CONCLUSION
On a pu voir, par les pages qui précèdent et dans lesquelles les discussions ou les hypothèses ont dû trop souvent remplacer le récit des événements, combien nous sommes pauvres en renseignements sur le royaume de Charles de Provence, de Boson et de Louis l'Aveugle. C'est à peine s'il est possible de résumer, en terminant, les conditions dans lesquelles il est né et il a vécu, et les côtés par lesquels son histoire se rattache à l'histoire générale des royaumes carolingiens du ix" siècle et du x°.
Il ne semble pas, tout d'abord, que l'on puisse considérer la naissance du royaume de Provence comme un fait naturel et en quelque sorte nécessaire, résultat de l'histoire antérieure et de la géographie politique de la région dans laquelle il s'est formé. Il ne correspond pas à une unité territoriale déjà existante au IX'' siècle, ayant ce que l'on pourrait appeler un passé, comme le royaume de Bretagne, comme celui d'Aquitaine, comme celui de Lorraine, l'ancienne Austrasie, comme celui même de Haute-Bourgogne qui n'est en somme que le vieux duché de Transjurano grossi de quelques annexes. On trouve bien, dès l'époque mérovingienne et sous les premiers Carolingiens, une Provence organisée en duché. Mais si cette Provence stricto sf'7isff peut être considéi'ée comme une unité géographique, elle n'a pas constitué à elle seule tout le royaume auquel nous appliquons son nom. C'est au hasard des partages entre les tils de Louis le Pieux que celui-ci a dû sa naissance. Lorsque Lothaire I"'', en effet, dut diviser entre ses trois fils la longue bande de territoires que lui avait attribuée le ti'aifé de Verdun, pour que la part de son plus jeune tils lut à [)eu près comparable en étendue à celle des deux aines, l'emperinir fut contraint de réunir <à l'ancien duché de Provence celui de
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Lyon que rien jusque-là no rattachait à l'ensemble des pays gouvernés par le comte d'Arles. C'est à cet acle de deriii(''re vol(>nl(' de l'eniperem- Lotliairc» (|u"il i'aul faire; remonter Vnv'igine du royaume de Provence.
Celui-ci, une fois créé, a duré, avec quelques interruptions il est vrai, pendant soixante-treize ans, grâce à une série de circonstances dont quel([ues-unes seulement se rattachent aux causes générales du démembrement de l'empire carolingien. Parmi celles-ci nne des premières paraît avoir été la constitution d'une aristocratie provençale. Les comtes, évidemment Austrasiensen majorité, établis dans le pays, avaient déjà une première fois, sous Fulcrad, montré leur esprit d'insoumission. Ils ont continué à faire preuve des mêmes sentiments en soutenant l'un d'entre eux, l'alsacien Girard, pour vivre indépendants sous l'autorité peu effective de l'épi leptique Charles. Sans doute aucun des oncles ou des frères de celui-ci n'hésiterait à priver le jeune roi de sa part d'héritage, mais chacun se heurte aux convoitises de ses voisins et à la résistance des C(nntes provençaux, ou du moins d'une partie d'entre eux. C'est à cet ensemble de circonstances que le nouveau royaunnî doit d'avoir pu subsister de 855 à 8G3, sous un souverain aussi peu capable de le défendre que l'était Charles de Provence.
