LOUIS XV
Le premier acte du Parlement de Paris s'arrogeant le pouvoir suprême au lendemain de la mort de Louis XIV^ fut de confier le royaume au duc d'Orléans sous le titre de Régent. Celui-ci s*empressa de renouer avec l'Angleterre des relations intimes, l'abbé Dubois déploya des qualités rares dans l'ambassade secrète dont il conduisit les négociations. Le Dauphin devait briser un jour l'entente des cabinets de Londres et de Versailles, nous savons à quel prix. 11 ne fut guère mieux inspiré à Berlin et, en haine de la Maison d'Autriche, se fit le champion des ambitions de Frédéric II, de 1740 à 1756; puis versatile et mobile passa sans raison du côté de l'Autriche, impuissante visiblement à soutenir un duel où la France pouvait poser en modératrice, mais non en belligérante.
Le 4 août 1717 le Czar, le roi de France et le roi
dans les années 4708, 4709 et 1710, et si l'on se rappelle les fatales batailles d'Hochstedt en 4704, de Ramillies et de Turin en 4706, la journée d'Oudenarde en 4708, celle de Malplaquet en 4709, tant de disgrâces suivies de la perte de places impo^ tantes, ces malheureuses époques ne prouveront que trop le peu que cette paix coûta à la France en comparaison de ce qu'elle avait perdu et de l'état du royaume ; peut-être môme pourraiton dire les avantages inespérés qu'elle retira de l'opini&treté de ses ennemis à lui imposer des conditions injustes dont Texécation était impossible. »
de Prusse conclurent à Amsterdam un traité par lequel ils s'engagèrent (c à maintenir la tranquillité publique rétablie par les traités d'Utrecht et de Bade^ » en outre <c à ce qui sera stipulé dans ceux de la paix du Nord avec le Gzar de toute la Russie et avec le roi de Prusse. » Un traité de commerce et de navigation sur la base des « nations qui sout traitées le plus favorablement » en fut la conséquence. Les bons rapports avec « la Grande-Bretagne et la République d'Hollande » furent affirmés à nouveau (art. IV) et les parties contractantes invitèrent les autres Etats à entrer dans le présent traité pour le maintien de la tranquillité générale de TEurope. Dans les articles séparés et secrets, lalliance fut dite défensive et offensive, le roi de France y fut reconnu « Médiateur » pour les affaires de Suède. La Prusse poursuivait <c la garantie de la cession de Stetin dans la paix du Nord. » Les articles secrets disent seuls ce qu'il est utile de connaître sur l'acte de 1717.
Le même esprit d'entente persista en 1 725, et le 3 septembre une alliance fut conclue « entre Leurs Mfiyestés britannique, Très-Chrétienne et Prussienne à Hanover , avec trois articles séparés concernant l'affaire de Thorn et le Cas d'une guerre contre V Empereur et VEmpire. » Le préambule donne pour cause à cette entente : « Prendre d'avance de nouvelles mesures pour les cas où il pourrait arriver quelques troubles dans l'Europe. » La durée était
de quinze ans et la Hollande y était spécialement invitée à y adhérer (art. VII). Le roi de France était ainsi désigné : « Gomme S. M. T.-Chrétienne, intéressée particulièrement par sa qualité de Garant des traitez de Westphalie, au maintien des Privilèges et Libériez du Corps germanique. » Le maintien de la paix d'Oliva fut la base de ces négociations ; notre diplomatie s'exposait à une guerre si certaine pour seconder la Prusse et TAngleterre, que leurs plénipotentiaires disaient dans le troisième article séparé, que Leurs Majestés « ne seroient pas obligées suivant ses constitutions (de l'Empire) de fournir aucun contingent » contre nous ou tellement conforme au pacte fédératif qu'il assisterait aux opérations eu seconde ligne !
Parmi les fautes diplomatiques de la France inspirées par sa sympathie pour la Prusse, il en est peu d'aussi graves que celle du traité de Breslaw.
« Sa Majesté Très-Chrétienne, y était-il dit, s'en- » gage pour Elle et pour ses successeurs et héritiers » à perpétuité, de garantir de toutes ses forces, » contre qui que ce puisse être, à Sa Majesté le roi » de Prusse, ses successeurs et héritiers à perpétuité, 9 la possession tranquille de toute la Basse Silésie,. » la ville de Breslaw y comprise. »
En retour, la Prusse garantissait le maintien de la religion catholique ; elle abandonnait en faveur de la Maison palatine de Sulzbach et de ses héritiers, ^s droits de succession — hypothétiques certes i—
sur les duchés de Juliers et de Bergue. Encore la France devait-elle obtenir « une cession formelle de la Maison d'Autriche. » Toujours prudente, la cour de Berlin exigeait le concours de la Maison palatine en faveur de laquelle s'interposait le cabinet de Versailles et priait ce dernier d'inviter à la concurrence de cette garantie « telles autres puissances qu'on pourrait trouver. » Elle désignait nominativement TEspagne, la Suède et la Bavière, article séparé et secret entre la France et Frédéric IL
Si les traités sont les archives des peuples, les
hommes d'Etat négligent parfois, en Prusse, les titres
de reconnaissance qu'ils créent à notre patrie»
A défaut de leur culte, le droit public les conserve;
et, ne prescrivant pas, les fait survivre à tous les
bouleversements. On a abandonné dans TEurope
moderne le système de garanties auquel on avait eu
recours à la fin du xv« siècle et qui porta quelques
princes à choisir un des leurs comme conservateur
de leur traité : Quod hujus pa^yis, fratemitati$
et ligm Conservator existât. On avait compris la
difficulté pratique de faire exécuter tous les articles,
car au cas de contravention de Tune des parties, les
conservateurs devaient aider la partie lésée. On en
appela au xvn« siècle à la bonne foi et à l'honneur
des contractants. La Prusse n'a pas brillé au premier
rang parmi les tenants, elle a préféré la politique
desprop^ts. Félicitons-nous d'avoir toujours répudié
ces doctrines.
