INJUSTICE DES HISTORIENS POUR LOTHAIRE I*'' . I I
avait été le défenseur actif et dévoué ; il a le double caractère d'une apologie et d'un pamphlet. Nithard avait pour but, il le donne a entendre ', de présenter le jeune Charles, son maître, comme une victime des agissements déloyaux de Lothaire, et de jeter sur le caractère et la conduite de ce dernier le jour le plus défavorable. Grâce à la façon adroite dont il a su présenter les faits, il a pleinement "atteint le but qu'il se proposait^.
Il nous reste bien quelques ouvrages dus à des partisans de Lothaire : ainsi, la Vita Walœ, de Paschase Radbert, la Flebilis epistola, le Liber apologeticus, de saint Agobard, et les Annales Xantenses 3. Mais, chose curieuse et qui montre avec quel esprit préconçu on aborde l'étude de cette époque, tandis que l'on accepte en toute confiance les récits de Thégan ou de Nithard, on tient pour suspects de partialité ceux de Radbert ou d'Agobard. La justice exigerait cependant que l'on appliquât aux uns et aux autres les mêmes règles de critique.
Nous le répétons, 11 n'est pas dans notre pensée d'élever un piédestal à Lothaire, de le représenter comme un grand homme calomnié par des adversaires sans pudeur et sans bonne foi, et méconnu par la postérité. Ni comme politique, ni comme général, Lothaire ne s'élève au-dessus de la moyenne. S'il a été le champion de l'unité de renq)ire, ce n'est pas qu'il eût une conception réfléchie des avantages que ce système présentait sur celui du morcellement. Nous avons indiqué plus haut quelle situation prépondérante conférait à Lothaire l'acte de 817. C'est à la conserver ou a la reconquérir qu'il s'est employé pendant treize ans, de 83o à 843. Son intérêt personnel, nous ne faisons pas difficulté d'en convenir, était le principal, sinon l'unique motif de sa conduite : mais ses frères obéissaient-
1. Nithard, op. cit., pnrf., p. i : « Cum, ut optime, mi domine, nosti, jam ptene annis duobus illatam a frntre vestro persecutionein vos vestrique haudqiidf/uaiii nieriti patereinini, antequam Gadhellonicam introissemus civitatem prœcepistis, ut res vestris temporibus gestas stili offlcio, memoriœ traderem. «
2. HiMLY, Wnln et Louis le Débonnaire, p. i4, et l'abbé Chevall.vr», Sdint Agobard, sa vie et ses écrits, pp. 20(j, 210, reconnaissent que Nithard est homme de parti. Pour Wenck, au contraire, op. cit., p. A3o, l'ouvrage de Nithard est écrit sans passion ; P^TZ, De L'Un et fide Nitliardi, pp. l\i et [\2, juge Nithard le plus sur des guides historiques, et vante sa véracité, son indépendance, jusqu'à sa grandeur d'âme; Meyer von Knonau, dans son conscienceux travail Ueber Nithards vier Biicher Gesvhichlen, a bien su relever la partialité de Nithard, qui passe sous silence certains événements, les uns parce qu'ils sont peu honorables pour Louis le Pieux ou pour Charles, les autres parce qu'il les juge favorables à Lothaire (pp. 7-9), — qui, écrivant dans l'intérêt de Charles, montre ce prince sous le jour le plus avantageux et fait de Lothaire le portrait le plus noir (pp. 81, 82); malgré cela, Meyer von Knonau accorde à Nithard le bénéflce des circonstances atténuantes (p. 12); il va même plus loin, il déclare (p. 83) que Nithard est digne de confiance et (p. 85) que son livre respire l'amour de la vérité et une grande liberté de jugement. Wattenbach, D. GQ., t. I, p. 2i5, reconnaît à Nithard l'amour de la vérité. Zeller, op. cit., t. II, p. 54, croit à l'impartialité de Nithard, et Hans Steffens, Beitreege ziir Kritik der Xantener Annalen {N. A. t. XIV, p. 104), proclame son témoignage au-dessus de tout soupçon.
