‹ Le royaume de PrusseChapitre 10 sur 49 · FRANÇOIS I®^ ET LE MARQUIS JOAGHIM DE BRANDEBOURG · texte numérisé non relu

FRANÇOIS I®^ ET LE MARQUIS JOAGHIM DE BRANDEBOURG

Le Saint-Empire était devenu vacant par la mort deMaximilien en 1519. L'absence d'un roi des Romains, traditionnellement appelé à ceindre la couronne après une élection de formalité, avait promis cette fois une élection disputée. Le roi de France devait élever des prétentions à la suprématie d'une confédération excessivement morcelée et dont les divisions s'accroissaient d'une lutte religieuse alors dans toute sa force. L'archiduc Charles, roi d'Espagne , il est vrai , et petit-fils de l'empereur défunt,^ avait des droits autrement sérieux que ne l'étaient les brigues de François I^''. Mais deux ans avant la mort de Maximihen, quelques-uns des membres du Collège des Électeurs, frappés d'un côté de sa puissance militaire qui promettait à la Germanie un protecteur efficace, humiliés aussi par son or, pensèrent à lui décerner la couronne.

Un des premiers maîtres en histoire a décrit, dans son étude sur la Rivalité de François /«^ et de

Charles-^Quint, ces largesses et jeté par ses recherches personnelles un jour nouveau sur les négociations connues de cette époque. Il a exposé « la longue rivalité qui devait les transformer en ennemis durant plus d'un quart de siècle (1 ). » Il appartenait à Thistorien de la Succession d'Espagne de raconter le début de la pohtique française sur l'abaissement de la Maison d'Autriche. Son ouvrage a retracé, — quoique sans formuler ce jugement qui est le nôtre, — les causes premières de cet antagonisme qui, commencé à Francfort, devait se dénouer à Presbourg et entraîner dans son orbite l'Europe entière divisée en deux camps pendant trois siècles I

Parmi les princes de TAUemagne qui jouèrent un rôle considérable dans ce conflit d'intérêts, les électeurs de Brandebourg sont au premier rang.

L'archiduc Charles n'avait pas ignoré les trames de son rival inattendu; il avait su par les siens que quatre électeurs avaient promis et engagé leurs voix au roi de France. Pressé de se faire reconnaître roi de Castille et d'Aragon, il avait obtenu des Certes de Valladolid et de Saragosse la confirmation de ses droits par des concessions réciproques. Au même moment, Maximilien, encore vivant, avait convoqué une Diète impériale à Augsbourg, sous le prétexte apparent de former une ligue contre les Turcs et

(4) M. Mignet, t. I, ch. 4, p. 143.

dont Je but secret était la future élection de Charles^ à FEmpire. Son habileté et son or avaient ramené à ce prince la majorité des électeurs, lorsqu'il avait été surpris par la mort.

La couronne tomba à l'encan. La lutte électorale^ reprit avec plus de vivacité entre les compétiteurs^ on comprenait de part et d'autre qu'il y allait de k domination de l'Europe. Grand et heureux par les armes, par la politique, François I®^ commença, en 1519, cette série d'entreprises qui devaient aboutir au traité de Cambrai, après avoir assuré l'Empire à son rival et à ses descendants.

Nous n'avons pas à redire les péripéties qui survinrent, les hauts et les bas des deux candidatures,, les efforts extrêmes des deux compétiteurs, les vicissitudes des princes, les revirements du Souverain- Pontife, l'effet des menaces et des promesses sur les membres du corps germanique, pouvoir ecclésiastique ou laïque, l'appui que prêta l'opinion allemande à l'archiduc et le coup décisif 'de la ligue armée de Souabe contre François I®'. Ce récit appartient à Texposé de la rivalité et a été magnifiquement tracé,, il n'est plus permis de tenter de le refaire.

Mais ce que nous voulons retenir et exposer ici , ce sont les phases des négociations du roi de France avec le marquis de Brandebourg et son frère Tarchevêque-électeur de Mayence. Ce sera plus qu'une: leçon d'histoire, ce sera une leçon de morale, car on vit le prince Joachim demander à François I^^

qu'il mariât son second fils en France et qu'il lui prêtât le secours de ses armées (i).

Les invectives du chargé d'affaires de Charles à Tarchevêque Albert de Brandebourg sont assez éloquentes. « Je vois bien, s'écriait Amerstorff, que nos adversaires vous ont fait des offres plus grandes que les nôtres... Vous causerez un dommage irréparable à l'Empire et à toute la nation allemande. » Trois jours de débat ayant modifié la conscience du prélat, il dévoila sans crainte à l'ambassadeur les lettres secrètes qu'il avait reçues et les transactions convenues entre François I®' et ses co-électeurs. Puis^ il sollicita son frère de revenir à de meilleurs sentiments. « Je vous prie, lui dit-il, de considérer en cette occasion l'honneur et le bien de TEmpire, de vous , des vôtres et de toute la nation ailemande. »> L'archevêque changea jusqu'à six fois d'opinion. Amerstorff a porté sur lui ce jugement : J'ai honte de sa honte ! Les surenchères de l'archiduc réussirent à l'emporter.

Les lettres des envoyés du roi de France donnent les informations exactes sur le désintéressement du margrave.

ce Tout ira bien , écrit Moltzau, si nous pouvons » rassassier le margrave. Lui et son frère l'électeur » de Mayence tombent chaque jour dans de plus

(1) Nous renvoyons à M. Mignetpoup le texte des propositions formulées dans le détail des négociations qu'il a le premier exposées (t. I, ch. 2, § 5, 6 et 8).

