LOUIS XIV
Admirateur intéressé de la France, Frédéric- Guillaume lui demanda, le 24 février 1656, aide
et protection pour les biens et les provinces importantes qu'il tenait des traités de Munster et d'Osnabruck. C'est ce qu'énonce formellement le premier article du traité de Koenigsberg. « Les conquêtes , disait Tarticle VIII , seront partagées entre elles également. » Toute conclusion de trêve ou de paix devait avoir lieu par mutuel consentement.
L'alliance était dénommée défensive et sa durée , aux termes de l'article XI, était fixée à six ans. Les Hohenzollern oublièrent, selon leurs intérêts, les clauses françaises et Ton put retourner contre eux les expressions de 1633 : Plurimas ab adversâ parte injurias, violentias ac contumelias.
Comment le souverain qui allait combattre la Hollande appréciait-il le concours de Berlin ?
Nous avons en cela son témoignage le plus vrai et le plus intime, écrit de sa main. Louis XIV a laissé des Mémoires dont nous n'avons à faire ressortir ni l'importance ni la fidélité. Composés pour le Dauphin à titre d'Instructions propres à développer les vues et les principes qui ont dirigé le gouvernement, ils forment un complément d'études pour l'historien.
La partie relative à 1666, « Négociations contre l'Espagne et TAutriche, » expose la politique électorale ainsi :
« Pour engager l'électeur de Brandebourg à la » défense des Etats de Hollande, je lui envoyai » d'abord Dumoulin avec des propositions généra-
» les, et depuis même, voulant traiter la chose plus » précisément, j'avais résolu d'y faire passer d'Es- » trade, mon ambassadeur en Hollande, que je fus » obligé de contremander par le refus que cet élec- » teur fit de lui donner la main. Mais quoique la » fierté de cet électeur m'eût été fort désagréable, je » ne voulus pas qu'elle rompît un traité qui m'était » avantageux et qui, d'ailleurs, était rempli d'assez )) d'autres difficultés, car j'avais à combattre dans » cette cour et la persuasion de la douairière et la » considération du prince d'Orange. Mais à qui peut » se vaincre soi-même, il est peu de chose qui puisse » résister (1). Je dépêchai pour cette négociation » Colbert, maître des requêtes, et je vins à bout » de ce que je désirais. L^électeur de Brandebourg » s'obligea d'entretenir dix mille hommes à ses fixais » pour la défense des Provinces-Unies (2). »
Dans la partie relative au crédit du roi en Allemagne, nous lisons encore :
« Le * marquis de Brandebourg semblait alors » assez disposé à se joindre avec moi, ainsi qu'il » s'en était lui-même expliqué à l'un de mes mi- » nistres, parce qu'il prétendait retirer le duché de » Gueldres sur lequel il avait quelques droits (3). »
(4) Edition Dreys de 4 860, supérieure à ceUe de Grouvelle, 1806. — De 4666 à 4674 les Mémoires sont politiques. Depuis 4 672 on n'a plus que des Mémoires militaires qui n'appartiennent pas à cette édition. (V. p. cxcvj et s.)
(2) Ibidem, p. 4 44, t. I.
(3) Ibidem, p. 236, t. I.
Les propositions d'alliance émanèrent de Berlin^ le roi Taffirme à nouveau par cette double version :
« Et ce qui semblait me devoir encore plus ten- » ter d'accepter cette ouverture, c'est que Colbert » avait remarqué dans les discours de l'électeur de » Brandebourg le dessein que ce prince avait de » former une espèce de société avec moi pour la » conquête du duché de Gueldres sur lequel il avait » des prétentions de même que j'en avais sur le » Brabant (1). »
« Mais qui plus est, j'avais su que Télecteur de^ » Brandebourg eût été fort aise de se pouvoir joindre » avec moi pour attaquer les Pays-Bas... Il lui avait )) dit que si j'avais des prétentions sur le Brabant,. » il en avait sur le duché de Gueldres (2). »
Le 6 juin 1 673 l'Électeur venait à récipiscence et un nouveau traité était conclu au camp de Vossem , après un préambule douloureux pour Thonneur électoral.
« Monsieur le duc de Neubourg , y était-il dit , a » fait connaître au roi le désir qu'auroit Monsieur
» l'électeur de Brandebourg de restablir non
» seulement la première alliance qu'il a ci-devant » eue avec Sa Majesté et qui auroit esté altérée » depuis quelque temps par les traités qu'il auroit » faits avec les Etats-Généraux des Provinces-Unies.