3. Nous venons de voir comment Steffens appréciait Nithard. Le moine, dévoué au.x intérêts de Lothaire, qui a rédigé les Annales Xantenses de 83i à 847 (85o), ne rencontre pas autant d'indulgence. Steffens, op. cit., pp. io3-io5, lui reproche de taire ou de dénaturer les faits qui ne sont pas à l'avantage de Lothaire. L'accusation est fondée, mais Nithard est, sous ce rapport, tout aussi coupable que l'annaliste de Xanten.
12 LE RÈGNE DE LOTIIAIKE l" (843-805).
ils il un autre uiohile ? Et, en vérité, l'on est mal venu de reprocher h Lothaire d'avoir défendu les avantages que lui assurait l'acte de partage que son \)bre avait lihrcMiuMit rendu, (|ue les grands et le peuple avaient ratifié', et (|ui avait enfin re(;u la sanction du cliel' de l'Eglise^. Toutelbis, si son intervention en 83o et en 833 a été parfaitement légitime, si l'on peut même l'approuver d'avoir voulu retirer îi son père une autorité dont oelui-ci se montrait incapable de l'aire un bon usage 3, on ne doit pas l'absoudre des fautes qu'il a connnises, actes de violence, traitement rigoureux à l'égard de Louis, abandon de quel<pies-uns de ses conseillers en 83 1, de Pépin II en 843, acceptation en 83() du partage de Worms. Tous ces laits, ii supposer (ju'ils soient exacts, méritent condamnation. En somme, Lothaire a montré de la faiblesse et de la duplicité, et l'on peut dire sans injustice (pi'il n'a pas été à la hauteur du rôle qu'il voulait remplir, qu'il n'a pas répondu aux espérances qu'avaient placées en lui les partisans de l'unité de l'empire, Wala, Agobard, Otger, Raban Maur, WalahlVid Strabon, pour ne parler que des principaux.
Ces prélats comptaient parmi les plus éclairés et les plus instruits du
1. Le consensus du j)eu{)le entier est relaté par Agobard, De comparatione utriusque reijiminis, ch. 4 {Opéra, t. II, p. 5i), par Einiiard, Epixlola VU* (Jaffé, Bibl. HR. CjG., t. IV, p. 445), par Paschase Radeert, Vita Wolœ, ch. lo (SS., t. II, p. 557), par le (Uironicon Moissiucense (SS., t. I, p. 77), etc.
Les Annules rcf/ni Fruncoruin (éd. in usum scholaru/n, pp. i55, i56) mentionnent à l'année 821 les serments de respecter les dispositions de 817 que prêtèrent les grands (jui assistaient aux assemblées de Nimègue et de Thionville. On trouve une allusion à ces serments dans Agobard, Flebilis epistola, ch. 4> et Liber opologeticus, ch. 3 (Opéra, t. II, i)p. 45 et 62), ainsi (|ue dans Radbkrt, Vita Walx, ch. 10 (SS., t. II, p. 557), et dans \ Exinictoratio Hludovvici, ch. 2 (CC, t. II, p. 54).
2. De ({uelle façon le pape a-t-il confirmé les dispositions prises par Louis le Pieux, c'est ce que les documents de l'époque ne disent pas avec précision. Agobard, Flebilis epistola, ch. 4 (Opéra, t. II, p. 45), s'exprime ainsi : « consortem nominis vestri factum [Lotharium] Romam misistis a summo panliCce gesta vestra probanda et firmanda. » Dans le De comparatione utriusque regiininis, ch. 4 [0pp., t. Il, p. 5i), il rappelle à Louis que ce qu'il a fait a été « postea in apostolica sede roboratum ». Enfin, dans Radbert, Vita Walie, ch. 10 (SS., t, II, p. 557, il est question de la « consecratio imperialis apostolica* sedis auctoritate firmata ». Ce dernier te.xte ne vise que le couronnement de Lothaire par le pape Pascal ^^', le jour de Pâques 828 (Ann. r. Fr., éd. cit., p. 161). En est-il de môme pour les deux passages d'AGOBAuo ? L'archevêque de Lyon fait-il simplement allusion à la cérémonie du 5 avril 828, qui était, en etfel, de la part du Souverain Pontife, une manière indirecte d'a])prouver la décision de l'empereur'/ Ne veut-il pas dire, en outre, que Pascal a souscrit l'acte même de 817, comme son prédécesseur Léon l'avait fait pour le ])artage de 806 (Ann. r. Fr., p. 121)? C'est ce qu'admettent Warnkœnig et Gérard, op. cit., t. II, j). 107, n. 3, Meyer von K.nonac, op. cit., p. 9, et DiJMMLER, t. I, p. 74, n. 3. Cette interprétation d'.\G0BARD est rejetée par Si.mso.