LE DEMEMBREMENT DE L EMPIRE DLT A LOUIS LE PIEUX
honneur à ceux qui les avaient conçues, et nous avons le droit de saluer en eux des hommes de gouvernement'. En les écoutant, en faisant passer les intérêts de l'Etat avant ceux de sa famille, l'empereur s'était montré digne de sa haute mission.
Les causes de faiblesse que nous avons signalées plus haut n'en subsistaient pas moins, l'une d'elles pourtant très atténuée. D'humeur pacifique , Louis ne cherchait pas à faire de nouvelles conquêtes ; il lui suffisait de conserver les Etats qu'il avait hérités de son père. En convoquant les hommes libres beaucoup plus rarement que ne l'avait fait Charlemagne, il leur procurait un allégement sensible ; le service militaire était peut-être, en effet, la plus lourde des charges qui pesaient sur eux.
Restaient les fonctionnaires. Il eût fallu ou continuer de les tenir en bride, de les sui^veiller sans relâche, ou se décider enfin à remanier le régime administratif. Seulement, l'accomplissement de cette dernière tâche n'allait pas sans la refonte complète de la société, dont les idées, les habitudes, les tendances eussent été contrariées, violentées même par une réforme radicale des institutions. Semblable besogne dépassait les forces de Louis, et l'on ne s'étonnera pas qu'à l'imitation de Charlemagne, il n'ait pas tenté de l'entreprendre. Lui aussi, il eut recours à la politique des expédients, mais sans déployer ni la persévérance ni la vigueur de son père.
Comme si ce n'était pas assez, il allait, en modifiant l'acte de 817, en défaisant son propre ouvrage, provoquer des résistances, des révoltes, et porter k la cause de l'unité de l'empire, dont il avait été un instant le défenseur, un coup mortel. Ce n'est pas Judith assurément, épousée en 819, cinq mois à peine après la mort d'Ermentrude, ce n'est pas non plus le petit Charles, venu au monde en 828, qu'il faut rendre responsables de la faiblesse et de l'incohérence qui éclatent depuis 829 dans la conduite de Louis le Pieux ; mais sans eux, les lacunes graves du caractère de l'empereur ne se seraient pas ainsi manifestées au grand
I. Les historiens allemands sont en général sévères pour l'acte de 817, et peu disposés à juger favorablement ses auteurs. La dérogation au principe des partages égaux leur semble une innovation condamnable. Notez que les mêmes écrivains déplorent la division du royaume de Louis le Germanique entre les trois fils de ce prince, et trouvent très juste qu'au x« siècle les cadets aient été exclus de la succession au trône de leur père, celle-ci étant réservée au fils aîné. Ce qui était erreur avant 843 devient vérité à partir de cette date. Simson, op. cit., t. I, pp. 109, iio, relève ce qu'il regarde comme des omissions, comme un manque de prévoyance dans les dispositions de Y Ovdinutio imperii, qu'il prétend être plus vague, moins bien conçue que la Divisio de 80G. Si Dummler, t. I, pp. 21-23, ne désapprouve pas formellement l'acte de 817, il s'abstient d'en parler avec éloge. En France, on s'est montré plus équitable pour le premier règlement que fit Louis le Pieux de sa succession. Lehof^rou, op. cit., pp. 670, 671, l'approuve; Himly de même, op. cit., pp. 79 et suiv., ainsi que Dumo>'t, Les fausses Décrétnles (R. Q. H., t. II, pp. 419 et 420), l'abbé Ghevallard, Saint Agobard, sa vie et ses œuvres, pp. 2a3 et suiv., enfin Pouzet, Lu Succession de Charlemagne et le Traité de Verdun, dans les Mélanges carolingiens (t. VII de la Bibliothèque de la Faculté des lettres de Lyon, p. 34), qui reconnaît au parti de l'unité un sentiment très juste et très profond des besoins de l'empire franc. Fustel de Goulanges, op. cit., pp. 624 et suiv., ne fait pas du tout ressortir ce f[u'avaient de neuf et d'original les dispositions unitaires de 817.
