‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 606 sur 764 · PREMIÈRE RÉVOLTE DE GISELBERT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RÉVOLTE DE GISELBERT

qu'Henri fût élu roi ; on ne connaît pas au juste la date fie l'événement et c'est d'une façon approximative qu'on l'a fixé au 24 avril 919 '.

Charles le Simple avait-il essayé de se faire reconnaître roi par les seigneurs allemands ? On n'en sait rien, et l'on ignore également quels furent au début ses rapports avec Henri. Nous avons parlé précédemment de l'alliance qu'aurait conclue en 916 le roi de France et de Lorraine avec le duc de Saxe et de l'hommage que ce dernier aurait rendu à Chares, en ajoutant que c'étaient la des hypothèses à l'appui desquelles on ne peut apporter aucun fait précis. Dans tous les cas, à défaut de bonne amitié entre les deux souverains, la paix continua pendant quelque temps de subsister. Les affaires intérieures de l'Allemagne et de la Lorraine allaient pour le moment absorber toute l'attention d'Henri et de Charles.

Que s'était-il passé en Lorraine pendant les premiers mois de l'année 919 ? Nous sommes à cet égard réduit à des conjectures. Flodoard, dont la chronique commence justement en 919, est très bref sur les événements de cette année, et ce n'est qu'à partir de la suivante qu'il raconte les faits dans le détail. Nous possédons bien le récit de Richer, mais quelle confiance peut-on avoir dans un écrivain qui ignore la chronologie et qui, non content d'être dépourvu de critique, ne se gène pas pour falsifier l'histoire ? Très probablement quelques-uns des faits que raconte Richer n'ont pas été inventés par lui, mais comment les distinguer de ceux qu'ont enfantés son imagination ou la tradition populaire, comment démêler la part de vrai et de faux qu'ils contiennent, comment enfin les classer au point de vue chronologique ? Nous ne croyons donc pouvoir tirer de Richer que quelques indications générales sur les projets de Giselbert et sur ses révoltes, rien de plus'.

1. Sur l'histoire d'Henri jusqu'à son avènement inclus, voir Waitz, Jahrbiicher Heini ichs I, pp. 9-33.

2. Richer a été sévèrement apprécié par les historiens allemands, qui lui reprochent sa léqèreté, sa vanité, son goût pour les embellissements, son manque de critique, son ignorance de la chronologie, son esprit de parti et son chauvinisme, qui l'ont amené à falsifier l'histoire ; bref Richer, d'après eux, ne mérite presque aucune confiance, au moins pour la période dont il n'est pas le comlemporain. Telle est, avec des variantes, l'opinion de Pertz (Richer, Hisloriw, éd. in us. schol., prœf., pp. viii-ix), de Wittich (Richer iieber die Herzoge, etc., F. D. G., t. III, pp. 107 et suiv.), de Wattenbach {Deufsc/dands Geachichtsqiiellen, 6^ éd., t. I, pp. I\il\-I\\i), de Waitz {Jahrbiicher H. I, pp. 26 et suiv.), de Lip- PERT {Kœnig Rudolf von Frankreich, p. 122). En France, Monod (Revue critique 1873, 2« semestre, p. 100, et 187/t, 2« sem., p. i63, et De l' Opposition des races, etc., p. lO), et Lot (Les derniers Carolingiens, inlrod., p. xvii) partagent à peu près cette manière de voir. Tout récemment Richer a trouvé un avocat, qui a plaidé pour lui les circonstances atténuantes : c'est Bardot, dans ses Remarques sur un passage de Richer (Mélanges Carolingiens, t. VII de la Bibliothèque de la Faculté des lettres de Lyon). On sait ([ue la faute la plus grave de Richer est d'avoir sur son manuscrit, dans plusieurs chapitres, i4 et 22-24, substitué Henri à Giselbert, la Saxe à la Belgique, et d'avoir ainsi représenté Henri comme un vassal de Charles le Simple. S'il l'a fait, dit Bardot, pp. 4-6 et 38, c'est que dans sa première rédaction il avait raconté deux fois d'après Flodoard la révolte de Giselbert, aux ch. 22-24 et 36-38 du livre I ; en se relisant, il s'aperçut que son récit manquait de logi(iuc et c'est pour en mettre qu'il remplaça Giselbert par Henri dans les ch. 22-24. Wittich, Richer, etc., F. D. G., t. III, pp. i38-i39, avait déjà donné cette explication; mais à la différence de Wittich, Bardot estime que Richer pouvait se croire le droit d'agir comme il l'a fait. Voici son raisonnement. Arnulf avait exercé une suzeraineté sur

