‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 95 sur 221 · Sovnenirs de madame de la l'erlé-Imbault · texte numérisé non relu

Sovnenirs de madame de la l'erlé-Imbault

m^M'C sur la grande influence du salon de la rue Sainlllonorc; et c'est à un calcul pollliquc, bien plus qu'à des velléités littéraires, qu'il convient d'attribuer l'origine de la correspondance étrange qui s'échangea, d'un bout de l'Europe à l'autre, entre la souveraine de toutes les Russics et la veuve du digne M. Geofîrin. Cette correspondance ne subsiste aujourd'hui qu'en partie. Les lettres de Catherine — en tout cas le plus grand nombre d'entre elles — se trouvent en original à Saint-Pétersbourg, aux archives du ministère des affaires étrangères ^ Celles de madame GeolTrin, par contre, ont disparu; du moins, toutes les recherches ont jusqu'à présent été vaines, et c'est grand dommage, à en juger par les quelques fragments qui ont été sauvés du naufrage ^. Mais l'Impératrice, en écrivant à son « amie », fait de fréquentes allusions aux réponses qu'elle a reçues d'elle, et nous pouvons ainsi reconstituer assez exactement l'histoire de leurs rela-

1. Les lettres de l'Impératrice Catherine furent, après la mort de madame Geoffrin, restituées par ses héritiers à la cour de Russie. Elles sont au nombre de seize, toutes écrites de la main de Catherine, et ont été reproduites à Saint-Pétersbourg, par les soins de ^I. Hamburger, conseiller d'État, dans le fascicule de 18G7 du Recueil de la société impériale russe. Malgré l'intérêt qu'elles présentent, je n'ai pu, vu leur longueur, songer à les insérer dans le texte de cette étude. On les trouvera en Appendice, à la fin du présent ouvrage, pages /j3 1-462.

2. Voir plus haut, pages G-8, le récit que madame Geoffrin fait à Catherine de son éducation, et le portrait de sa grand'mcre, madame Chemincau.

lions mutuelles, qui ne furent pas toujours sans nuages.

Le début notamment semble avoir été médiocrement heureux, et l'amitié nouvelle faillit périr au moment même où elle prenait naissance. Les premières lettres de Catherine nous informent, en effet, que la souveraine prit un beau jour l'initiative de la correspondance; que sa lettre, montrée par madame Geoffrin à quelques personnes de son intimité, fut copiée, réj)andue, imprimée même par je ne sais quel obscur gazetier; et que cette publicité, plus complète qu'elle ne l'eût souhaitée, inspira à la Tsarine quelques doutes sur le tact et la discrétion de l'amie de sa mère. Aussi, quand madame Geoffrin, émue et ravie de l'auguste missive, se confond en remerciements dont on peut imaginer le lyrisme, Catherine accueillet-elle ces effusions par quelques phrases entortillées froides et presque ironiques, qu'elle adresse, « par un biais politique », non pas à madame Geoffrin ellemême, mais à un personnage intermédiaire : ^ « Le cher Général dira à madame Geoffrin que personne ne voulait plus me faire l'honneur de me nommer son amie, que je trouvais cela affreux, mais que j'ai depuis sa lettre une très grande joie de voir que du moins de loin l'on me parle encore d'amitié... Je répondrais avec plaisir à cette lettre charmante ; mais je meurs de peur

I. Cette lettre porte en marge la date de 1763, écrite de la main de madame Geoffrin.

hE ROYAUME DE h \ RUE S A I NT- Il O >' OR K . 20"

d'écrire, après la lettre cnregislrce ("s/cj. Je crains qu'on ne prenne celle facilité pour une envie de griffonner à tort et à travers, pour mendier des louanges, cl faire admirer mes cliefs-d'œuvre. Je me lais donc; mais je n'en suis pas moins sensible du plus profond de mon cœur pour les amitiés qu'on me montre. »

Le « cher Général » charge de transmettre à madame Gcoffrin les inquiétudes et les scrupules de la souveraine n'est autre qu'Ivan Belzki, chambellan de l'Impératrice, appelé par elle à la direction des Beaux- Arts, et spécialement préposé au « développement des nouvelles relations de la Russie moderne avec le monde occidental * ». C'est ce personnage, plus zélé que vraiment important, qui, suivant la princesse DachkofT, accourut chez Catherine après le coup d'État de 17G2, pour lui demander a s'il n'était pas vrai qu'elle lui dût sa couronne », et à qui elle répondit simplement en lui confiant la confection du diadème destiné au couronnement solennel. Lecteur habituel de la Tzarine, directeur des instituts de demoiselles, du corps des cadets, des caisses de retraites pour les veuves, et au total, comme dit M. Alfred Rambaud, « sorte de factotum qui tient à la fois du surintendant des Beaux-Arts et de la demoiselle de compagnie ^ », Bctzki occupe une place

Page 1