(4) Ibidem, p. 26, t. II.
(%) Ibidem, p. S6, t. II.
» des Païs-Bas et les armes qu'il auroit prises » ensuite en leur faveur, mais de contribuer encore » en cette sorte à la pacification de T Allemagne; « Sa Majesté, qui avoit veu avec peine que ledi* » sieur Electeur eust pris une conduite opposée à » l'amitié qui a tousjours esté entre Sa Majesté et » Son Altesse Electorale et leurs prédécesseurs. »
Louis XIV promettait l'oubli du passé. Il imposait en retour l'alliance de Charles II à l'Electeur et la rupture de celle qu'il avait signée avec les Etats- Généraux. A ce prix, il lui restituait tout ce que ses armes ou celles de ses alliés avaient enlevé ou confisqué de ses provinces. Il prenait l'engagement de le faire admettre dans la médiation de paix avec la Hollande, après l'accommodement des affaires de l'Empire.
Le 31 mars 1679 étaient stipulées à Nimègue les conditions de la suspension d'armes entre la France et la Suède d'une part, le roi de Danemarck et l'électeur de Brandebourg de l'autre. La ligue organisée par ce dernier, après les brillants débuts oie la guerre de Hollande et la défection du roi d'An" gleterre, avait arrêté les conquêtes de nos armées et foulé aux pieds l'œuvre de Vossem, en 1672. Six ans plus tard , Nimègue était le théâtre des principales négociations entre la France et la Hollande, l'Espagne et le Saint-Empire. Notre diplomatie y dicta les clauses les plus importantes. La Maison de Brandebourg n'eut garde de s'y oublier.
Le 3 mai 1679 furent signés, entre les ambassadeurs de France et de Brandebourg, les articles par lesquels Wesel et Lipstadt seraient remis aux troupes du roi, avec une prorogation d'armistice. Sa Majesté, porte le premier article, y mettra garnison « jusques à ce que la paix entre Sa Majesté et ses alliez d'une part, et Monsieur l'électeur de Brandebourg soit signée et ratifiée. » Par Tarticle VI, la suspension d'armes que convenait le maréchal d'Estrade avec le sieur de Spaen, lieutenant -général de l'Électeur, devait durer « encore quinze jours. »
Le traité de paix qui en fut la suite s'élabora à Saint-Germain et s'y conclut avec la ratification, le 29 juin de la même année. Louis XIV, le roi de Suède Charles XI et Télecteur Frédéric -Guillaume y figurèrent comme parties contractantes.
On lit dans le préambule une critique très-fine sur la manière dont le Brandebourg observait les traités de paix avec la France :
(( Mais parce qu'au milieu mesme de ces derniers » troubles. Elle (Sa Majesté) a conservé beaucoup » d'estime pour ce prince et une disposition sincère » à le recevoir dans sa première alliance toutes les » fois qu'il se mettroit en état d'y rentrer. »
L'équilibre européen s'affirmait par le droit public qu'avait créé notre prépondérance en 1648. L'article IV de ce traité l'affirme en ces termes :
« Et comme les traitez de Westphalie doivent M toujours estre regardez comme le fondement le
— ibi —
» plus solide et le plus assuré de la paix et de la » tranquillité de TEmpire, et que Sa Majesté Très- » Chrétienne s'est déclarée dans tous les temps, » mesme durant le cours de la guerre, que son » intention estoit de les maintenir dans toute leur » force, que le roy de Suède s'est expliqué en la » mesme manière et que l'Électeur de Brandebourg î) témoigne estre dans le mesme sentiment, il est » expressément stipulé par cet article que les sus- » dits traitez de Munster et d'Osnabrug, conclus en » 1648, demeureront dans toute leur force et vi- » gueur et seront censez répétez dans le présent » traité, comme s'ils y estoient inserez de mot à » mot, à l'exception toutefois des changemens qui » pourroient y estre apportez par les articles sui- » vans. »
Frédéric-Guillaume gagna, par Tarticle VII dont les autres sont la paraphrase, « toutes les terres possédées par la couronne de Suède au-delà de la rivière d'Oder. » Il sollicita la paix avec le Dan emarck et vit nos bons offices s'interposer en sa faveur à la cour de Stockholm « pour lebien-etle repos général de la Chrestienté. » Le roi n'y mettait que cette condition : « ne donner aucun secours, directement ou indirectement, au roy de Danemarck s'il demeuroit encore en guerre contre la France et la Suède. » Ratifié à Postdam, ledit traité portait une ampliation où il était spécifié par l'Electeur : a promettant en foy et parole de prince de l'accomplir, observer
et faire observer inviolablement, selon la forme et teneur^ sans souffrir qu'il soit jamais allé directement ou indirectement au contraire. » Poursuivons cet examen.