024 LE RKC.NE DE CHARLES LE SLMI'LE ((jii-(j23).

( liscllti'il, in)us l'avons dit, n'avait pas été iiivosti do l'autorité ducale en Lorraine. En admettant même que (Iharles lui eut conféré les honneurs et di(jnités de Récjnier, Giselberl n'aurait pas été duc, puisque cette charge n'avait pas appartenu à son père. Il eut ses abbayes, ses comtés, peut-être son margraviat de la région d'entre l'Escaut et la basse Meuse, et ce fut tout. Pendant trois années Giselbert se contenta de cette situation. Mais avec l'âge son ambition s'accrut, et il désira devenir duc de Lorraine ; nous ne supposons pas en effet cpi'au début il ait aspiré à la royauté. Fit-il auprès de Charles, pour obtenir la dignité qu'il convoitait, des démarches qui furent repoussées, Charles ne se souciant pas d'augmenter encore la puissance d'un seigneur qui en avait déjà trop ? Nous ne pouvons rien avancer de certain, faute de documents. Pourtant, il est hors de doute ([ue (jiseli)ert se mit en révolte contre Charles et tenta de conquérir de haute lutte le titre de duc. Une partie des seigneurs étant restée fidèle au souverain légitime, d'autres, qui avaient d'abord promis leur appui au prétendant, l'ayant peut-être abandonné par la suite, Giselbert fut hors d'état de résister k Charles, et il dut quitter le pays. On pourrait admettre, comme l'avance Richer, qu'il se réfugiât en Allemagne ; à moins d'aller en Angleterre, on ne voit pas en etîet où il aurait pu chercher un asile '. Les événements que nous venons de sup-

les rois de France, de 15oiirr]c)i]iie et d'ilalie, et les clironi([ueiirs le considèrent comme le seul souverain léijilime de l'empire carolingien (pp. 9-i3). Vnc tradition se forma, d'après lai]uelle Charles aurait, lui aussi, régné sur la Germanie et donne ce pays en fief à Henri (p. 3i); elle avait pour base ce fait qu'au traité de Bonn Cliarles reconnut Henri en qualité de roi (pp. 32-33). Richer re])roduisit cette tradition, cl il représenta Charles comme régnant sur tout l'empire de Charlemagne ; il voyait dans Henri un simple duc de Saxe, vassal de Charles. Il ])ouvait donc sembler à Richer ([u'il n'y avait aucun inconvénient à remi)lacer Giselbert par Henri ; la chose ne lui j)araissait pas tirer à conséquence. Rien ne prouve (jue Richer ait altéré les événements de parti pris ni par vani c nationale ; parler de patriotisme au x" siècle est d'ailleurs un pur anachronisme (pp. 33-38). El U.vyet, dans la préface qu'il a mise en tète du travail de son élève, p. ii, déclare (jue si Richer a substitué le nom du duc de Saxe à celui de (îiselbert, « il l'a fait dans la candeur de son àine (sic), et jiour rétablir dans renchaineineiit des événements dont il i)arlait ia continuité ([ui lui semblait y manquer ».

Ce ([ue dit Bardot d'ArnuIf est exact ; il avait été le suzerain d'Eudes, de Rodolphe, de Louis, de Bércng?r, mais il y avait, en ce qui le concernait, des documents précis, attestant que ces rois s'étaient soumis à l'autorité sui)érieure du Cai-olingien. Existait-il quehjue chose de semblable pour Charles le Simple '? Richer trouvait-il dans Flodoaud un fait ipii montrât Henri vassal du roi de France et de Lorraine ? Non ; alors de (piel ciroil le chroni(iueur rémois le prétendait-il ? Bardot {)arle d'une tradition (]u'aurait suivie Richer ; mais rien ne prouve l'existence de celle-ci. Charles le Simple pouvait très bien se croire des droits sur tous les pays ([u'avail gouvernés Charleinagiie ; nous admettons sans pe ne que Richer ail partagé cette manière de voir, (ju'il ait considéré Conrad et Henri connue des usuriiateurs, mais il n'était en aucune fai^on autorise à défigurer les faits, à afliriner la subordinalion d'Henri à l'égard de Charles, alors qu'aucun document auihenlique n'en témoignai . Bardot reconnaît d'ailleurs, p. 3(j, ([ue « Richer a vu les événements du passé au travers des préjugés, des o|)inii)ns, des traditions de son parti » ; (iuel([ues |>ages plus haut (]). 7) il avait déclaré ipie le récit de Richer est c miposé de détails d'sparales, se rapportant à des tlates dilférenles, el qu'il faut s'en tenir à Fi.ouoaiu». C'est bien aussi notre avis.

