‹ Le royaume de la Rue Saint-HonoréChapitre 98 sur 221 · Lcllrc à madame GcoITrin, !\ octobre l'O'i · texte numérisé non relu

Lcllrc à madame GcoITrin, !\ octobre l'O'i

LE n G Y V U M E DE I- A U U K S A I N T - II O N O U É . 2 I 3

pourtant, en cette première occasion, il ne réussit pas mal, et Catherine n'en parut pas autrement offusquée, « J'ai rempli vos souhaits, lui répond-elle ; j'ai fait traiter tout cela avec le plus d'authenticité possihle ; l'examen du procès a été fait publiquement, et la sentence prononcée à huis ouvert, à laquelle je n'ai rien changé; le tout sera imprimé... J'espère, ajoute l'Impératrice, être pour longtemps délivrée de pareille incartade, dont le fanatisme le plus singulier était le mobile. Mes envieux ne laisseront pas de gloser ; mais je me repose sur la sincérité et le dernier vrai de ma conduite, et je mépriserai ceux qui méconnaîtront mon âme ! » Ces dernières lignes, à vrai dire, trahissent quelque énervement chez l'impérieuse souveraine, et un bon courtisan eût aisément senti qu'il ne convenait pas d'insister sur ce sujet brûlant. Madame Geoffrin malheureusement ne le comprit pas ainsi ; enhardie au contraire par l'accueil fait à ses conseils, elle s'avisa, dans la lettre suivante, de risquer d'assez vives remontrances à l'endroit du « manifeste « par lequel Catherine avait tenté d'expliquer à son peuple le drame mystérieux de Schlusselbourg ; et elle lui manda franchement le mauvais effet produit sur le public français par cet essai de justification ^

I. Madame Geoffrin, clans sa corrcspoïKlance avec Ponialowski, parle de ce manifeste : « En laissant de cûtc les faits, écrit-elle, on trouve qu'elle a fait des manifestes ridicules, surtout celui sur la mort d'Ivan. Elle n'était point obligée de rien dire là-dessus ; le

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La patience des souverains a des Ijornes ; et Catherine trouva, cette fois, que son amie abusait un peu du droit qu'elle lui avait donné de « gronder tout à son aise », et de dire « librement tout ce qui lui passait par la tête ». Aussi répondit-elle de la bonne encre, et la pauvre madame Geoffrin eut lieu de regretter d'avoir, en celte circonstance, oublié le judicieux adage dont elle était l'auteur : « Les grands seigneurs se familiarisent volontiers avec nous pour leur commodité ; mais, par hauteur, ils n'aiment guère que nous leur rendions la pareille ^ » La riposte impériale ne laisse pas d'être piquante : « J'ai vu par votre lettre du 6 novembre que vous n'étiez pas de mon avis sur le manifeste. Vous aimez la vérité ; vous voulez qu'on la dise à votre imitation ; je suis tentée de vous dire que vous raisonnez sur ce manifeste comme un aveugle des couleurs. Cette pièce n'a nullement été composée pour les puissances étrangères ; elle était faite pour informer l'Empire de Russie qu'Ivan était mort. Or, il

procès de Mérowiez suffisait, et rendait le fait simple et clair. Je crois la connaitre fort bien, et je crois qu'elle aurait besoin d'un mentor. Je crains que son esprit et l'amour du bel-esprit ne l'emportent quelquefois. » — Quant à la mort elle-même du malheureux Ivan, madame Geoffrin se montre assez indifférente sur ce qu'elle appelle, dans cette même correspondance, « de malheureuses circonstances » et un <( parti forcé ». Il est vrai que, d'accord avec Poniatowski, elle semble croire Catherine réellement étrangère au meurtre du jeune prince.

I. Pensée écrite par madame Geoffrin sur le revers d'une carte à jouer. (Archives de la famille d'Estampes.)

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fallait dire comment. 11 y avait eu plus de cent témoins de sa mort et de l'attentat du traître ; il n'y avait donc pas moyen de n'en pas faire un rccil très exact. N'en pas faire, c'était accréditer les mauvais bruits que les ministres des Cours qui m'envient et ne m'aiment pas s'efforçaient de faire courir. Le pas était délicat ; j'ai cru que dire la vérité était le seul parti à prendre... On glose chez vous sur le manifeste ; on y a glosé aussi sur le bon Dieu : et ici on glose quelquefois sur les Français ! Mais il n'est pas moins vrai qu'ici ce manifeste et la tête du criminel ont fait tomber toutes les gloseries. Or donc , le but était rempli , et mon manifeste n'a pas manqué son objet. Ergo il était bon. Vous me tiendrez pour une entêtée , n'est-ce pas ? Ne vous découragez pas cependant de me gronder ; ce sera toujours bon à quelque chose, et si vous y mêlez quelquefois des louanges, j'en serai d'autant plus aise, qu'après ce que vous me dites , je ne pourrai plus douter de leur authenticité! » Et, pour comble de raillerie, Catherine, après cette leçon assez raide, feint de prendre le change, et accuse son amie de mauvais caractère : « Je suis bien fâchée de ce que vous n'étiez pas de votre humeur ordinaire. Je souhaite qu'elle revienne au plus tôt, et j'attendrai avec impatience que la conversation recommence • . »

1. Lettre du ii janvier 1760. — Voir Appendice, pages ASg-^i- Le baron de Gleichen, qui affirme dans ses Souvenirs avoir lu toute la correspondance de Catherine avec madame Geoffrin, fait

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La conversation recommença en effet, mais non plus sur le même sujet. Madame Geoffrin se le tint pour dit, et évita désormais d'aborder les questions politiques. Catherine, de son côté, s'apaisa très vite : « Je ne boude jamais » , assure-t-elle, et, comme gage de réconciliation, elle promet solennellement « de ne plus faire de manifestes » . Aussi les douceurs reprennent-elles de plus belle, avec une recrudescence de tendresse et de cordialité : « Je parle à mon amie, qui m'aime, qui me gronde, qui me loue, et prétend qu'elle ne me flatte pas ; à cette dame qui aimait ma mère, qui peint si bien son cœur et son esprit dans ses lettres, qu'il faudrait être hébété si l'on n'aimait un aussi excellent caractère...* Savez-vous bien que je commence à vous croire beaucoup d'ascendant sur moi ? Vous me faites faire tout ce que vous voulez, et je n'ose quasi répliquer... ^ J'écris à ma bonne amie; elle excusera mon bavardage ; nous sommes accoudées sur la même table, et nous jasons ^. )• Pendant cette heureuse période, tout dans cette « bonne amie » lui paraît agréable et charmant, tout jusqu'à son écriture,

brièvement allusion à ce curieux démêlé. Mais, sans doute mal servi par sa mémoire, il raconte l'histoire tout de travers, embrouillant la mort d'Ivan avec celle de Paul III, et attribuant à la lettre de l'Impératrice un sens tout différent du texte que je viens de citer.

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