Le jour se fait sur la politique de Louis XIV. Les publications diplomatiques, dues aux découvertes et aux recherches de la science, contiennent plus d'une surprise pour les adversaires implacables de la France.
La constitution de la Ligue d'Augsbourg, formée en 1686 et signée à Venise Tannée suivante, fut, de Taveu du comte de Garden, une conjuration contre Louis XIV. Le stathouder de Hollande trompa l'Allemagne.
L'Empereur, le roi d'Espagne, le roi de Suède, l'électeur de Bavière, la Maison de Saxe, les États des cercles du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, s'associèrent pour maintenir les traités de Westphalie, de Nimègue et la trêve de Ratisbonne. Au fond, Guillaume d'Orange convoitait le trône qu'occupait le duc d'Yorck, frère de Charles II, devenu Jacques II. Louis XIV était le seul roi qui pût entraver ses desseins. « Guillaume résolut donc d'occuper le » monarque sur le continent, de manière qu'il » ne pût songer aux affaires d'Angleterre ou du » moins y porter de grandes forces. Telle a été la » cause secrète de la Ligue d'Augsbourg (1). » De
(4) Hist. gén, des traita de Paix^ Garden, t. II, ch. 8, p. 430.
là les accusations de monarchie universelle lancées contre la France. Blessé dans son honneur, au courant des intentions des confédérés , Louis XIV courut aux armes, déclara la guerre et lança une seconde fois ses armées en Allemagne.
Au même moment, l'astucieux Guillaume abordait en Angleterre avec cinq cents voiles, gagnait la noblesse, soulevait Tarmée, contraignait son beaupère à fuir et se faisait proclamer roi d'Angleterre. La dynastie des Stuarts avait cessé de régner. La France devait reconnaître au traité de Ryswick l'usurpation qu'avait acceptée le Parlement. L'Angleterre y prit l'empire des mers qui devait lui assurer une action continentale si souvent discutable.
La Prusse s'était hardiment prononcée contre la France en faveur de la Hollande. Elle ne s'était pas contentée de marcher au secours des Provinces- Unies; elle avait sollicité de l'empereur Léopold l'honneur de s'opposer aux armées de la France au nom de la sûreté de TEmpire. Les marquis de Brandebourg, devenus par nous ducs de Prusse, s'emparaient, en 1701, du titre de rois en Prusse, pour se payer du concours prêté à la Hollande. Nous allons voir l'Europe ratifier cette appellation en 1713, et donner aux nouveaux élus des satisfactions qu'ils sauront élargir ferro et igné.
L'opinion est aujourd'hui fixée sur le différend relatif à la Succession d'Espagne. En vue de desseins durables, Louis XIV avait conclu à Ryswick une
paix hâtive et des alliances avec l'Espagne, la Savoie^ le Portugal, la Bavière et l'électeur de Cologne. Une imprudence, par l'expédition de lettres patentes qui réservaient les droits de Philippe V à la couronne de France au défaut du Dauphin et de sa descendance mâle , provoqua contre nous la grande alliance. Les puissances maritimes firent des ouvertures dans le sens d'un délaissement d'une portion de la monarchie espagnole à l'Autriche. Les refus de notre cabinet amenèrent la guerre. Le but final des vues particulières de Louis XIV est tracé dans le Mémoire pour servir dP Instruction au sieur marquis cTHarcourt. Ce mémoire est cité comme un modèle dans le genre diplomatique le ' plus difficile. Le temps n'en a diminué ni la valeur niTexposé. On y lit jusqu'au fond de l'âme du négociateur :
« Sa Majesté, y est-il dit, ne peut donner d'ordres » positifs au marquis d'Harcourt avant qu'il Tait » informé des véritables dispositions de l'Espagne » et avant qu'elle ayt jugé sur ce qu'il luy en écrira, » s'il luy convient davantage de prendre des liai- » sons avec l'Empereur ou avec l'électeur de » Bavière pour le partage de la succession, ou » de soutenir les droits de monseigneur le Dau- » phin (1). »
Une entreprise commencée avec une telle pru-
(1) Instruction de YersaiUes, le 23 décembre 4 697.
dence diplomatique devait renverser tous les obstacles. Les campagnes militaires de 1702 à 1712 furent marquées par des victoires et des défaites mémorables. Commencées noblement pour nos armes à Crémone en Italie, à Friedlingen près Huningue, elles se terminèrent à Denain dans le Pays-Bas, et illustrèrent sur mer nos forces navales par la prise de Rio-Janeiro qu'accomplit Duguay-Trouin.
