‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 142 sur 764 · LOTHAIRE OBLIGÉ DE REPRENDRE THEUTBERGE · texte numérisé non relu

LOTHAIRE OBLIGÉ DE REPRENDRE THEUTBERGE

Quoi qu'il en soit, il allait être tiré d'incertitude par les grands qui, remis de leur première surprise, forts de l'insuccès auquel avait abouti l'expédition de Bourgogne, intervinrent auprès de lui et l'invitèrent à faire comparaître Theutberge devant son tribunal : c'étaient eux et les évéques qui devaient juger l'affaire'. Nous n'avons que des renseignements très sommaires sur la façon dont les choses se passèrent. Theutberge protesta de son innocence. Quelqu'un se présenta-t-il pour soutenir l'accusation? Il semble que l'on doive répondre non à cette question *. Pour arriver à un résultat, le tribunal demanda à Dieu de se prononcer : il fut décidé que l'un des gens de la reine subirait l'épreuve de l'eau bouillante. Le roi et les évêques approuvèrent celte façon de procéder. Si Lothaire avait espéré que le champion de Theutberge succomberait et que par là serait prouvée la culpabilité de sa femme, son attente se trouva déçue : le mandataire de la reine sortit sain et sauf de la cuve d'eau bouillante. Dieu s'était prononcé : Theutberge était innocente, et les bruits que l'on avait fait courir contre elle n'étaient que des calomnies. En conséquence, le tribunal décida qu'elle devait reprendre son rang d'épouse et de reine. Pour donner un caraclcpe plus solennel à cette rentrée de Tiieutberge dans ses droits à la reprise de la vie conjugale, les évêques donnèrent leur bénédiction aux deux époux 5.

Lothaire était donc battu, ses manœuvres déjouées, son but manqué +.

1. Si/n. Aq. I, Libellas septem ca/)ifuloriim, ch. 2, CC, t. II, p. 46A ; Hknc.m.vr, De diu. Hloth., interr. I", Migne, t. CXXV, col. G29.

2. a Probationis auctore, teslibusque deficientibus », dit Hincmar, De (lia. Hloth., iiilcrr. I* (MiGNE, t. CXXV, col. O29). Tandis que Sdralek, Hlnknuirs kanonistisches Gutackten, p. 24, estime que les témoins dont parle l'archevêque de Reims sont ceux de l'accusateur, ScHRCERs, Hinkmar von Reims, p. 177, n.. 11, et Dûmmler, t. II, p. 7, croient, au contraire, «jue ce sont ceux de Theutberrje, et suivant eux il s'agirait, non de cojureurs, mais de témoins véritables, ce qui est absurde. Si l'on donne à « testes » le se.is de cojureurs, on comprend qu'il puisse être question de ceux de la reine, qui aurait ainsi fait affirmer par serment son innocence; mais si ce terme signifie « témoins u, comment l'appliipierait-on à Theutberge '? Il était impossible à celle-ci de produire les témoins d'un fait ([u'elle prétendait faux, d'un fait qui d'après elle n'avait jamais existé. D'autre part, comme le dit justement ScuRŒRS, il aurait été facile à la reine de trouver des cojureurs parmi les (;rands, dont beaucoup lui étaient favorables; « testes » ne doit donc pas être synonyme de « cojuralores ». Du moment qu'il faut le traduire par « témoins », il ne peut s'agir que de ceux de l'accusation, de ceux qui auraient affirmé la culpabilité de la reine.

3. Sur cette affaire Syn. Aq. I, Libellas septem capitulorum, ch. 2, Syn. Aq. II, ch. 16, ce, t. II, pp. 464 et 4G7 ; Hincmar,, De div. Hloth., interr. I» et VIS Migne, t. CXXV, coll. 629 et 672. Les Arin. Berf. 858, p. 00, disent simplement : « Lotharius rex, cogentibus suis, uxorem (juam abjcccrat, recipit. » Gfrœrer, t. I, p. 352, a conclu de ce passage qu'Hubert avait contraint Lothaire à reprendre Theutberge. Sdralek, op. laiid., p. 25, croit, que la reine fut à nouveau couronnée par les évêques ; d'après Schbœrs, op. laad., p. 178 et n. i3, il s'agirait simplement d'une bénédiction destinée à sceller la réconciliation de deux époux quelque temps séparés.

