LOUIS LE GERMANIQUE ET CHARLES ONT SEULS DES PARTISANS
que de son adversaire, soit encore parce qu'ils le craignaient davantage. C'est là, et non ailleurs, qu'il convient de chercher les motifs qui font agir les hauts dignitaires du clergé, aussi bien que les fonctionnaires laïcs et les grands propriétaires. Surtout, il ne faut pas parler d'un parti français, ni d'un parti allemand ; à cette époque il n'existe rien de pareil '. Nous avons vu plus haut que quelques-uns des grands désiraient un souverain capable de protéger le royaume contre les Normands ; ils avaient évidemment intérêt à voir la fin de ces invasions qui ruinaient leurs propres domaines. Toutefois, cette considération, au moins pour quelques-uns d'entre eux, n'était que secondaire ; elle devait probablement influer sur les sympathies des riverains du bas Rhin et de la basse Meuse, plus exposés que ceux de la Moselle aux ravages des pirates. Si la Lorraine avait été unanime à vouloir un prince énergique et courageux, elle aurait été unanime à se tourner vers Louis le Germanique ; Charles le Chauve n'aurait pas trouvé un seul partisan.
Il est vraisemblable que du vivant de Lothaire les rois de France et d'Allemagne avaient travaillé les évêques et les comtes de son royaume, et cherché à se les attacher par des présents et des promesses, pour le cas où la succession de leur neveu, deviendrait vacante. Nous avons vu en 864 Advence réclamer les bons offices de Charles, qui écrit en sa faveur au Souverain Pontife. D'autre pai"t, est-ce avec intention qu'en 867 ce prince et son frère ont choisi Metz, la ville épiscopale d'Advence, pour s'y entendre sur le partage des Etats de leurs neveux? Un autre évêque, celui de Cambrai, sufTragant de Reims, ne pouvait pas, quelles que fussent d'ailleurs ses sympathies, se déclarer contre lui. Par contre, on pouvait supposer que Ratold évêque d? Strasborg se rallierait plutôt à Louis le Germanique, maître de Mayence, métropole de son diocèse, qu'à (iharles le Chauve. D'une façon générale, on peut dire que les préférences de l'épiscopat devaient aller au roi de France, et non à son frère. Charles était un souverain moins énergique, il avait la main moins ferme que Louis, et ses évêques jouissaient sur lui d'une autorité que ne possédaient pas sur leur maître les prélats allemands^. Pourtant, au témoignage d'Hincmar lui-même, quelques évêques lorrains, probablement Ratold et Odilbaldd d'Utrecht, tenaient pour le roi des Francs orientaux 3.
1. Certains historiens modernes n'ont pas manqué d'attribuer aux hommes du ix'' siècle des sentiments qui leur étaient inconnus. De Saixt-Mauris, Etudes historiques sur l'ancienne Lorraine, t. I, p. 55, avance que la Lorraine ne voulait ni être partagée, ni être germanlcjne ; Zeller, Histoire d' Alleiiiagne, t. II, p. i48, que les peuples de la rive gauche du Rhin, au midi surtout, inclinaient du côté de la France ; Bonvalot, Histoire du droit et des institutions de la Lorraine, t. I, p. 4, ne fait que répéter ce qu'avait dit Saint-Mauris.
2. C'est l'opinion de Noorden, Hinkmar, p. 25i ; Ranke, Weltgesch'chte, W" Tlieil, 1*8 Abtheilung, p. 208, croit que Louis le Germanique avait pour lui les grands laies, Charles le Chauve les évêques. Ce sont les premiers (jui rappellent le roi de France au respect des traités, tandis que les seconds l'invitent à s'emparer de la Lorraine. Monod, De l' Opposition des races, etc., p. 10, croit également que Charles avait l'appui des évêques.
3. Hi.vcMAR dit en effet {^Ann. Berl. 869, p. ici) que quelques évêques et plusieurs grands invitèrent Charles le Chauve à attendre l'arrivée de son frère ])Our régler avec lui le partage de la Lorraine ; c'étaient évidemment des partisans de Louis le Germanique qui
34 2 LA LORRAINE PARTAOÉlî KM RE L.V FRANCE ET l'aLLEMAGNE (869-879).
Louis le nerinauinuc était (jravoinent malade à Ratisboniie, quand Lothaire mourut; ses trois fils faisaient campagne contre les Slaves'. La nouvelle de la (in de son neveu trouva (Charles le Chauve à Senlis*, et ce prince ne tarda pas à savoir l'état de santé où se trouvait son frère : les médecins désespéraient de le guérir'. (]harlcs se rapprocha aussitôt de la frontière et vint s'établir au palais royal d'Attigny^. La, il reçut deux ambassades que lui envoyaient les grands laïcs et ecclésiastiques du roi défunt. Comtes et prélats s'étaient divisés en deux camps. Les uns voulaient que les Etats de Lothaire fussent partagés entre Louis et Charles conformément au traité de Metz, dont ils avaient eu, h ce qu'il paraît, connaissance, nous ne savons d'ailleurs ni quand, ni de quelle manière. Ils invitaient Charles à ne pas quitter Attigny, à ne pas entrer dans les Etats de Lothaire, mais h attendre que son frère fût revenu de son expédition contre les Wendes, installé au palais d'Ingelheim et qu'il lui eût envoyé des ambassadeurs pour convenir avec lui d'une entrevue, où ils arrêteraient le partage du royaume. Hincmar ne nous fait malheureusement [)as connaître les noms de ces grands et de ces évèques.
Il ne nous dit pas non plus de quels personnages se composait le parti adverse, mais d'après l'attitude adoptée par quelques évèques, dès que Charles eut mis le pied en Lorraine, on peut ranger parmi les partisans du roi de France Advence>, Arnoul et Hatton, c'est-à-dire les trois évèques suffragants de Trêves, ainsi que Francon, évêque de Liège. Tels sont du moins les prélats qui se portèrent à la rencontre de Charles le Chauve : peut-être ne se déclaraient-ils pour lui que paixe qu'ils ne pouvaient faire autrement. Hincmar avait écrit à Jean, évêque de Cambrai et d'Arras, pour l'inviter a venir trouver Charles^ ; il n'est pas douteux que Jean n'ait fait sa soumission k ce prince, soit en personne, soit par ses représentants. Toutefois, si l'archevêque de Reims a du
donnaient ce conseil à Charles. Outre Ratoltl, on peut penser à l'évèqae d'Utrecht, Odilbald, qui assista Liutbert de Atayence lors de la consécration de ^Villibert, comme archevêque de (Pologne. D'après Graxdhjier, Hisfoire de Strasbourg, t. II, p. lyS, et STUOBEt,, Vafpr/iPru/isrhe Geschichte des Elsasses, t. I, p. 159, Ratold se serait déclaré en faveur «le Louis le Germani([ue, dont il avait reçu des marques de bienveillance (B. M. 1375).
1. Anit. Fiild. SOy, pp. 08-6(j ; cf. Ann. Bert. 8t'>y, p. 101, et Régi.no.n, Clironicon 8(h(, p. y8.
2. Ann. Bert. SGy, p. loi. Charles a dû avoir très rapidement connaissance de la mort de son neveu, car le 27 août Adon de Vienne recevait déjà une lettre du roi de France, écrite évidenunent alors que celui-ci savait la triste nouvelle, et l'invitant à consacrer comme évêque de Grenoble un clerc dont le nom n'est i)as indiipié. Nous en avons déjà parlé plus haut, p. 317, n. l\.