\, op. cit., t. I, p. 108, n. 5, et par Waitz, D. VG., t. IV, p. Gt>3, n. i. D'après eux, Its paroles d'AcoBARo s'appliquent au couronnement de Lothaire par le pape, et n'ont pas d'autre signification. Nous croyons devoir nous ranger à leur opinion, le silence d'Ei.NHARu relativement à la souscription par le pape de l'acte de 817 nous paraissant une preuve suffisante ([u'elle n'a pas eu lieu. C'est sans doute par suite d'une confusion avec ce qui s'était passé en 806 (pie Fustkl de Coui.anges, op. cit., p. C27, n. i, avance à tort (pie d'après Einhard « ce testament de 817 fui porté au pape »,
3. C'est ce (|ue reconnaissent DumOiNT, Les fausses Décrétâtes (H. (K II., I. Il, pp. 4ig. 420), l'abbé Ciievai.lard, op. cit., pp. 253, a(h, 28('), qui porte d'ailleurs sur Lothaire un jugement rigoureux, et L. Pouzet, L-i Succession de (Uinrlenuujne, etc. (.Méliimjifs carolinqiens, p. 34.)
LOTHAIRE 1^"^ ET LE PARTI UNITAIRE. l3
clergé franc, et rien ne prouve mieux la légitimité des prétentions de Lothaire que l'appui qu'elles ont trouvé auprès d'hommes d'une aussi haute valeur intellectuelle et morale. Il semblerait qu'une cause qui peut fournir de pareils répondants méritât d'être examinée avec quelque attention, et ne fût pas exposée au risque d'une condamnation sommaire. Mais elle avait eu le malheur de ne pas triompher, de subir à Fontenoy-en-Puisaye un désastre irréparable : cela suffisait pour que les adorateurs du succès et du fait accompli déclarassent qu'elle devait succomber, que sa défaite était méritée et qu'il y avait lieu de s'en réjouir. Quant aux défenseurs de l'unité et de l'empire, ils furent qualifiés de séditieux, de rebelles, ou encore d'esprits chimériques, dont les projets aventureux avaient bouleversé l'Eglise et l'Etat' ; quelquefois, cependant, on daignait reconnaître qu'ils avaient eu des lumières, même quelques vertus, et que leurs intentions avaient été pures ^.
Il ne s'agit ici que des membres du clergé, nullement des grands de l'entourage de Lothaire , des Hugues, des Matfrid, des Lambert. Au fond, il est à présumer que ces puissants personnages étaient fort indifférents aux avantages qui résulteraient pour l'État du maintien de l'unité?. Satisfaire leurs rancunes, regagner ou augmenter leurs dignités et leurs domaines, voilà les mobiles qui dictaient leur conduite. Ces hommes ne connaissaient qu'une chose, leur intérêt personnel, et, s'ils suivaient le parti de Lothaire et non celui de ses frères, c'est qu'ils attendaient plus de lui que des autres. Ils n'étaient pas gens à exposer leur vie pour la défense d'une idée ou d'un principe. Quand Hincmar, racontant à grands traits l'histoire de son temps, arrive aux événements qui suivirent la mort de Louis le Pieux, il ne dit pas que l'on se soit battu alors pour ou contre le maintien de l'unité de l'empire, ce n'est même pas Lothaire qu'il rend responsable de la guerre civile ; d'après lui, elle est provoquée par les fidèles de Lothaire, qui revendiquent pour leur maître tout l'héritage de son père, afin d'avoir eux-mêmes en partage toutes les dignités, toutes les fonctions ; les fidèles de Louis et de Charles, menacés d'être dépouillés de leurs charges, s'insurgent contre les prétentions de leurs rivaux, et ils déterminent leurs seigneurs à défendre leurs intérêts communs contre les empiétements de Lothaire^. Ainsi, d'après Hincmar, le premier rôle appartient aux grands ; ils décident, et les souverains, relé-
1. Pour SiMsoN, op. cit., t. II, p. 167, Wala a été fatal à l'empire franc.
2. Pourtant, en ces dernières années, il s'est trouvé des historiens, Français presijue tous, qui ont su rendre justice à Wala, à saint Açjobard et à leurs amis. Nous en avons déjà cité quelques-uns, Dumont, l'abbé Chevallard, Pouzet, auxquels il convient d'ajouter Imbart de la Tour, Les Elections épiscopales dans l'Église de France du ix" au xii^ siècle, pp. 17g et 180.