» grandes avarices... La chose en est arrivée au point » que celui des deux rois qui donnera le plus et » promettra le plus l'emportera. Il me paraît très à » propos d'envoyer tout de suite quelqu'un qui se » joigne à moi, et qui soit muni des pouvoirs néces- » saires pour conclure et ratifier. »

Que répondait François I®' sur celui que les agents impériaux appelaient le père de toute avarice?

a Si avant ou après la totale et finale conclusion » prise par mes ambassadeurs avec le marquis , ils » aperçoivent quelques offres pour le faire bransler » et changer, qu'ils soient advertis d'y avoir l'œil et » eulx tenir près dudit marquis et de ses servi- » teurs, et principalement de ceux qui conduisent » les affaires ; et s'il demande quelque chose , soit » pour lui ou son fils , qu'ils le lui accordent et lui » en facent, en vertu de leurs pouvoirs, les pro- » messes telles qu'il les demandera et qu'ils le trai- » tent et mènent de sorte qu'il demeure ferme et » tienne sa foy et promesse ; car pour ce faire, je n'y » veuil aucune chose espargner quelle qu'elle soit. »

Bien rente, l'électeur contracta, le 8 avril, l'engagement suivant :

« Nous Joachim , par la grâce de Dieu margrave » de Brandebourg, archi-chambellan du Saint- » Empire romain, etc., etc. (1), songeant dans notre

(1) L'Electeur s'intitulait aussi : duc des Slaves, Les théories sur la mission allemande de la Prusse n'avaient pas encore été inventées.

» esprit que l'office d'Empereur a été principale- » ment institué pour protéger et défendre la foi • catholique et aussi pour repousser ses plus féro- » ces ennemis, ce qui ne saurait se faire comme » il convient, à moins que la couronne impériale » ne soit décernée à un prince très-prudent dans le » conseil, vaillant dans les batailles , doué de toute » la vigueur du corps, arrivé à la fleur de Tâge, de » telle sorte qu'on puisse le dire puissant de parole » et d'action. Or, comme dans ce temps, le cruel » tyran des Turcs, prince très-redoutable, projette » diverses entreprises contre la chose chrétienne, » il est indubitablement à craindre, si les chrétiens » ne lui résistent pas d'un opiniâtre courage et avec » les forces les plus considérables, et si le Dieu » très-bon et très-grand n'arrête pas sa cupidité et » sa volonté , qu'il ne ravage la chrétienté , ne l'as- » servisse et ne l'accable sous un joug insupporta- » ble. C'est pourquoi , appelé que nous sommes par » la divine Providence à la dignité de margrave , à » la principauté du Saint-Empire, au nombre des » électeurs, nous désirons par dessus tout qu'il » soit mis de nos jours à la tête de l'Empire quel- » qu'un possédant les vertus nécessaires pour rem- » plir virilement l'office qui lui sera imposé. Nous » avons donc jeté les yeux sur le très-invincible et » très-chrétien prince François, par la faveur de » Dieu roi des Français , duc de Milan et seigneur » de Gênes qui, par son âge florissant, son habileté.

» sa justice, son expérience militaire, Téclatanta » fortune de ses armes et toutes les autres qualités » qu'exigent la guerre et la conduite de la Républi- » que, surpasse, au jugement de chacun, tous les » autres princes chrétiens. Nous promettons en » parole de prince, sur notre foi et par ces présentes, » que nous éhrons le roi très-chrétien roi de& » Romains et ensuite empereur. »

Poussé par le comte de Nassau et Gérard de Pleine, ambassadeurs de Charles, le margrave demanda entre autres propositions sérieuses qu'on lui transférât le vicariat de l'Empire dans l'Allemagne du Nord précédemment attitré à la Maison de Saxe. On arriva ainsi au serment solennel, prêté à Francfort sur les Evangiles à l'ouverture de la Diète : « élire pour chef temporel du peuple chrétien, c'est-à-dire roi des Romains futur empereur, celui qui convient le mieux à cette charge, autant que mon discernement et mon intelligence me dirigent et me commandent. » Les intrigues et l'or des deux compétiteurs avaient tellement troublé les consciences, que François P'" se décida à retirer sa candidature. Hostile à la Maison d'Autriche, il prescrivit à l'amiral Bonnivet d'écarter à tout prix Parchiduc, de faire porter les voix sur un prince allemand. Son amitié pour l'électeur de Brandebourg était si vive, qu'il recommanda sa candidature à ses ambassadeurs, lettres du 26 juin ! Il n'en donnait d'autre raison, en dehors de son échec personnel, que l'af-

fection qu'il avait vouée à la personne du prince Joachim.

Les historiographes de HohenzoUern ont oublié cotte page de leur histoire. Avec M. Mignet, nous aimons à la leur rappeler.

Le conclave de l'église de la Saint-Barthélémy fut tenu le 28 juin pour l'élection de la sacrœ Csesaresa Majestatis. Le discours de Tarchevêque de Mayence, frère du margrave, emporta les votes par son habile exposé. S11 gagna la pension de Charles-Quint à juste titre, les ambassadeurs français ont négligé de nous apprendre s'il rendit à François P*" ses dons et son or. Mais son descendant, Frédéric II, éclaire cette incertitude et ce silence par un aphorisme cher à ses successeurs : On n'a jamais tort que quand on rend.

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