, s'en fâcha, il y eut des brouilles et des raccommodements ; mais ni son titre de duc, ni sa qualité d'académicien, ne prévalurent contre les répugnances de madame Geoffrin, et elle refusa toujours de le recevoir à sa table. (Souvenirs de madame de la Fcrlé-Imbault.)

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vue jusqu'ici réservée, ficre et froidement ironique. J'en citerai comme exemple, entre plusieurs autres, ses lettres au prince de Kaunilz ', premier ministre de l'impératrice d'Autriche, qu'elle avait rencontré à Paris et à Vienne, et qui lui témoignait de l'amitié. Il a « daigné » prendre l'initiative de la correspondance, et elle en est abîmée de gratitude : (( Vous daignez, mon prince, me remercier de penser à vous et d'en parler ! Et de quoi puis-je parler, qui flatte plus mon amourpropre et remplisse plus mon cœur?... Quand vous ne me direz rien, je respecterai votre silence et vos occupations ; mais toutes les fois que vous me ferez un petit signe, je parlerai. » Kaunitz avait placé dans sa chambre à coucher le portrait de madame Geofirin, qu'elle lui avait envoyé ; cette attention de son « cher, aimable, adorable et adoré prince » entraîne des remerciements sans fin : « Vous me faites plus d'honneur que je ne mérite. Si ce portrait pouvait rendre mon âme, mon cœur et mes sentiments, il serait digne de la place qu'il occupe ; mais il ne représente que les traits insipides d'une vieille femme ! Il n'en est pas ainsi, mon prince, de votre portrait ; il est si ressemblant que je crois non seulement vous voir, mais vous entendre... Je ne suis occupée qu'à lui choisir une place digne de lui. » Et, comme ledit tableau est trop grand pour entrer dans sa chambre, elle le fait copier en miniature,

I. Correspondance du prince de Kaunitz, publiée par d'Arnetli et Flammermont.

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