J. E. 2885 et 288G
2. Floss, pp. loo-ioi. Cette lettre ne ]iorte aucune date, et il n'est nullement sur ((u'clle doive se |)lacer en 870. Tout ce (|ue l'on peut affirmer, c'est <]u'elle a été précédi'c au moins d'une autre, dans laipiellir Willibert notifiait son élection au Souverain l'onlifc.
W. Voir celte lettre dans Fi.oss, pp. ()(j-7/|. 1"]11<' a dû partir en même temps tpie celle de Louis le Gcrinaniciue, car Gunther dit ([u'il l'envoie i)ar les ambassadeurs du roi (Fi.oss,
LETTRES d'aDRIEN A CHARLES, A mNCMAR, ETC. 887
fois par un concile. Il serait mort d'une façon soudaine, mais les Annales Xantenses ne disent ni comment, ni en quelle année'.
Willibert d'ailleurs, quoique non encore revêtu du palliiun, exerça ses fonctions archiépiscopales. En 870, pendant le séjour à Aix-la-Chapelle de Louis le Germanique, il se tint à Cologne même un synode auquel assistèrent Liutbert et les deux nouveaux métropolitains de Cologne et de Trêves. La présence de Bertulf à cette assemblée prouve que Louis le Germanique l'avait enfin reconnu*.
Revenons aux légats et à l'ambassadeur impérial. En quittant Louis, ils allèrent trouver son frère, qui tenait alors sa cour à Saint-Denis. C'est le 9 octobre, jour de la fête du saint patron de l'abbaye, que les envoj'és d'Adrien et de Louis II se présentèrent au roi de France 3. Les lettres pontificales à Louis le Germanique et aux évêques allemands ne contenaient guère que des éloges ; celles qui furent remises à Charles, à Hincmar et aux prélats français étaient au contraire pleines de reproches. A Rome on était mieux au courant des faits et gestes de ce prince que de ceux de son frère ; il est vrai que le couronnement de Charles le Chauve à Metz et l'occupation partielle qu'il avait effectuée de la Lorraine remontaient à 869 ; ces faits étaient même antérieurs à l'arrivée en France de la première ambassade venue d'Italie, qui avait pu en rendre compte au Souverain Pontife et à l'empereur.
Le mécontentement qu'avait causé à Rome la conduite du roi de France éclate dans les lettres d'Adrien. Le pape reproche à Charles d'avoir, en envahissant le royaume de Lothaire, violé les engagements qu'il avait pris de respecter les Etats de ses frères, lorsqu'il avait partagé l'empire avec eux, engagements qu'il avait bien su rappeler luimême, en écrivant au Saint-Siège pour se plaindre que son frère Louis eût envahi son royaume. Charles n'a pas fait aux légats pontificaux de réponse convenable, et il n'a pas envoyé d'ambassade au pape. Charles n'a pas eu honte de mettre la main sur un pays dû à l'empereur, alors que celui-ci combattait pour la foi contre les Sarrasins. Le pape déclare
1. Ann. Xant. 871 {S S., t. II, p. 234). Les Gesta Treverorum, ch. 26 {S S., t. VIII, p. 164) font mourir Guiither avec Theutgaud dans la Sabine, et d'après le Catalogus archiepiscoporum Coloniensium I (SS., t. XXIV, p. 338) il aurait été tué à Xanten même par des anges, au moment où il célébrait le service divin. Tout ce que l'on peut alTirmer, c'est que Gunther mourut avant le 27 septembre 878 ; Willibert le qualifie eh effet de « beatœ et dignse memoriœ vir », dans la charte qu'il rendit à cette date pour confirmer les dispositions de son prédécesseur en faveur des chanoines tant de la cathédrale que des collégiales de Cologne (Hartzheim, Concilia Germanise, t. II, p. 358).
2. Ann. Fald. 870, p. 172. Comme trois ans plus tard, en 878, à la même époque, on Irouve les mêmes prélats réunis à Cologne pour la dédicace de la même église, on peut se demander si les Ann. Fuld. n'ont pas commis une erreur. Nous reviendrons sur cette «[uestion en parlant du concile de 878.
3. Ann. Bert. 870, p. iil\. De Meerssen, Charles s'était rendu à Estinnes, puis successivement à Saint-Quentin, à Servais, où il était d'après une lettre d'Hincmar à son neveu le i*"' septembre (Migne, t. CXXVI, col. 5o6), puis à Quierzy et enfin à Compiègne {Ann. Bert. 870, p. iii). Régimon, Chronicun, 870, p. 100, fait aller Charles à Heristal, mais cette assertion est rejetée par Schulz, Die Chronik des Regino, p. 28, et par Kurze, l'éditeur de Régi.no.n, p. 100, n. G.