Jamais des négociations pour la paix ne furent aussi laborieuses, aussi longues, aussi traversées dans leurs préliminaires que celles qui précédèrent le Congrès d'Utrecht. Dès 1705 la France avait ouvert des pourparlers par son plénipotentiaire auprès de l'électeur de Bavière ; ils s'étaient continués avec des fortunes diverses en 1706, en 1709 et 1710, pour aboutir après le renversement du ministère wigh dévoué à Malborough. Les Préliminaires de Londres du 8 octobre 1711, modifiés en contre-propositions en 1712, furent convertis en traité de paix avec l'Angleterre le 1 1 avril 1713. Une série de traités séparés termina les premières tentatives des conférences de Gertruydenberg, remontant à 1710, avec des modifications toutes à l'honneur de la France.
Le marquis de Torcy, rival d'Hugues de Lionne et de Pompone, a laissé un tableau des négociations d'Utrecht qui restera comme un chef d'oeuvre de la diplomatie française. Les Mémoires de Tillustre ministre traitent les négociations depuis le traité de
Ryswick jusqu'à la paix d'Utrecht, et se divisent en quatre parties. La troisième comprend le détail des négociations avec l'Angleterre pendant les années 1710 et 1711; mais la plus dramatique est l'histoire même du traité final.
Torcy y a fait un exposé des intrigues du prince Eugène, des perfidies de Malborough tel que la renommée de ces deux capitaines en est restée entachée, parce qu'elle fut coupable et anti-patriotique pour l'Empire comme pour T Angleterre.
L'un de ces projets consistait à s'emparer « de la personne de la reine, qu'on auroit obligée alors de casser le Parlement, » et de traiter avec nous sur de nouvelles bases , c'est-à-dire conformément aux vœux des États-Généraux hollandais. Torcy a rapporté les demandes par Mémoires diplomatiques que le prince Eugène fit au nom de l'Empereur; elles portaient sur deux points : discuter à Londres « entre les ministres d'Angleterre et lui, »> les affaires d'Espagne, et rejeter les propositions du cabinet de Versailles.
« La reine d'Angleterre, répondant à ces dîffé- » rents mémoires, observa qu'il était contraire à » l'intérêt commun des alliés de faire paroître entre » eux ou jalousie ou division lorsqu'il s'agissoit de » la paix. Cette princesse déclaroit qu'elle avoit » regardé les articles proposés par la France comme » des offres générales faites pour engager tous les
» Confédérés à traiter, puisqu'ils contenoient tout » tout ce qu'ils pouvoient demander. »
Créé prince de l'Empire, souverain territorial en Bavière, Malborough était déclaré coupable de péculat, suspendu de tous ses emplois afin de laisser libre cours à la justice, et Robert Walpole, envoyé à la Tour pour même crime, prédisait au vieux favori la fin de sa fortune politique comme de sa puissance militaire. Quelques mois encore, et après bien des obstacles, la paix fut signée entre la Hollande, l'Angleterre et la France, malgré des difficultés calculées. Avec le temps, elle devint générale entre les belligérants.
M. Marins Topin a peint, dans son ouvrage sur YEurope et les Bourbons sous Louis XIV, les vicissitudes de ces grandes transactions, la mauvaise foi comme les lenteurs calculées des représentants de la Hollande. 11 a usé de documents, les uns connus, la plupart ignorés jusqu'ici, et il en a tiré, au profit de l'histoire et de notre plénipotentiaire le cardinal de Polignac, un vrai parti. Ceux qui voudront connaître heure par heure les fautes des alliés, leur arrogance, les douleurs de Louis XIV, ses espérances, l'appui de l'Angleterre, le concours admirable de Bolingbroke en faveur du cabinet de Versailles, devront l'étudier dans le livre de M. Topin. Mais il est un côté par lequel ce travail est nôtre, c'est la partie relative à la Prusse.
