Ann. Fuhl. 879, p
438 LA LOUUAINK I*A1\TA(;ÉE KNTUE la l'UAiNCE KT l'aLLEMACJNE (8()(j-879).
22 septembre 880 '. Louis le Jeune était, dès le mois de décembre, de retour dans la F'rance orientale, où une mauvaise nouvelle l'attendait. Son jeune fils, le seul qui (Vit né de son union avec Liutgarde, s'était tué en tond)ant d'une fenêtre tlu palais de Francfort^.
11 eût été natui-el (pi'ahattu, découragé par ce triste événement, le roi abandonnât ses projets de conquête. D'autre part, la présence sur l'Escaut il'une qrautle armée normande, cpii venait de ravager la Flandre et le Bral>ant, les tentatives de Boson et de Hugues pour établir leur domination, le premier en Provence, le second dans le royaume de Lothaire II son pc'^re, auraient du faire comprendre à Louis le Jeune que le moment était bien mal clioisi pour disputer ;i ses cousins un héritage qui leur revenait de [)lein droit. Eu de telles circonstances, qui réclamaient inq)érieusement ([ue tous les souverains francs unissent leurs efforts pour combattre les païens et les usurpateurs, c'était commettre une criminelle folie que de provoquer, sans motifs légitimes, de nouvelles luttes intestines, et d'y user, sans profit pour [)ersonne, des forces qui auraient été beaucoup mieux employées contre les ennemis du dedans et du dehors. Mais l'ambition aveuglait Louis et sa femme, comme elle avait jadis égaré Charles le Chauve. Le roi des Francs orientaux, qui avait eu pourtant k soulî'rir de cette politique d'extension territoriale, en devenait maintenant le champion.
Il célébra à Francfort la fête de Noél, puis, dans le courant de janvier, il prit avec Liutgarde la route de France. Ils passèrent par Aix-la- Chapelle, arrivèrent ensuite à Douzy, où ils trouvèrent Gozlin et Conrad. Ceux-ci avaient été abandonnés par beaucoup de leurs adhérents, et il est proba])le qu'ils n'en amenaient qu'un petit nombre. Pourtant, sans se laisser décourager, Louis et Liutgarde poursuivirent leur route vers l'ouest, passèrent par Ercuriaciim et arrivèrent jusqu'à Ribémont, sur les bords de l'Oise'. Louis III et Carloman, après l'entrevue d'Orbe, avaient eu à repousser une attaque des Normands de la Loire +. A l'annonce que leur cousin s'avançait contre eux avec une armée, les deux rois, ou plutôt Hugues l'Abbé, (jui, sans en avoir reçu le titre, exerçait les fonctions de régent, avait réuni des troupes nombreuses et s'était porté près de Saint-Quentin. La nécessité de surveiller les Nt)rmands de l'Escaut l'avait probablement déterminé à choisir celte position. Les deux partis se trouvaient si près l'un de l'autre qu'un choc semblait inévitable. Il n'eut cependant pas lieu. Louis voyait que Gozlin et Conrad l'avaient trompé sur le nombre de leurs adhérents, que la conquête de la France
1. Sur l'aimée et le jour df la m )rl, voir iMiim.n.vr.iiKii, Re(j. Kiir., p. ."xj*), et DCmmleh, l. III, !>. i:58, II. 3. L(! iireiiiier se [irououce pjur le :>.-i mars, le second jumr le aa sei>tembre.
2. Rkginon, C/ironifon 88a, pp. 118-iuj, et Eiir.iiANiiKnri contin. SS., t. II, p. 33o.
3. Ann. liert. 880, p. i5>; Ann. Ftdd. 880, p. 9/1; Ann. Ved. 880, p. 3oa. Sur les violences de toutes sortes (|u'aurait commises l'année de Louis le Jeune, voir une note d'nn manuscrit de Muiiicii, publiée dans les SS., I. III, p. 5(ij, n. a.
/|. Ann. ItcrI. 871J, p. ifxt.
TRAITÉ DE RIBÉMONT (880). 4^9
exigerait beaucoup d'efforts, coiiterait beaucoup de sang. Peut-être finit-il par comprendre que son devoir consistait à tourner ses forces contre les envahisseurs du dehors et les révoltés de l'intérieur, et non à les dépenser dans des luttes fraticides contre des cousins qui défendaient leur patrimoine. Quels qu'aient été les motifs qui l'aient fait changer de conduite, il renonça à ses projets.