.'WS LA LOUUAI.M. l'AUTA(il':i. K.MUi: LA FUAiNCK ET l'aLLEMAGNK (SCy-Syc,).
(ju'il ue laissera j)as iiiijmuis de tels actes de tyrannie. Pourtant, avant de sévir, il avertit jtour la troisième fois le roi d'avoir à évacuer le rovaiMue de l^othaire'.
Hiiicmar, les évèijues IVaiirais et les fjraiids de (Hiarles ne sont pas mieux traités (jue leur maître par le Souverain Pontife. Ils n'ont rien fait, leur écrit ce dernier, pour emj)ècher leur maître de prendre, au mépris du serment qu'il a prêté jadis de respecter les parts de ses frères, le royaume de Lothaire, tandis (jue l'empereur, héritier légitime de ce dernier, était occupé à combattre les Sarrasins. Qu'ils accomjdissent leur devoir en s'efl'onjanl de décider (liiarles à sortir des Etats de Lothaire. Le pape est résolu à venir lui-même en France, et h punir les contempteurs de ses ordres^.
Les reproches adressés à Ilincmar sont encore plus vifs, ce qui se comprend du reste, l'archevêque de Reims ayant trompé la confiance du pape, et celui-ci étant presque en droit de croire que le prélat s'était moqué de lui. Adrien s'étonne qu'Hincmar ne lui ait pas répondu. La cause de ce silence est qu'Hincmar est le véritable instigateur de ce qui a été fait. Il l'emporte en autorité sur tous les autres prélats du royaume : qu'il ramène donc son maître dans la voie de la justice, qu'il l'exhorte à évacuer la Lorraine. Si le roi s'y refuse, qu'Hincmar et les autres pi-élats le privent de leur communion. Dans le cas où le roi ne s'amenderait pas, le pape viendrait lui-même le punir de son obstination >.
Nicolas n'eut pas autrement parlé; seulement, pour que ce ferme langage produisît de l'impression, il eût fallu que Charles et ses évêques fussent convaincus que l'effet suivrait les menaces, que celles-ci seraient mises à exécution. Mais Adrien n'avait pas l'énergie qu'il eût fallu pour en venir aux mesures de rigueur, et on le savait bien en France. Aussi le seul effet des lettres pontificales fut-il d'irriter Charles et Hincmar, et d'attirer à leur auteur des paroles blessantes pour sa dignité et son amourpropre.
De Saint-Denis, le roi se rendit à Reims, où il arriva le 19 octobre; c'est du moins à cette date que les légats, qui l'avaient accompagné, remirent à Hincmar la lettre ({ui lui était destinée^. Les représentants du pape et de l'empereur furent ensuite congédiés, et Charles envoya sa réponse, et probablement aussi celle d'Hincmar, par une ambassade spéciale qui comprenait Anségise, abbé de Saint-Michel, et un seigneur du
1. J. E. atjafi, MiG.vE, t. CXXII, coll. is97-i!)y(j. Celle lettre et les suivantes sont du 27 juin.
2. J. E. 2928, 2927 et 2929, MiGNE, t. CXXII, coll. i3oi-i3o2, 1299-1301 et i3oa-i3o3.
3. J. E. 2928, Mi<;ne, t. CXXII, coll. i3oi-i3o2. Huchting, Glanlnoiivdigkeit lUnhmars, p. 27, l'ait reinaniuer <[iie dans ses Annules, HijiOMAii ne dit rien des reproclies ipie lui avait adressés le |)a|)e.
4. HiNCMAix, Ann. Jierf. 870, p. ii4, E/>' ad Adrianum, E/t^ ad lliiicmarum Laudunenseni, et Libetlttu ejcpustiilalionis, cli. 17. (Migne, l. CXXV'l, coll. 17^ et 179, 5oti, 587.)
RÉPONSE d'iIINCMAR AU PAPE (870). SSq
nom de Lothaire. En même temps que la lettre de leur maître, ils étaient chargés d'offrir au pape de riches présents ^
Comme la réponse de Charles le Chauve au Souverain Pontife est perdue, nous ne savons pas en quels termes elle était conçue, mais nous possédons celle d'Hincmar, et par elle nous pouvons deviner ce qu'avait écrit le roi lui-même. C'est un véritable mémoire qu'a rédigé l'archevêque de Reims ; il y oppose une fin de non-recevoir absolue tant aux réclamations de l'empereur qu'aux prétentions du pape de s'immiscer dans les affaires temporelles. Il trace la ligne de démarcation qui doit exister entre les attributions de l'Eglise et de son chef et celles qui reviennent a l'Etat et aux souverains : chacun des pouvoirs a son domaine, d'où il ne doit pas sortir. Assurément, l'archevêque de Reims n'aurait pas écrit sur ce ton à Nicolas P"^, mais, humilié par ce dernier, il était heureux de prendre sa revanche sur son faible successeur, et de lui faire subir un affront 2. Voici une analyse de cette intéressante lettre.
