I. Lettre du G novembre i7G
drcz, s'il vous plaît, le ton de l'amitié, et cesserez de me traiter comme le sophi de Perse l'était. Tenez, madame, il n'y a rien de plus vilain que la grandeur! Quand j'entre dans une chambre, on dirait que je suis la tcte de Méduse ; tout le monde se pétrifie, et chacun prend un air guindé. Je crie souvent comme un aigle contre ces façons ; j'avoue que ce n'est pas le moyen de les faire cesser, car plus je crie, et moins l'on est à son aise.
» Aussi j'emploie d'autres moyens. Par exemple, si vous entriez dans ma chambre, je vous dirais : « Madame, asseyez-vous, jasons à notre aise. » Vous auriez un fauteuil vis-à-vis de moi, une table entre nous deux, et puis des bâtons rompus tant et plus, car c'est mon fort ! . . . Je vous embrasse, et vous rends l'accolade que vous me donnez dans votre lettre et qui m'a fait grand plaisir. »
L'erreur — et peut-être aussi l'honneur — de madame Geoffrin fut de prendre au pied de la lettre ces assurances et ces encouragements, et de croire avec candeur qu'elle pouvait en user avec l'autocrate de plus de cent millions de sujets, comme avec les beaux esprits qui se rangeaient à Paris sous son sceptre gastronomique. Cette imprudence fut sur le point de gâter à jamais la plus parfaite entente, et un brusque rappel à l'ordre ramena bien vite la trop confiante bourgeoise au sentiment de la réalité. La triste histoire d'Ivan de Brunswick fut l'occasion de ce
dissentiment passager. Ivan était ce malheureux petit prince, adopté dès sa naissance par l'impératrice Anne S proclamé empereur à l'âge de six mois, détrôné à deux ans, traînant depuis, de cachot en cachot, une existence misérable, et, malgré sa captivité, restant pour ses successeurs comme un remords vivant et une perpétuelle menace ; jusqu'au jour tragique où, en septembre 176/i, à la suite d'une tenlative, réelle ou supposée, pour le délivrer de prison, les officiers chargés de le garder le poignardèrent, afin, dirent-ils, de s'opposer à sa fuite. L'événement servait avec tant d'à-propos les intérêts de Catherine, encore à peine affermie sur son trône, que quelques malveillants la soupçonnèrent de n'y être point restée tout à fait étrangère ; et cette « misérable affaire^ » comme elle l'appelle avec dédain, troubla plus qu'elle n'en voulait convenir l'olympienne sérénité dont elle faisait parade. Quand ces nouvelles arrivèrent aux oreilles de madame Geoffrin, elle s'en émut vivement, s'inquiéta pour le bon renom d'une amie qu'elle ne voulait pas croire coupable, et, saisissant sa plume, elle s'empressa d'envoyer à Catherine des instructions détaillées sur la méthode à suivre pour détruire les préventions et faire taire les méchants propos. Ce rôle de donneur d'avis, en si délicate matière, n'était pas sans témérité;