Nous ne pouvons fixer la date exacte du jugement rendu par le tribunal du roi. Prudence place l'événement entre la mort de Benoît III et la consécration de Nicolas I"'', d'une part, cl la campagne de Charles le Chauve contre les Normands d'Oissel, d'autre part; ce serait donc entre la fin d'avril (Nicolas fut consacré le 24 avril, Vita Nicohn dans le Lib. pont., t. II, p. i52) et le mois de juillet (Ann. Bert. 858, p. 5o), que Lothaire aurait été forcé <le reprendre sa femme. Cf. Mùhlbacher, Rey. Kiir., p. 480.

4. Au premier concile d'Aix, parlant du jugement, le roi se contente de dire : « sed non divina pietas indulgens rei veritatem manifestare voluit. » [Syn. Aq. I, Libellas septem ca-

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Il avait essayé de dénouer le lien t[ui l'attachait ii une femme qu'il n'aimait pas ; le lien le serrait plus étroitement. Mais son aversion pour Theutbcrcfe et son amour pour Waldrade étaient trop forts pour qu'il se résitjnùt. 11 avait perdu la première partie, il en encjajjerait une deuxième et s'arrangerait pour mettre tous les atouts dans son jeu. Les événements qui se produisirent (|uel([ue temps après le jugement de Theutberge et qui remplirent la (in de 858 et le début de 85g, l'invasion en France de Louis le Germanique, les négociations entre ce prince, son frère et son neveu, les conciles tenus à Metz et à Savonnières, donnèrent à Lothaire assez d'occupation pour qu'il n'eut guère le loisir de travailler à la réalisation de ses projets les plus chers. Nous savons pourtant que, malgré la sentence du tribunal royal, malgré la bénédiction des évêques, il ne rendit pas k Theutberge ses droits d'épouse ; il la tint prisonnière, nous ne savons où '. Peut-être craignait-il qu'elle ne s'échappât. D'autre part, il dirigea ou envoya contre Hubert de nouvelles expéditions, tout aussi infructueuses que la précédente. Les montagnes qui enserrent la haute vallée du Rhône offraient au rebelle des refuges d'où il pouvait braver tous les efforts de son souverain^.

Découragé par l'insuccès de ses efforts, Lothaire prit alors la parti d'abandonner à son frère Louis II les régions où dominait Hubert. Nous avons parlé au chapitre précédent de cette donation qui présentait un double avantiige aux yeux du jeune roi : il était débarrassé d'Hubert, et surtout il se conciliait les bonnes grâces de son frère. En raison des difficultés qui s'opposaient k son divorce, difficultés Inhérentes k l'affaire, il importait k Lothaire de ne pas s'en créer d'autres k l'extérieur. Il avait besoin de ne rencontrer aucune opposition de la part de son frère ni de ses oncles. En outre, Louis pouvait beaucoup pour son frère auprès du pape, dont il était le souverain et qu'il tenait jusqu'k un certain point sous sa dépendance. Lothaire l'entretint très probablement de ses intentions, et Louis dut lui promettre son appui.

Pour préparer les esprits k la reprise du procès contre Theutberge. Lothaire eut soin de faire répandre k nouveau des bruits sur la culpabilité de sa femme pendant son voyage d'Italie, et ensuite de se les faire répéter, pour laisser croire qu'il y était étranger'. Rentré dans ses Etats, il se mit k l'œuvre. Il y avait, il le croyait du moins, un moyen infaillible pour obliger les plus sceptiques k admettre la vérité des accusations dont Theutberge était l'objet : que la reine fît l'aveu de son prétendu crime,

pitulorum, rli. a, CC, t. II, p. /i(>4). Devant le ileiixicmo coiu-ilc ti'im dans la môme ville, il iircsenlera autrement les choses, et prétendra avoir laissé le mensonije triompher devant le tribmial, pour qnc persoime ne crût plus à cette turpitude (le crime de Tlieutberfje), et cpie lui-même ne restât pas souillé d'une tache aussi itjnoiniipeuse et aussi infamante (Si/n. Aq. //, ch. i6, C(J., t. II, p. A*»?)-

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