Des négociations s'ouvrirent et aboutirent à la conclusion d'un traité. Louis le Jeune reconnaissait ses cousins comme rois de France, de son côté il gardait la moitié de la Lorraine qui lui avait été cédée l'année précédente, et il obtenait une amnistie en faveur de ses partisans. Une alliance était conclue entre les trois souverains. En outre, ceux-ci convinrent de se retrouver en juin à Gondreville '. La situation de l'empire franc, menacé par les Normands et par les usurpateurs, ne laissait pas que d'être critique, et il était urgent d'y porter remède. La paix était donc rétablie entre les princes carolingiens. Elle devait être plus durable que celles qui avaient été conclues antérieurement. Louis le Jeune, satisfait d'avoir ajouté à ses Etats la Bavière et ses dépendances, ainsi que la Lorraine occidentale, renonça à la politique conquérante qu'il avait adoptée depuis un an.
Une question se pose ici relativement à la Lorraine : en 879, les conseillers des fils de Louis le Bègue avaient fait offrir à Louis le Jeune la moitié du royaume de Lothaire qu'avait reçue en partage Charles le Chauve. Cette cession s'étendait-elle aux pagi bourguignons et provençaux ? Pour préciser, le pagus Portensis, Besançon, Lyon, Vienne, Viviers, Uzès et les territoires qui dépendaient de ces quatre dernières villes allaient-ils avoir Louis le Jeune pour souverain ? Nous ne le pensons pas ; on n'a aucune preuve qu'ils aient appartenu au roi des Francs orientaux ^. Quelle que fût l'importance incontestable de cette contrée, elle était trop éloignée pour que Louis pût y faire sentir son autorité 5. Lui eût-elle été abandonnée, d'ailleurs, qu'il n'en serait pas longtemps demeuré le maître, puisque, nous le verrons tout à l'heure, Boson, vers la fin de 879, se constituait roi de Provence et établissait sa domination
1. Afin. Bert. 880, p. i5o; Ann. Fiild. 880, p. g4 ; Ann. Ved. 880, p. 802; Réginon, Chronicon 879, p. ii5; Senno in tamulatione S . Quintini, SS., t. XV, p. 271. Les Ann. Ved. nous apprennent que la paix fut conclue en février. D'après Réginon, qui réunit en une seule les deux expéditions de Louis le Jeune, l'abbaye Sainl-Vaast d'Arras fut également cédée à ce prince, mais rien ne confirme cette assertion. On voit Eudes rendre, le 21 mai 890 (B. 1884), un diplôme en faveur de ce monastère, ce qui ne prouve pas absolument qu'il en fût maître; d'autre part, comme le fait justement observer Dûmmler, t. III, p. 182, n. 4. le rédacteur des Ann. Ved. considère les rois de France comme ses souverains. On peut ajouter que si son abbaye avait été attribuée à Louis le Jeune, le chroniqueur n'aurait pas manqué de le dire. Rappelons que Saint-Vaast, échu à Lothaire I^"^ en 843, avait été donné par son fils à Charles le Chauve en 866.
2. DûMMLEU, t. III, pp. i33-i34, énumérant les territoires acquis par Louis en 879-880, ne parle pas de la Bourgogne lotharienne.
3. Ces territoires revenaient plutôt à Charles le Gros, déjà maître de la Bourgogne orientale, des hautes vallées du Rhône et du Doubs. Nous ignorons d'ailleurs si ce prince les revendiqua.
44o LA LORRAINE PARTAGEE ENTRE LA FRANCE ET l'aLLEMAGNE (869-879).