Comment et à quel titre le très-jeune cabinet
de Berlin figurait-il dans la Grande Alliance ?
Les puissances alliées avaient déclaré la guerre à la France, en mai \ 702, séparément et itérativement : les Provinces-Unies le 8, l'Angleterre le 14, le Saint-Empire le 15. Les efforts de l'Empereur consistèrent à entraîner avec lui les princes allemands. La création d'un neuvième électorat avait mis l'anarchie dans la Diète germanique. La haine contre la France devait tout réconcilier. Les cercles de Souabe, de Franconie, du Haut-Rhin, du Bas-Rhin, d'Autriche, de Westphalie, l'électeur de Trêves adhérèrent en mars et mai 1702 à la protestation de l'Europe aveuglée.
La Prusse en profita pour ceindre la couronne royale et ne donner sa signature qu'en retour d'une ambition enfin satisfaite. L'accession desHohenzollern permit au chef du corps germanique de composer une majorité à Ratisbonne; alors seulement l'Empire appela la France en champ clos. Les électeurs de Brandebourg reniaient pour cause notre alliance, mais ils conservaient pieusement notre or et les avantages territoriaux que leur avait valu notre amitié !
L'Empereur avait séduit et attiré à sa politique austro- espagnole le nouveau roi En Prusse, en le reconnaissant le premier comme tel. Le prince Eugène, plus perspicace, s'écria en apprenant cet acte : Il faudrait pendre les ministres qui ont donné à VEmpereur un conseil aussi perfide.
Frédéric, lui, avait aussitôt consenti un traité, le 16 novembre 1700; il est connu sous le nom de traité de la couronne. Il s'y était engagé à fournir à son allié un corps de troupes comprenant dix mille hommes : une division pour un trône ! Le temps porta conseil. Un peu plus tard, le 30 décembre 1701, ce puissant monarque daigna favoriser la grande alliance de son appui ; il lui confia une demi-division, cinq mille hommes. L'appétit des honneurs s'augmenta l'année suivante. Le 28 octobre 1702, Frédéric P*", qui déniait les stipulations avantageuses, négocia sur l'emploi de ce dernier corps avec le cabinet de Londres. Par un article secret, il fit accepter ses droits éventuels sur les comtés de Neufchâtel et Valongin comme héritier universel de la célèbre Maison de Nassau-Orange qui appartenaient à la Maison de Longueville.
Que firent de grand les quinze mille hommes du nouveau roi de Prusse? Cela importe à l'auteur des Mémoires de la Maison de Brandebourg ; l'histoire n'a à rechercher que les satisfactions réclamées pour si peu de services effectifs. Les troupes composant l'armée anglaise étaient formées en grande partie de corps étrangers, parmi lesquels les cinq mille hommes de l'électeur de Brandebourg. Leur maître les excita à la révolte contre le générahssime britannique (1 ) dans un but de cupidité, « car elles
(1) Mémoires du marquis de Torcy, p. 719.
voyaient la fin de leurs subsistances dans la fin de la guerre (1). » Passons.
Il ne suffisait plus aux Hohenzollern de compter parmi les Maisons princières du Saint-Empire, ils entendaient s'asseoir dans les conseils de l'Europe.
Ils avaient eu la bonne fortune de s'allier tantôt avec la France, tantôt avec l'Angleterre, tantôt avec les puissances du Nord. Ils étaient devenus le bras droit des unions et des ligues protestantes au nom de la liberté de conscience et de la réforme ; ils en avaient été l'âme dans les contestations de l'ordre purement politique, retirant toujours de l'un et de l'autre rôle quelque agrandissement. Les sécularisations ecclésiastiques avaient été fertiles en dons au XVI® comme au xvii« siècle. Nous avons cité les résultats du traité d'Osnabruck, base de leur élévation future par la main même de la France, de Henri IV à Richelieu et Mazarin.
En 1713, ils poursuivirent un double but : la royauté et le rôle de puissance contractante dans les assemblées diplomatiques. Alors seulement les margraves de Nuremberg, électeurs de Brandebourg, ducs de la Prusse Orientale, deviendraient rois, quoique rois en Prusse et s'égaleraient aux grandes puissances.
