‹ Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (843-923)Chapitre 689 sur 764 · INDÉPENDANCE ET REVOLTES DES GRANDS. LEURS RIVALITES · texte numérisé non relu

INDÉPENDANCE ET REVOLTES DES GRANDS. LEURS RIVALITES

donc nous empêcher de conclure qu'a ce moment l'esprit et les préjugés aristocratiques étaient déjà tout-puissants.

Les comtes avaient des fonctions multiples : faire la police, rendre la justice, percevoir les impôts, lever et commander les soldats, tels étaient les rôles différents que ces personnages avaient à remplir. A l'origine, ils s'acquittaient de toutes ces besognes en qualité d'agents du pouvoir central. Avec le temps, ils avaient peu à peu perdu ce dernier caractère. Si, en apparence, les rouages administratifs restaient les mêmes et continuaient de marcher comme autrefois, si tout se faisait encore au nom du souverain, les comtes en réalité jouissaient d'une grande liberté d'allures et en prenaient fort à leur aise avec le roi. Nous ne savons s'ils versaient régulièrement au trésor le produit des impôts et des amendes ; la chose d'ailleurs nous paraît fort peu vraisemblable. Mais ils n'amenaient au roi des troupes que si tel était leur bon plaisir, si au préalable ils avaient été consultés et avaient donné leur approbation k l'expédition militaire projetée '.

Les seigneurs ne craignaient pas de résister ouvertement au souverain ^, mais il était rare qu'ils fussent d'accord pour se révolter tous à la fois, comme ils le firent en goo contre Zwentibold. Ce serait en effet une erreur de croire, d'abord que l'union régnât parmi les grands 3, ensuite qu'ils eussent l'intentiou arrêtée de travailler k l'affaiblissement du pouvoir royal. Les hommes de cette époque n'étaient pas de ceux qui, après s'être tracé un programme, le suivent avec persistance et continuité. Incapables de réflexion et de vues k longue portée, ils faisaient de la politique au jour le jour; c'était l'intérêt du moment qui les déter-

1. En 863, les grands de Lothaire II lui amènent des troupes pour assiéger des Normands dans uns île du Hhin, mais i's se refusent à les attaquer, et les pirates peuvent échapper ainsi à la mort ou à la ca;)l,ivité (Ann. Xant. 864, SS., 1. II, p. 23i). En 91g, lors d'une invasion des Hongrois en Lorraine, Charles le Simple ayant convoqué les grands du royaume pour marcher contre les harhares, il n'j' eut que l'archevêque de Reims, Herivée, qui répondit à son appel (Flouoard, H. R. E., liv. IV, ch. i4, éd. Lejeune, t. II, p. 5io). Mais le chroniqueur, semhle-i-il, ne parle ici que de la France. Pendant les campagnes de 922 et de 928 contre Robert, Clharles est à la merci des Lorrains, qui le suivent et le qu'ttent quand bon leur semble (voir IV« partie, liv. II, chap. 2).

2. Ni sous Lothaire I^"^, ni sous Lothaire II, il n'y eut de révoltes dans le paj's appelé à devenir un jour la Lorraine. Celles de Hugues le Bâtard, pendant les règnes de Louis le Jeune et de Charles le Gros, de Régnier contre Zwentibold en 898, de l'épiscopat et de l'aristocratie contre ce même prince en 900, de Gérard et de Matfrid contre les Conradins, de Giselbert et de Ricuin contre Charles le Simple, sont les principales que nous ayons à signaler pour la période qui fait l'objet du présent travail.

3. En 869, une partie des seigneurs lorrains se déclara pour Louis le Germanique, une autre pour Charles le Chauve ; celui-ci, en 876, trouva quelques partisans dans la Lorraine orientale, la majorité des grands restant ûdèle à Louis le Jeune. La révolte de Hugues le Bâtard ne fit qu'augmenter les divisions déjà existantes. Ni Régnier en 8g8, ni Gérard et Matfrid en 906, n'arrivèrent à entraîner dans leur révolte tous les seigneurs lorrains ; ce sont même des assemblées où siégeait une partie de ces derniers qui ont prononcé la restitution de Saint-Servais, usurpé par Régnier, à l'église de Trêves, et condamné Gérard et Matfrid. Nous avons vu enfin qu'une partie des grands de la Lorraine ne s'était pas associée aux tentatives de Giselbert contre Charles le Simple, et qu'après la chute de ce dernier prince évêtjues et seigneurs avaient pris parti les uns pour Henri l'Oiseleur, les autres pour Raoul.

698 l'aristocratie laïque et les divisions administratives.

minait h açjii'. Ajoutt'i- de nouvelles dignités on de nouveaux domaines ii ceux qu'ils ])ossédaient déjà, voilii généralement le but (ju'ils se proposaient, et pour satisfaire cette passion, rien ne les arrêtait : leur refusaiton l'objet de leur convoitise, ils le prenaient de force, car leur avidité n'avait d'égale tpie leur violence et leur brutalité. Les hommes libres', trop faillies pour se défendre, l'Eglise et la royauté avaient tour à tour à souffrir des empiétements, des usurpations et des cruautés de l'aristocratie laïque.

En outre, la cupidité des seigneurs les mettait aux prises les uns avec les autres, car il arrivait souvent qu'ils fussent plusieurs h désirer soit la même terre, soit la même charge. Il en résultait des inimitiés et de véritables guerres '. Les querelles de seigneur à seigneur affaiblissaient beaucouj» la puissance de l'aristocratie et rendaient celle-ci moins dangereuse pour le pouvoir royal, ([ui savait mettre ces divisions a profit. Si le souverain avait k lutter contre quelques-uns de ses grands, il trouvait un appui chez les adversaires des rebelles. C'est justement l'hostilité d'une partie des seigneurs lorrains, restés fidèles au roi légitime, qui empêcha Giselbert de se substituer à ce dernier et de ceindre la couronne qu'il convoitait.

1. La classe des hommes libres n'avait luilleinent disparu ; les chartes particulières, rendues en faveur d'églises ou d'ahbaycs, prouvent -({u'elle comptait encore de nombreux représentants. Mais elle avait une tendance à aliéner, au moins en partie, sa liberté, pour se mettre sous la protection de l'Église. Elle ne jouait d'ailleurs aucun rôle politique et n'exerçait aucune influence sur la marche des alTaires; du moins, les documents de l'épaiiue ue la mettent jamais en scène. Nous ne voyons agir que les grande ecclésiasti,|ues et laïcs: seuls ils ont de l'autorité, seuls ils participent au gouvernement du royaume.

2. Les assassinats successifs de JMeingaud, d'Albéric et d'Etienne fournissent d'éclatantes preuves des haines qui animaient certaines familles les unes contre les autres. Rappelons en outre la rivalité des comtes Gérard et Matfrid et des Conradins, la lutte de Boson, fils de Richard le Justicier, et de Ricuin, comte de Verdun, l'assassinat de ce dernier par son ennemi, qui se trouva ensuite aux prises avec Otton, fils de sa victime, les conflits de Giselbert avec son propre frère Régnier, son beau-frère Berenger et le comte de Cambrai, Isaac. Plus on avance, plus ces guerres intestines deviennent fréquentes.

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