‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 324 sur 764 · LOUIS II IMPUISSANT A FAIRE VALOIR SES DROITS · texte numérisé non relu

LOUIS II IMPUISSANT A FAIRE VALOIR SES DROITS

rétabli et capable de soutenir ses prétentions par la force, Charles se montra plus traitable, et il finit même par consentir à un accommodement en vertu duquel il ne conservait que la moitié occidentale des Etats de son neveu, la moitié orientale étant attribuée au roi de Germanie.

Et Louis II, que faisait-il en présence des prétentions de ses deux oncles, qui se comportaient comme s'il n'existait pas, qui le traitaient comme une quantité négligeable? Il se contentait de leur écrire, de leur envoyer des ambassadeurs, de les faire sommer par Adrien II d'évacuer la Lorraine. Mais que signifiaient ces protestations et ces menaces, qu'aucun effet ne suivait? Les rois de Germanie et de France savaient fort bien que Louis ne pouvait rien contre eux, et qu'il s'inclinerait devant le fait accompli. La lutte contre les Sarrasins absorbait alors toute l'activité de l'empereur, qui avait mis le siège devant Bari, l'une des citadelles de l'islamisme dans l'Italie méridionale. Il finit par prendre cette ville, mais seulement en 871, alors que depuis une année environ ses deux oncles s'étaient partagé la Lorraine à Meerssen. Louis eut la sagesse de comprendre que son devoir lui commandait de ne pas abandonner l'Italie aux musulmans', pour aller disputer a Louis le Germanique et à Charles le Chauve la possession de contrées lointaines, sur lesquelles il n'aurait eu qu'une autorité nominale et qu'il aurait été incapable de protéger contre les incursions des Normands. Il donnait au roi de France un exemple que celui-ci ne devait suivre ni en 876, ni en 876, ni en 877. D'ailleurs, Louis II n'avait pas de fils : à quoi bon dès lors agrandir ses États, à quoi bon disputer à ses oncles des territoires qui finiraient toujours par leur revenir ?

Une autre raison a pu encore déterminer l'empereur à se contenter de protestations écrites, à ne pas venir réclamer son héritage à la tète d'une armée : il n'avait pas, a ce qu'il semble, de partisans dans la Francia. On n'éprouvait à son égard aucun sentiment d'hostilité, mais on le trouvait trop éloigné ; le pays, sans cesse en butte aux attaques des Normands, avait besoin d'un prince qui ne le quittât pas, qui fût constamment là pour se porter à la rencontre des pirates et les repousser. De quelle utilité, de quel secours aurait été un souverain résidant en Italie et obligé par les progrès des Sarrasins à ne pas s'éloigner de la Péninsule ? Tel aurait été, s'il faut en croire Hincmar, intéressé, il est vrai, à défendre son maître, le raisonnement des grands de Lothaire qui repoussaient les prétentions de Louis II-. Ils avaient raison, on doit le reconnaître, mais combien mal inspirés étaient-ils de se donner au roi de France ! En vérité, ils ne pouvaient faire un plus mauvais choix, s'ils désiraient un souverain énergique, capable de tenir tête aux envahisseurs venus du Danemark. Louis II n'eut de partisans qu'en Bourgogne ou en Provence,

1. Voir les réflexions très justes (I'Albérig de Trois-Font aines, Chronicon (SS.. t. XXIII, p. 740), qui reconnaît que le royaume de Lothaire II revenait de plein droit à l'empereur.

2. HiNCMARj Epistola ad Adrianuni, Mig.ne, t. CXXVI, col. 181.

340 LA LOUUAlNi: l»AUTA(iKE KNTRK LA FRANCE ET l'aLLEMAGNE (869-879).

dans la partie du royaiiiiie de son frère Gliarles qui était échue en 803 à Lothaire. Là on n'avait pas les mêmes raisons de s'adresser à Louis le Germaniciuc ou a (Iliarles le Chauve ; on était voisin de l'Italie, et de plus l'on pouvait désirer reconstituer l'unité du royaume que Charles avait gouverné de 85G à 803. La séparation en deux moitiés de cet Etat, qu'avaient edectuée Louis II et Lothaire II, était purement conventionnelle, et rien n'était plus naturel que de la faire cesser. En outre, Gérard de Roussillon, qui avait très probablement la principale autorité dans cette région, était, ne l'oublions pas, le cousin de Louis II ; il avait fidèlement servi Lothaire P', Charles et Lothaire II. Il devait par conséquent prendre parti plutôt pour le fils et le frère des princes auxquels il avait été attaché, que pour Louis le Germanique ou Charles le Chauve ; ceux-ci n'étaient pour lui que des étrangers. De plus, il les avait combattus lors de la grande guerre civile entre les fils de Louis le Pieux, et plus récemment, en 80 1, il avait empêché le roi de France de conquérir la Provence. Tout rapprochait donc Gérard de l'empereur, tout au contraire l'éloignait de Louis le Germanique, et surtout de Charles le Chauve. Il semi)le bien en effet qu'il se soit prononcé en faveur de Louis II, à moins toutefois, seulement la chose ne nous paraît pas probable, qu'en refusant de reconnaître le roi de France, en lui disputant la possession du pays, il n'ait travaillé pour lui-même, il n'ait cherché à se constituer une principauté indépendante.

Mais en Francia la question ne se posait qu'entre les deux oncles du roi défunt : on se déclarait pour Louis le Germanique ou pour Charles le Chauve. Quels étaient les motifs qui décidaient les grands et les évêques à se ranger dans un parti plutôt que dans un autre ? La question de langue jouait-elle un rôle, exerçait-elle une action sur les préférences des Lorrains ? Louis le Germanique avait-il pour lui les Francs qui parlaient le tudesque, Charles, au contraire, ceux de langue romane? Il est possible que les choses se soient passées à peu près ainsi, mais uniquement parce que les territoires lorrains oîi l'on se servait du roman étaient contigus au royaume de Charles, tandis que dans ceux où le dialecte francique était en usage avoisinaient la Germanie ; naturellement les deux souverains avaient plus d'influence dans les pays qui touchaient leurs Etats que dans ceux qui étaient situés à la frontière opposée. D'ailleurs, au l\* siècle ces (luestions de langue et de race n'avaient qu'une minime importance, les considérations de sentiment ne déterminaient pas la conduite des gens de cette époque, exclusivement sensibles à leur intérêt personnel. On peut affirmer qu'évêques et comtes se rallièrent il l'un des deux conqjétiteurs on présence, de préférence à l'autre ', soit parce ({u'ils attendaient de lui p^lus de donations, plus iPavantagcs,

1. IIi.Nc.MAii, dans sa leltrc an pape Ailricn, donne à cnttMuiiv nue c'est dans un hiit intéressé ([ne les (jrands ont appeli'- (lliarles en Lorraine: « eos ijui, ut (luidaui dieuni, rcfjcin nostnnn in rc(jnuni <|uondani Lolliarii pro sua neressilale invitaveninl, et lionores C.x (iodi'ni reijiio (il)limieriint. « (.Mi<i.NK, I. C.XXVI, eoL 179.)

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