Si Hincmar n'a pas répondu au pape, c'est que celui-ci n'avait pas demandé de réponse. Les légats ont d'ailleurs reçu de l'archevêque la promesse qu'il se conformerait, dans la mesure du possible, aux ordres d'Adrien. Hincmar a transmis aux évêques français la lettre pontificale qui leur était adressée ; en outre, il l'a lue à Charles et aux évêques lorrains venus a Attigny. Plus tard, après les conventions jurées par les rois, conventions auxquelles il n'assistait pas, il a envoyé la note suivante aux évêques français, lorrains et allemands ainsi qu'au roi de Germanie luimême. Suit cette note, au début de laquelle il résume les lettres du pape ; puis il ajoute : « Les rois qui se sont juré de partager équitablement le royaume de leur neveu, se prétendent les héritiers légitimes de celui-ci. Beaucoup de gens déclarent que si ce partage ne se fait pas, des révoltes éclateront et qu'il surgira une guex*re analogue à celle qui suivit la mort de Louis le Pieux. Entre la désobéissance aux ordres du pape et l'interdiction aux anciens sujets de Lothaire de se choisir un roi qui puisse les défendre, Hincmar n'ose se prononcer avant d'avoir l'avis de tous les prélats de Charles. »
Hincmar connaissait le sernaent, rappelé par le pape, qu'avait fait Charles de respecter les Etats de ses frères ; mais, d'autre part, Charles
1. Afin. Bert. 870, p. ii4- Anségise est le futur archevêque de Sens, successeur d'Eifjil. Comme il existait plusieurs monastères placés sous la protection de saint Michel, on ne sait duquel Anségise était abbé. Il est impossible de prouver qu'il s'agisse de Saint-Miliiel au diocèse de Verdun.
2. L'opinion de Gfrœrer, t. Il, p. 36, que la lettre d'Hincmar avait été écrite par l'assemblée des grands et des évêques que présidait Charles le Chauve à Reims, a été combattue par DuMMLER, t. II, p. 3ii, n. 2, qui trouve à cette pièce un caractère personnel. Il est vraisemblable cependant que l'archevêque de Reims s'est entendu au préalable avec ses collègues, ainsi qu'avec le roi lui-même. Ampère, Histoire littéraire de la France sous Charlemagne, p. 184, juge cette lettre un modèle de fausseté et d'impudence ; Schrœrs, op. cit., p. 809, la trouve très impertinente, et Dummler, t. II, p. 3i5, remarque que le ton sur lequel répond Hincmar indique bien que Nicolas n'occupait plus la chaire de saint Pierre.
390 LA LOUUAINi: l'AUTAGÉK KNTRE LA FRANCE ET l'a1,LEMAGNE (86y-879).
nio avoir jM-is cet eagagemeut, et il prétond ({uo cette partie de l'empire franc lui avait été concédée par son père et ([ne son frère Lothaire lui en avait confirmé la possession par serment. Hincmar ne peut condamner un honune qu'il est hors d'état de confondre par des preuves.
