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Les Correspondants de Catherine, {Revue des Deux Mondes

considérable dans la correspondance de Callierine avec madame Geofîrln, qni l'avait connu lors d'un séjour qu'il fit à Paris en 1705, et qui lui attribuait une influence et un prestige bien éloignés de la réalité. Mais, malgré toute sa considération pour le mandataire de la Tzarine, l'insinuation à peine déguisée du message impérial piqua au vif madame GeofTrin. Elle en releva l'offense avec une verte franchise, et ce langage inhabituel, loin de mécontenter Catherine, semble l'avoir passablement amusée : « Ne grondez pas, ne grondez pas injustement, lui répondelle celte fois avec bonne humeur ; je ne vous ai jamais accusée d'indiscrétion ; mais, puisque vous le prenez sur le bon ton avec moi, je vous dirai tout net la vérité. Je craignais de vous écrire une seconde fois après l'aventure de la lettre imprimée, pour que vous ne me croyiez pas entichée de l'envie de briller par des lettres. J'appréhendais que vous n'attribuiez à un amour-propre déplacé ce qui réellement ne serait parti que du désir de m'entretenir avec une dame que j'aime et que j'estime... Après ce petit éclaircissement, j'espère que vous me rendrez justice, et serez persuadée que, quand je vous dis que je vous aime, il n'y a pas là « de l'esprit de mon état », comme dans la feuille pour laquelle vous me querellez. »

A partir de ce moment, la correspondance s'organise sur des bases régulières, et madame Geofïrin reçoit presque chaque mois une épîlre longue,

LE IlOYALME DE LA IlUE S A I N T -IIOX ORÉ . 200

dclailléc, d'un ton cordial et familier, à laquelle elle fait réponse avec la même exactitude. L'Impératrice, avec celte bonhomie que lui reconnaissent ceux qui ont vécu dans son intimité, se prête à la manie prêcheuse de la difficile bourgeoise, supporte ses u gronder ies » avec une longanimité digne de Burigny lui-même, et les provoque au besoin, comme une nouveauté dont elle se divertit de bon cœur : « Vous n'aimez pas à être contrariée ; je m'accommoderai le plus que je pourrai à votre humeur. Continuez simplement à m'écrire, et à me parler libi-ement... » Et ailleurs : « Dites-moi tout ce qu'il vous plaira, et tout ce que vous croirez m'être nécessaire. Ne vous gênez pas, grondez-moi. Je suis tout étonnée que quelqu'un me veuille pour amie... Je verrai un peu comment vous vous y prendrez pour être la mienne ; cela est tout nouveau pour moi. » Puis ce sont des compliments gracieux et délicats : a Vous me dites que vous avez soixante-cinq ans, mais vous me paraissez d'une humeur de vingt-cinq... Votre compagnie me paraît délicieuse. » Elle s'épanche avec madame Geoffrin en menues confidences, entre dans des détails sur sa vie domestique, lui raconte l'emploi de ses journées, en la priant « de ne se point scandaliser, si elle y trouve de la différence avec les mœurs de Paris. » Il est clair que Catherine croit devoir se mettre en frais de coquetterie pour une femme qui, d'après tout ce qui lui revient des bords de la Seine, jouit

d'une influence unique parmi les maîtres incontestés de la littérature française : (( Je m'étonne, assure-t-elle modestement, que vous me trouviez de l'esprit ; on m'avait dit que chez vous on n'en croyait pas à ceux qui n'avaient pas été à Paris ; l'amitié vous fait faire des efforts pour moi. » Elle feint souvent d'éprouver des appréhensions sur son style, qu'elle sait cependant fort hon, et décline les louanges à ce sujet, « car, dit-elle, cela m'embarrasse ; je veux faire mieux, et la facilité m'échappe ». Si elle écrivait en russe, ce serait, à son dire, « beaucoup plus expressif » ; et madame Geoffrin devrait bien apprendre celte langue, car la conversation entre elles en serait bien plus commode. Mais, puisque celle-ci « refuse tout net » de combler cette lacune de son éducation, « il faut en prendre son parti », et se contenter du français, qui, à la vérité, sous cette plume auguste, ne manque ni de saveur ni de pittoresque. Je n'en veux pour preuve que cette lettre', où Catherine, raillant amicalement les cérémonieuses formules de sa correspondante, imagine, en évoquant un joli tableau d'intérieur, ce que serait leur intimité si elles venaient à se trouver ensemble :

« Encore une fois, je ne veux point de ces prosternations ; entre amies, cela ne se pratique jamais. Puisque vous faites tant que de m'aimer, vous pren-

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