I. D'après Biciier, Giselbert avait épuusé lierberge, lille d'Henri, duc de Saxe (///AVo/v.r, ïn . I, ch. 35, p. a/i); ambitionnant la coui'onue, il gagne une partie des Lorrains en leur dislriliuaut des bénéfices ou de l'argenl, mais il ue prcuil pas la précaution de se les alla-

CHARLES EXPULSE GISELBERT DE LA LORRALNE (919). 626

poser, car nous n'avons fait que des conjectures, ont dû être antérieurs au mois de juin 91g. La restitution à l'église de Trêves de l'abbave Saint-

cher par des serments (ch. 36, ib.); Charles arrive en Lorraine, et ramène sous son autorité les partisans de Giselbert, en leur promettant, s'ils se soumettent, de leur laisser les domaines que le duc rebelle leur avait concédés (ch. 87, pp. 24-25J ; Giselberl assiégé dans Harburc (peut-être Hardestein dans le Limbourg hollandais), et Ynenacé d'y être pris, s'enfuit par eau et se rél'ugie auj)rès d'Henri son beau-père, qui, au bout de quelques années, obtient sa grâce du roi ; Charles restitue à Giselbert une partie des bénéfices que ce dernier avait jadis concédés pour se faire des amis, ceux dont les titulaires étaient morts (ch. 38, p. 25). Ce récit suffit à montrer combien peu Richkr mérite de confiance, à quel point il ignore la chronologie, puisiiu'il place le mariage de Giselbert et de Gerberge, qui est de 928, avant la première révolte du fils aine de Régnier. L'intervention d'Henri en faveur de Giselbert est d'autre part inadmissible ; jusqu'au traité de Bonn, de novembre 921, Charles et Henri n'ont que des rapports hostiles. Il peut se faire que parmi les autres faits racontés par Riciier il y en ait d'exacts, encore que l'hisloire des bénéfices accordés par Giselbert et confirmés par le roi ait un caractère bien marqué de légende. Le siège de Harburc et la retraite du rebelle en Allemagne, voilà encore ce qui nous paraît le plus digne de foi.

RicHER n'ayant été découvert (pi'en i833 par Pertz et Bœhmer, les historiens des derniers siècles ne l'ont pas connu, mais ils ont eu à leur disposition des chroiii([ueurs du Moyen Age, Ekkehard u'Aura et Co.nrad u'Auersperg, qui avaient raconté d'après Richer les événements dont nous nous occupons. C'est à l'un de ces deux annalistes que se réfèrent Calmet, t. I, coll. 835-838, Bertholet, Histoire de Luxembour-y, t. H, pp. 491 et suiv., l'Histoire de Metz, t. I, pp. 656-657, Ernst, art. cité, pp. 433-434, ce dernier avec de prudentes réserves. Une fois Richer publié, il a éle mis à contribution par les historiens ; les uns l'ont suivi de près pour le récit de la première révolte de Giselbert, et les autres, ceux-là mêmes qui criti<piaient le plus vivement ce chroniqueur pour sa légèreté el sa partialité n'ont pu s'einj)êcher d'y puiser, et de chercher, d'abord à faire le triage des événements réels et des événements légendaires qu'il raconte, ensuite à dresser la chronologie des premiers. BoRG^•ET, Élude sur le règne de Charles le Simple, pp. 3i-32, accepte le récit de Richer, sauf pour le mariage de Giselbert et de Gerberge qu'il reporte en 92g, et il croit la révolte de Giselbert antérieure à 919 ; iMARCOTTY, Mémoire sur l'histoire du duché de Lotharingie, p. 46o, suit Richer jusipi'en 920, puis Flodoard à partir de ce moment; pour Digot, Hist. de Lorraine, t. I, pp. 186 et suiv., la révolte de Giselbert, qu'il raconte d'après Riciier, est postérieure à l'affaire de Liège ; c'est à Bonn qu'Henri aurait obtenu le rétablissement de Giselbert. Warnkœmg et Gérard, Histoire des Carolingiens, t. H, p. 344, puisent également dans Richer. — ^^'ITTICH, Die Entstehuny des Herz. Loth., p. 92, raconte tout d'abord la rébellion de Giselbert d'après Richer, mais il a soin d'ajouter (p. 93) (pi'il ne garantit pas l'exactitude de ce récit. Dans un autre travail, Richer ueber die Herzoge (F. D. G., t. HI, pp. ii3 et suiv.), il dit que les détails donnés par le chroniqueur ne sont nullement surs, qu'il est impossible d'en démontrer l'exactitude, mais que pourtant ils sont vraisemblables. Pour la date de la révolte il se demande si elle se place en 916, et si le siège de Harburc ne s'intercale pas entre les deux séjours de Charles à Heristal, où on le trouve le 19 janvier et le 9 avril, ou si elle est de 919; elle est antérieure en tous cas à la restitution de Saint-Servais à Trêves (pp. 1 16-1 18, cf. Die Entstehung, p. 94). WiTTiCH admet la fuie de Giselbert en Allemagne (pp. 118-121); c'est à la fin de 919 ou au début de 920 que Giselbert rentre en Lorraine (p. 121); peut-être profite-t-il pour cela des embarras qui retiennent Charles en France, mais il est plus probable qu'au moment où les Lorrains se révoltèrent de nouveau en sa faveur, il avait déjà repris solidement pied dans le pays et cpie Charles lui avait rendu une partie de ses fiefs (p. 122). — Il nous semble que ^^'lTTICH attache trop d'importance encore au récit de Richer ; nous ne croj'ons nullement que Giselbert se soit révolté dès 916, et non seu'ement nous n'adme tons pas l'intervention d'Henri, mais nous ne sommes nullement certain qu'il y ail eu réconciliation du roi et de Giselbert. — Kalckstein, op. cit., p. i44, adople la version de Richer ; il suppose, p. i45, qu'il y a une corrélation entre les événements de Lorraine et l'envoi par Bérenger de Gérard, abbé de Brogne, au margrave Robert, et que Charles a peut-être conléré à son favori Hagaiion la dignité ducale en Lorraine après le renvoi de Giselbert (Kalckstein s'appuie sur la Vita Gerardi, qui donne à Haganon le titre de dux Auslrasiorum) ; enfin (p. i46, n. 2) Kalckstein déclare ne pouvoir rejeter la réconciliation de Charles et de Giselbert ([u'il croit de 919 ou de 920. — Si Richer est une source peu sûre, la Vita Gerardi l'est encore moins, et on ne peut attacher aucune importance au