3. DuMMLER, cependant, t. I, pp. 43 et 54, semble admettre qu'en dehors de l'intérêt personnel, des motifs d'ordre général, soit religieux, soit politiques, poussaient les grands à se poser en défenseurs de l'unité de l'empire. Au contraire, Himly, op. cit., pp. 81 et 82, croit que l'intérêt guidait le haut clergé comme l'aristocratie.
4. Hincmar, Instructio ad Ludovicum Balbum, ch. 4 (Migne, t. CXXV, col. 986). — C'est ce que reconnaît Fustel de Goulanges, op. cit., p. 635.
l4 I.E RKGNE DE LOTIIVIUE l" (843-85r)).'
gués au socoiid [)l;m, ne font (juère autre chose que se couformer aux injonctious ([u'il a plu aux [îcU'les de leur iutirner. Il est permis de douter <[ue les choses se solcut passées aiusi ; Lothaire et ses frères n'étalent pas de simples pantins dont l'aristocratie tirait les ficelles. Mais il y a du vrai, beaucoup de vrai, dans le récit d'Hincmar; si c'était avant tout pour lui-inème (jue travaillait Lothaire, si pour agir il n'avait pas besoin d'autre sliiiuilant (pu* son ambition, il est très vraisemblable (jue ses qrands avaient bien les convoitises dont parle Ilincmar, et qu'ils l'excitaient à s'enq)arer de tout l'empire, dans l'espoir de recueillir après la victoire les comtés et les abbayes enlevés h ceux des partisans de Louis et de Pépin qui les détenaient. Il en était de môme pour les frères de Lothaire et leurs fidèles.
Les grands ont donc contribué à la ruine de l'empire carolingien. La concentration, entre les mains des comtes, de tous les pouvoirs militaires, judiciaires, financiers et administratifs, donnait, nous l'avons remarqué', une trop grande puissance k ces fonctionnaires; il y avait Ik un grand danger pour l'autorité de l'empereur, pour la force et l'unité de l'empire. L'énergie de Charlemagne, sans le faire disparaître, l'avait cependant conjuré. La faiblesse de son successeur, les troubles que provoquait sa politique incohérente, favorisaient de toutes manières les empiétements des comtes, devenus les arbitres de la situation.
En résumé, la plupart des causes d'affaiblissement ou de dissolution de l'Etat franc, il dépendait de Louis le Pieux ou de les supprimer, ou de les neutraliser, ou de ne pas les faire naître. Sa politique pacifique, le sage règlement de sa succession, qu'il avait adopté en 817, pouvaient produire les plus heureux résultats. La faiblesse dont il fît preuve à l'égard de sa femme et de son dernier fils les empêcha de se développer. En modifiant arbitrairement k cinq reprises ses dispositions testamentaires^, en revenant constamment sur des décisions solennelles, garanties par des serments, l'empereur enlevait toute autorité a ses décisions, toute valeur k la foi jurée, il surexcitait les ambitions des uns sans les assouvir, faisait naître, chez ceux qu'il dépouillait, un mécontentement légitime, provoquait k deux reprises des révoltes qui ébranlèrent profondément l'empire, et laissait en mourant des germes de divisions et de haines qui allaient porter leurs fruits : la guerre qui désola pendant deux années la Gaule et la Germanie est encore bien l'ceuvre de Louis le Pieux ; le sang des morts tombés k Fontenoy-en-Puisaye doit retomber sur sa tète, et l'on a le droit de lui imputer le démembrement de l'empire ; il y a d'autres coupables, mais il est, lui, le principal.
Quand Louis le Pieux mourut (20 juin H4o), la situation était la