On a induit Adrien en erreur, en accusant Ilincmar d'avoir engagé son maître à envahir les Etats de Lothaire. L'archevègue proteste tpi'il a fait ce (pi'il a [)u [»our se conformer aux ordres du pape. Celui-ci, dans sa dernière lettre, avait signifié à Ilincmai- qu'il eût à retrancher de sa communion ('harles, si ce prince persistait ii détenir la Lorraine. A ce sujet, Ilincmar croit devoir rapporter à Adrien les réflexions qu'il a entendu faire par des évoques et des seigneurs venus de divers royaumes. Jamais, disent-ils, aucun pape n'a envoyé pareil ordre îi l'un des prédécesseurs d'Hincmar. L'archevêque s'étonne que seul il ait reçu semblable injonction : elle n'a été signifiée ni aux autres évêques, ni aux sujets de Lothaire qui ont appelé Charles, ni à aucun de ceux qui, à la différence d'Hincmar, n'ont pas cherché à exécuter les ordres du pape. On rappelle que Nicolas n'a rien prescrit de pareil à aucun évêque par rapport a Lothaire, coupable d'adultère ; qu'on ne peut condamner un homme dont la faute n'est pas prouvée. On énumère les services que les ancêtres de Charles ont rendus aux papes. On fait valoir que Charles, invité par les évêques et par les grands de Lothaire, a rétabli l'ordre dans leur pays, menacé par les païens et par les séditieux ; que les royaumes terrestres ne s'obtiennent pas par les excommunications du Souverain Pontife et des évêques. Et comme Hincmar essayait de soutenir à ceux qui lui tenaient ce langage, ipie le pouvoir de lier et de délier conféré à saint Pierre l'avait été h ses successeurs, et par ceux-ci aux évêques, ses interlocuteurs lui répondaient : Eh bien ! défendez par vos prières le royaume contre les Normands, n'invo([uez ])lus notre aide. Riais, si vous désirez notre concours, adressez au pape la prière suivante : comme il ne peut être tout ensemble évê([ue et roi, comme ses prédécesseurs ont gouverné l'Eglise, qui est leur domaine, et non l'Etat, qui ressortit aux souverains, qu'il s'abstienne de nous imposer un prince qui, vivant loin de nous, ne pourra nous défendre contre les attaques des païens ; qu'il ne nous commande pas h nous Francs d'être esclaves, attendu que ses prédécesseurs n'ont pas fait subir ce joug k nos ancêtres, et que nous ne pouvons le supporter, nous qui savons qu'il est écrit dans les saints livres que nous devons combattre jus([u'ti la mort pour la défense de notre liberté et de notre patrimoine. Si un évêque, continuent les interlocuteurs d'Hincmar, exconmiunie un chrétien contrairement à la loi, il perd le pouvoir de lier; un évêcpie n'a pas le droit d'enlever le nom de chrétien ii un homme t|ui a sinq)lement dépouillé un autre homiuf; d'un royaume terrestre. Oue le pape s'abstiem»e de soulever des conllils.
Hincmar expose ensuite, avec force citations à rap[)ni, conuncnt il hii est inqiossible de l'ctranchcr le roi de sa coniuiiniion. il csl tenu, en rai-
THÉORIE d'hINCMAR SUR LES DROITS DU ROI ET DU PAPE. SqI
son des biens que possède son église, à remplir certains devoirs à l'égard de Charles'.
Les observations de l'archevêque dans la dernière partie de sa lettre sont très justes. Adrien avait été trop loin, en exigeant de lui qu'il rompît tout rapport avec son maître, au cas où ce dernier persisterait à occuper la Lorraine. Mais Hincmar avait-il vraiment cherché à exécuter les ordres du pape ? Ce que lui avait demandé Adrien, c'était d'user de son crédit auprès de Charles le Chauve, pour déterminer ce prince à évacuer la Lorraine, à laisser Louis II entrer paisiblement en possession de ce royaume. Hincmar n'en avait rien fait, son silence le prouve. Les re^ proches du Souverain Pontife étaient donc fondés. Relevons en passant la mauvaise foi de Charles le Chauve, niant les engagements qu'il avait pris à Verdun, et renouvelés depuis à Meerssen, à Liège, àCoblenz, et se référant au partage de Worms (889), dont les stipulations n'avaient plus depuis lc>ngtemps la moindre valeur^.
Mais la partie la plus curieuse et la plus importante de la lettre d'Hincmar est sans contredit celle où sont définis les pouvoirs respectifs du pape, limités au spirituel, et du roi, qui a dans son domaine les affaires temporelles. Le pape n'a pas le droit de se mêler de celles-ci, il n'a pas qualité pour donner des royaumes, pour imposer un souverain à un peiqîle qui ne veut pas de lui'. Jamais peut-être le principe de la séparation des deux puissances ecclésiastique et séculière n'avait été énoncé en termes aussi nets. On est surpris de trouver cette théorie formulée par l'archevêque de Reims, qui, s'il est hostile aux empiétements du pape, n'en est pas moins homme d'église. Il a soin, nous le savons, de ne pas la donner comme sienne, et de la placer dans la bouche d'interlocuteurs qui, d'après leur langage, paraissaient être des laïcs4 ; mais a-t-il réellement entendu les propos qu'il rapporte, ou n'a-t-il pas plutôt usé d'un artifice commode, qui lui permettait, sans engager sa responsabilité, de faire entendre au Souverain Pontife des vérités désagréables ? A deux reprises il est parlé dans cette lettre du droit qu'a un peuple de
1. Voir cette lettre dans Mig.\e, t. CXXVI, coll. i7/(-i86. Elle ne porte point de date, mais elle a dû être écrite peu de temps après l'arrivée de la lettre d'Adrien, et être envoyée par les ambassadeurs de Charles le Chauve.