ROYAUME DE LORRAINE. l\0

()2() LE RÈGNE DE CHARLES LE SIMPLE (yii-(j23).

Servais, prononcée le i3 de ce mois pur le triltunal du roi, est une preuve tle la ilisçjràce où était tonihé (jriselbert ; elle ccjnlirnie indirectement le récit liypothétinuc que nous venons de l'aire.

Saint-Servais, donné à Trêves par ArnulC, pris par Régnier dans les conditions cpie nous avons rapportées, restitué k Trêves par Zwcntibold, lorstpi'il eut disgracié le comte, avait été repris par celui-ci après la mort du roi. Régnier en était demeuré paisible po.ssesseur, et (jiselbert luimême fut maître de l'abbaye pendant près de ([uatre années '. Ni Radbod, ni Roger n'avaient osé jusqu'alors protester contre cette usurpation. Le premier avait jadis attendu (juc Régnier eût perdu la laveur de Zwentibold [)Our porter plainte contre lui. Roger lit certainement de même. 11 ne réclama justice (|ue lorscju'il vit Giselbert vaincu par le roi et obligé de s'enfuir. Le tribunal du roi siégeant k Heristal, où déjk trois ans auparavant il avait prononcé la restitution de Sùsteren k l'abbaye de Prùm, examina l'afTaire que lui soumettait l'archevêque de Trêves et donna gain de cause k celui-ci. Parmi les juges, que mentionne le diplôme royal qui nous fait connaître la sentence, nous remarquons les évê([ues Wigeric de Metz, Dadon de Verdun, Robert de Noyon, Abbon de Soissons et Etienne (de Liège ou de Cambrai), les comtes Matfrid de Metz, Sigard de Liège, Otton (fils de Ricuin?), Fulbert, Christian, Erchangcr, Isembard, Hunger, Ecfrid, Ermenfrid, deux Waldger, dont l'un est probablement le fils de Gerulf ; il y avait en outre dix-sept scabins^.

titre dont elle revcl Haganoii. — Riciier a été en outre le guide de Mourin, Les comtes (le Paris, pp. iig et suiv., de Huh.x, (leschichte Luthrinyens, t. I, pp. 82 el suiv., de GiKSEBRECHT, Gesc/itchte der deatsclien Kaiserseit, t. I, p. a 12, ai Zeller, llistuire il' Allemagne, t. II, ]»p. i35 et suiv. — Waitz, Jnlirbb. H. I, pp. AtJ-47, résume le récit de Richer, et admet (ju'ii peut contenir des faits exacts ; les relations de Giselbert et d'Henri en 919 lui paraissent vraisemhlables (p. 47)- i^a réconciliation du roi el de Giselbert ne peut, ditil, se placer en giy ni en 920, attendu (lu'à cette époipie les rois de Lorraine et d'Allemagne n'enlreliennent j)as de rapports amicaux. Il lui semble d'autre part invraisemblable (jue la révolte de Giselltert soil antérieure à guj (p. 4?, ■>• 2). — Bardot, art. cit., p. 7, l'ait observer assez justement que plusieurs historiens, tJiESEBREOHT, Huhn, WArrz (il aurait pu en ajouter d'autres) puisent arbitrairement dans Riciier.

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