«laiis la vallée du Rhôue jusqu'à Genève et I^ausaune, et même dans le ijassiu de la Saône. Mais, ce ([ue le roi des Francs orientaux a certainement rattaché à ses Etats en 879 et 880, c'est la Frise occidentale et les jxiiji francs de l'FiScant et de la Meuse'. A part l'Alsace, sur la([uelle récjnait (Iharles le (îros, il détenait maintenant tout le jjays au{|U(d devait rester le nom de Lorraine ; ainsi, les deux tiers du territoire franc lui appartenaient. Peu s'en était fallu cpi'il ncw réunît la totalité sous son sceptre. Il était réservé h son frère, (Charles le Gros, d'obtenir ce résultat, sans avoir d'ailleurs à employer la violence. La tentative qu'avait faite, en 876, Charles le Chauve pour s'emparer de toute la Lorraine, Louis le Jeune l'avait reprise à son profit, et il avait réussi là où son oncle avait échoué. Cette conquête de Louis, qui eût été justifiée après sa victoire d'Andernach, puisqu'il avait alors le droit d'exercer des représailles contre l'empereur, était en 879 parfaitement illégitime. Il n'était pas mieux fondé à dépouiller les fils de Louis le Bègue que Charles le Chauve ne l'avait été à vouloir le priver lui-même d'une partie de l'héritage paternel^. Louis aurait mérité alors le châtiment qu'il avait infligé à son oncle en 876. S'il y échappa, il eut pourtant sa punition; son fils légitime et son bâtard moururent à quelques mois de distance, et il ne lui resta plus aucun descendant direct à qui il pût léguer les vastes Etats dont il avait acquis une partie par des moyens injustes.
Les deux moitiés de la Lorraine étaient donc ressoudées l'une à l'autre.
■ I. Nous ne possédons aucun diplôme de Louis le Jeune pour les évècliés et les abbayes de la Lorraine occidentale.
Les événements de 879-880 et la cession de la Lorraine occidentale au roi des Fi-ancs orientaux ont été ou complètement ignorés, ou mal connus par quelques historiens. Plusieurs savants français avaient émis l'opinion ([ue la Lorraine n'avait pas été donnée en toute propriété à Louis le Jeune, mais seulement louée pour un temps ; Leibniz, Ann. iinp. occ, t. II, p. 34, prolesta contre cette assertion, qui est reproduite par le père Daniel, Histoire de France, t. III, p. 87. Le Carpentier, Histoire de Cambrai, t. I, p. 179, prétend qu'il règne de l'incertitude sur la <(ueslion de savoir si Cambrai appartint ajirès 880 à la France ou à l'Empire (sic). C.almet, l. I, col. 784, dit (pi'entre autres villes, Louis ac(iuit celle de Metz, oubliant qu'un peu plus haut, pp. 788 et 775, il avait placé Melz dans le lot de Louis le Germaniipie, puis dans celui de Charles le Gros. Bertholet ne connaît pas la cession faite en 879-8S0 à Louis le Jeune ; il croit, Hist. de Luoo., t. II, p. 432, (jue ce fut Eudes qui la fit à Arnulf. Erxst, Mémoire sur les comtes fie Hainaut (Comptes rendus de la Société royale d'histoire de Belgique, 2" série, t. IX, p. 4i8), affirme que le Hainaut resta à la France ; autrement, dit-il, on ne comprend pas connaent Régnier (comte de Hainaut) a pu abandonner, en 890, Charles le Simple jjoup Zvventibold. Lehcërou, Histoire des institutions carolimjiennes, p. 6iô, n'a pas une idée 1res nette de l'acquisition faite en 879 par le second fils de Louis le Germauiijue ; ce prince aurait eu, d'après lui, la moitié de la Lorraine (pie Chartes le Chauve avait jadis injustement retenue à son père. Zkller, Histoire d'Allémayne, ne parle pas de l'abandon de la Lorraine occidentale i\ Louis le Jeune. D'après Ho.nvalot, Histoire du droit et des institutions de la Lorraine, t. I, |>p. fi et 7, Louis, après avoir occupé la partie française de la Lorraine, est obligé de ral)andonner devant une menace de révolte. Nous avons parlé précédemment des fantaisies de Gariel.
2. Chantereau-Lefebvre, Considérations historiques sur la (jénéalogie de la maison de Lorraine, p. 100, considère cette cessi n comme une atteinte aux droits de la couronnede France. Ce (jui le console, c'est <|u'elle est faite par des bâtards et des usurpateurs, et ([ue le donataire est un descendant li-gitime de Charlemagne, à cpii revenait le titiae de France. Lorknz, Dissertalio j'uris /)ultliri, etc., pp. Mu-27, déclare cette ccssiua injuste, arrachée par la force et, cjmnie telle, nulle en droit et sans va'eur.