Frédéric I«^ demanda donc des lettres de royauté aux monarchies réunies en Congrès et en fit une
{\) Mémoires du maréchal de ViUars, p. 209.
des conditions essentielles de la paix^ sans cela il déclarait hautenient que le sacre de Kœnigsberg refuserait son consentenient. Il pensa que s'arrondir donnerait de Téclat à sa couronne et fornaerait pour la mosaïque de ses peuples un don de joyeux avènement. Il formula ses demandes en trois points : dans les Pays-Bas la propriété de la partie espagnole du duché de Gueldre; en France, la principauté d'Orange ; en Suisse, la principauté de Neufchâtel (1).
Malheureusement pour le roi, la Gueldre était ambitionnée par un compétiteur et la Hollande avait conclu un traité avec le cabinet de Londres le 29 octobre 1709. Le ministère de 1713 pouvait-il annuler le traité de barrière librement consenti par lui? Le vote par lequel la Chambre prussienne avait annulé cet acte pour n'avoir point satisfait aux engagements contractés, permit de partager les Etats en litige entre les Provinces-Unies et le nouveau royaume.
Les titres mis en avant pour revendiquer la principauté d'Orange n'étaient guère acceptables- Frédéric II rencontra dans le prince de Nassau-Dielz un rival que Guillaume III avait choisi pour héritier en 1702. Le prince de Conti, au nom de la Maison de Longueville, ajouta ses prétentions aux deux autres. Louis XIV fit valoir un hommage rendu en 1475 à Louis XI, une vente faite par Guillaume VII d'Orange
(4) Actes, Mémoires, etc., aux art. 2, 3, 4, 10 de ses demandes.
de tous ses droits, et le Parlement de Paris trancha le débat par arrêt en attribuant le dominium utik au prince de Gonti avec la souveraineté au roi de France (1).
Frédéric fut plus heureux pour la principauté de Neufchâtel qu'il réclamait comme héritier de la Maison d'Orange. Les États de cette contrée annulèrent en ce qui les concernait les effets d'un arrêt du Parlement de Paris qui avait adjugé à Gonti le sujet du débat conformément au testament du dernier souverain : Gharles-Pâris de Longueville. La mort de la duchesse de Nemours sa . sœur permit d'en appeler au vœu du pays qui adjugea l'administration de la principauté au roi en Prusse par partage provisionnel, 10 novembre 1707. Le congrès confirma cette décision. Il reconnut en outre le titre de roi pour le duché de Prusse. Ge n'est que vers 1778 que Frédéric II lui-même signa comme
roi de Prusse.
Einpressés à se jeter dans les querelles religieuses, les margraves de Nuremberg ceignirent la couronne royale du double consentement des Habsbourg et des Bourbons.
La France reconnut l'électeur de Brandebourg -^i , lui donna le titre de Majesté et accorda
P OTfc -ssadeurs tous les honneurs et pirîvilèges ases-^^b^
^rden a exposé avec soin les complications (*J I^-e coîn'tè 'â-a Gî^ affaire en son Histoire ^ t. II, ch. <0,
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dont jouissent ceux des têtes couronnées (1). Elle Taccepta comme souverain de la principauté de Neuchâtel et de Valengin et confirma aux sujets de ces deux comtés les privilèges dont ils jouissaient précédemment en France. Elle fit plus encore; elle autorisa le nouveau roi à retenir le titre et les armes delà principauté d'Orange avec permission d'en donner le nom à la Haute Gueldre (2). Mais la demande qui voulait la cession de la partie de la Franche-Comté qui est en deçà du Doubs y joint le château de Joux lui fut refusée. « A Texemple des Hollandais, nous dit le marquis de Torcy, chacun de leurs alliés nous demandait, sous prétexte de barrière, quelque démembrement de la France, j» ' Protecteur des protestants, Frédéric l^ formula des conditions que la politique absolutiste de Louis XIV ne sut pas accorder.
Vainqueur à Madrid et à Vienne par Villars et Torcy, par Polignac et Bolingbroke, le roi eût tout gagné à redevenir politique comme Henri IV : il refusa, ce fut une faute au milieu de tant de gloire (3).
(<) Traité d'Utrecht, France et Prusse, article séparé 4.
{t) Ibid., articles 9 et 40.
(3) Jugement de Torcj sur la Paix d'Utrecht :
« Si Ton compare la paix d'Utrecht avec les préliminaires proposés par le pensionnaire Heinsius en 4709, suivis des demandes encore plus dures que les députés des Etats-Généraux fii*ent dans les conférences tenues à Gertrujrdenberg en 4740 ; si le souvenir n'est pas effacé de l'état où se trouvait le royaume