Il) LE HÈCJNE DK LOTIIAIRE l" (8/43-855).
jour, et surtout elles n'auraient pas eu pour l'État les funestes conséquences dont il nous reste à parler K
Circonvenu par sa seconde feninie, Louis n'eut plus ([u'une préoccupation : assurer à son dernier né une part de plus en plus considérable de son hérita(je ; il ne pouvait le l'aire cju'au détriment de ses fils aînés et plus spécialcuu'nt de Lothaire. C'est lii l'origine des luttes qui se déchaînèrent du vivant (le Louis, ipii se poursuivirent encore plus cruelles après sa mort, et ([ui, a[)rès avoir alFaibli l'enqîire, finirent par en amener la dissolution, laissant les royauuies issus du partage de N'erdun appauvris, dépeuplés, déchirés par des discordes intestines, eiuieinis les uns des autres et hors d'état, par conséquent, de résister aux attaques des pirates normands.
Voilà l'œuvre de Louis le Pieux ; d'autres que lui y ont collaboré, mais il en est l'auteur principal.
Ceci dit, reconnaissons que ses fils ont leur part de responsabilité, et que les grands, dont l'ambition et la cupidité trouvaient à se satisfaire dans ces guerres qui armaient les fils contre le pèi'e et les frères contre les frères, ont travaillé en conscience à l'œuvre de démolition.
D'habitude, les historiens modernes rejettent, à l'exemple de Nithard, tout l'odieux des guerres civiles de cette époijue sur Lothaire, ambitieux sans scrupules, fils et frère dénaturé^. Notre intention n'est pas de prendre le contre-pied de l'opinion généralement reçue. Qu'il nous soit seulement permis de faire remanjuer que l'on voit surtout Lothaire à travers les récits hostiles d'écrivains qui défendaient les intérêts de son père, comme Thégan et le biographe vulgairement appelé l'Astronome, ou de ses frères, tels les annalistes de Fulda et de Saint-Bertin 3. One dire enfin de Nithard, dont nous avons déjà prononcé le nom? La plupart des historiens modernes ont en lui une confiance aveugle, déclarent son témoignage au-dessus de tout soupçon. Certes, Nithard était à même, autant ([ue qui que ce fut de ses contemporains, de bien connaître les événements qu'il raconte ; seulement, il a écrit non en témoin désintéressé, mais en homme de parti. Son livre, composé alors que la lutte n'était pas encore terminée, ressemble beaucoup moins à un ouvrage d'histoire qu'à un plaidoyer pour la cause de Charles le Chauve, dont Nithard
I. Kalckstein, Abf HuffO (F. D. G., t. XIV, p. 3y), estime que les ellorls faits par Judilli auprès de son mari, pour qu'il favorisât son dernier né au détriment de ses autres Ois, ont contribué pour la plus fjrande ])art à la chute de l'empire franc. (Test exact, mais un homme d'un caractère plus ferme aurait su résister mieux (|ue Louis le Pieux aux obsessions de sa femme.
a. D'après Dum.mlkh, t. I, p. Scjo, les effroyables malheurs de la guerre civile auraient eu pour origine la conduite dt-naturée de Lothaire à l'égard de son père et de ses frères. L'abbé CiiKVALLAUD, cpii rend d'ailleurs justice au parti unitaire, iléclare, Suint Affoixird, sa vie et sfs écrits, p. 253, que Lothaire n'était pas à la hauteur du rôle ciu'il voulait jouer, et, p. 32 1, il le traite d'esprit intrigant et mobile, de cœur égoïste et sec.
3. PouzKT, Lti Succession de (!/uirlenuiijne et le Truite de Verdun, dans les Méhuuies carolingiens {l. VII de la Jii/)liof/tèt/ue de In Fncullè des lettres de Lyon, p. 3/»), confesse que l'on ne coimaît Lothaire (juo par des historiens (pii appartiennent au parti de ses frères ; il fait observer (pie ce |trince s'est vaillamment battu, et que, dans ses eil'orts pour soutenir ses droits, il a déployé de l'énergie et de la persévérance.