Ce dernier mort sans enfant, son héritage devait revenir à ses frères et pendant quelques années, en effet, le duché de Lyon se trouva réuni au royaume de Lorraine, celui de Provence aux états du souverain italien. Mais quand à leur tour les rois de Lorraine et d'Italie meurent sans laisser de postérité mâle et légitime, c'est Charles le Chauve qui se trouve en un de compte recueillir morceau par morceau l'héritage de son neveu. Les duchés ainsi annexés au royaume de France occidentale sont successivement confiés par Charles à son homme de confiance, le comte Boson. Ce dernier est un Lorrain, qui u'a pas plus d'attaches dans le pays que n'en avait eu son prédécesseur, le régent Girard. Le personnage d'ailleurs, autant qu'il est possible de juger les hommes du ix' siècle, paraît être un ambitieux avisé, qui e^t arrivé à réunir entre ses mains plusieurs charges importantes et qui a épousé une princesse de la famille impériale. Après la mort de Charles le Chauve et de Louis le Bègue, quand la souveraineté du pays, théori(iuonienL partagé entre un prince germanique et deux. petits bâtards, est indécise, Boson transforme son titre de
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duc ot comte en titre royal, et comme il est duc et comte des pays provenant de l'héritage de Charles de Provence, il se trouve ipso facto régner sur les anciens états de ce dernier, momentanément augmentés de quelques autres territoires. Sa royauté nouvelle est appuyée par les évoques qui ont besoin d'un souverain assez fort et assez rapproché d'eux pour défendre les domaines de leurs églises contre les convoitises des laïques et contre les païens. A coté des prélats sont dos comtes que nous ne connaissons pas, mais dont certainement une partie se compose des fils des anciens compagnons d'armes de Girard de Vienne, habitués depuis 843 à vivre sous une autre souveraineté que celle du roi de Neustrie et d'Aquitaine. Secondé par eux, Boson affirme l'existence du nouveau royaume par une lutte de huit années soutenue contre les efforts combinés dos rois francs. Cependant il semble avoir échoué dans son œuvre, car, à sa mort, ses États tombent entre les mains de l'empereur Charles le Gros. A la mort de celuici, quand survient la dislocation de son empire, tout ce qui a eu autrefois une unité se choisit un chef particulier, car chaque groupe a plus que jamais besoin d'un protecteur qui le défende contre les païens sarrasins ou normands. Les sentiments d'indépendance, de particularisme, commencent d'ailleurs à se faire jour et il est certain qu'en Provence, comme en Neustrie ou dans les deux Bourgognes, l'aristocratie veut à sa tête un chef pris dans son sein, qui soit son roi à elle'. La veuve de Boson réussit à faire couronner son fils dans la portion de l'ancien royaume paternel jadis soumise à Charles le Jeune. Chacun a trop à faire de son côté pour que l'empereur, d'ailleurs favorable au petit roi, ou Eudes de France, aient le loisir de songer à l'annexion du royaume de Provence. Celui-ci eût peut-être duré longtemps encore si un nouveau hasard n'avait entraîné ses maîtres dans une série de funestes aventures. Louis, fils d'usurpateur, mais Carolingien par sa mère, est appelé par les Italiens dégoûtés de leur souverain du moment. Même après qu'une catastrophe l'a mis hors d'état de rèv(M" jamais pour lui-mémo guerres et conquêtes. Ions les grands pi'ovencaux tourn(;nt leurs regards du côté d(^ l'Italie. Oi', le
1. et". G. MoNoi), Rôle de rupposi/ion dc.'i racea et fies nalionnlili'.t dans In dissolnliondr /'/■^nifjirc rarnlinf/ien^dnus VAuimaire dcrh'cole des I/riul<'s-/-:tmh'x.\i<,\)rK \). I'i-15.
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maître de la Provence n'est plus le misérable emi)oreur qui végète à Vienne, c'est le comte de cette ville, le marquis do Provence, Hugues, un nouveau venu dans le payscommcï Boson, mais qui remplit de ses parents les charges lucratives, dans le royaume de Louis d'abord, puis, quand les circonstances le lui permettent, en Italie où ses alliés émigrent avec lui. Hugues tient tant à ses possessions au delà des Alpes transalpines que pour y conserver une royauté assez précaire il abandonne la Provence à ses deux voisins, Raoul de France et Rodolphe 11 de Haute-Bourgogne. Ce dernier, souverain du royaume qui s'est créé dans le duché de Transjurane autour de Saint-Maurice d'Agaune. i)rincf' ambiti(Hix d'ailleurs et remuant, ne semble à première vue désigné par aucun titre pour recueillir l'héritage de Louis l'Aveugle. Des circonstances que nous ignorons le tirent triompher. A partir du traité de 933 commence l'histoire du royaume d'Arles dont l'existence joua un si grand rôle dans la formation territoriale de la France au moyen âge, surtout après que les successeurs de Rodolphe II l'eurent à leur tour laissé passer aux souverains germaniques, et dont la France n'a recueilli qu'au xix'^ siècle les derniers fragments.