Le démembrement de TAutriche n'excita pas les colères de notre cabinet prêt à déclarer la guerre à l'Angleterre elle-même. Louis XV était vraiment halluciné. Voltaire nous apprend dans sa Correspondance le fond des pensées royales à Berlin comme à Versailles. Le 3 août 1743 il écrivait à notre ministre des affaires étrangères : « Je suis » obligé de vous dire que dans sa dernière lettre, » il (Frédéric II) s'exprime dans les termes les » plus durs sur sa conduite passée, mais il paraît » en sentir autant d'affliction qu'il en parle avec
» violence La France est une maîtresse qu'il a
» quittée, mais qu'il aime et qu'il souhaite passion- » nément de voir embellie(l). » Le 7 décembre 1744 il écrit encore au nouveau directeur de nos relations extérieures : « Si vous pouviez me faire en- » voyer la déduction en faveur du droit de l'Empe- » reur à la succession des Etats héréditaires, je » serais plus en état de travailler aux choses pour » lesquelles vous permettez que je m'emploie (2). »
Parle traité de Francfort, laFrance devait se jeter sur les Pays-Bas autrichiens pendant que la Prusse ferait une campagne de Bohême qui ruinerait les droits de Marie-Thérèse et lui vaudrait de nouveaux territoires.
On connaît l'issue de cette entreprise : le traité
(1) Lettre à M. Amelot.
(i) Lettre à M. d'Argenson.
d'Aix-la-Chapelle de 1748 venant confirmer ou réformer les stipulations des traités antérieurs de Breslaw, de Berlin et de Dresde. C'est par lui que la Prusse a définitivement pris le rang de grande puissance dans l'équilibre. La reine de Hongrie, accablée par nous , s'engageait, au nom de l'Empereur son mari , à concéder au roi de Prusse et à sa Maison électorale tous les privilèges et prérogatives accordés aux Maisons électorales de Saxe et de Hanovre. Elle promit ses efforts pour disposer l'Empereur à confirmer aussi tous les avantages que Charles VII avait accordés à Frédéric II par l'article 7 du traité de Dresde.
Louis XV n'avait plus qu*à combattre l'Angleterre même en s'alliant à l'Autriche; il le fit et y perdit la puissance coloniale de notre patrie. Une interprétation d'article du traité d'Aix-la-Chapelle en fournit l'occasion (1). Les stipulations de la paix de Paris devaient dire le dernier mot de cette ruine qui pèse sur la mémoire de Louis XV.
L'ambassadeur à Francfort, Chavigny, a une grande part dans les origines du traité d'alliance que conclurent la Prusse et la France en avril t744. Ce fut lui , nous raconte l'auteur des Mémoires du maréchal de NoaîUes, qui étudiant les sentiments
(4) Mably a exposé les origines de cette malheureuse querelle daûB les Négociations relatives à la fxàx d'Aix-la-Chapelle, en son Droit public, t. III.
des divers princes (f Allemagne, a s'assura que plu- » sieurs étaient disposés à s'unir contre la reine de » Hongrie pourvu qu'on leur donnât des subsides- » Il revint en France au mois de janvier rendre » compte de sa mission. De concert avec le maré- » chai de Noailles y il rédigea le plan d'une ligue » pour soutenir V Empereur (Charles VII, de
» Bavière) L'on envoya Chavigny pour négocier
» la ligue. » Frédéric est ainsi jugé : « Le roi de » Prusse, inquiet et jaloux des progrès de la reine ))• de Hongrie, désiroit de reprendre les armes; » mais trop habile pour se compromettre, il atten- » doit que la France montrât de la vigueur et qu'il » pût compter sur ses efforts. » Il formula se& conditipns : « Comme son intérêt passoit avant » tout, il ne manqua pas d'observer qu'il alloit » courir les hasards d'une guerre qui pour être }> courte n'en seroit pas moins rude ; qu'ainsi on y> devoit lui faire toucher du doigt et à Vodil les j> sûretés capables de le faire agir offensivement et » les avantages propres à le dédommager des ris- » ques et de la dépense. Chavigny fit entendre à ^ son ministre que les sûretés seroient une armée » française sur le Rhin, une autre sur la Meuse et ;d une puissante diversion en Italie (1). » Le ministre prussien se déclara satisfait et déclara que de son
(4) Livre V, p. 3S9. Edit. Michaud.
côté son maître agirait avec quatre-vingt mille hommes {{).
Le J}ut de la ligue était le maintien des Gonstitutiens impériales sur les bases de la paix de Westphalie , le rétablissement de la paix dans le corps germanique^ la restitution des Etats patrimoniaux à l'électeur de Bavière devenu Empereur sous le nom de Charles YII , enfin raccommodement à Tamiable ou par décision juridique des différends relatifs à la Succession d'Autriche,
Le maréchal de Noailles a entendu dire de lui que depuis longtemps le ministère français n'avait rien conçu d- aussi grand. En fait » la Maison de Habsbourg fut ébranlée de cette terrible commotion et nul ne peut prévoir ce qui fût advenu si la mort n'avait enlevé Charles VII et détruit toute compétition en janvier 1745.
La France avait été menacée dans ces négociations d'un démembrement. Le roi d^Ângleterre avait tenté d'opposer l'élu du maréchal de Belle-Isle à ses bien- £aiteûrs. « On lui proposoit même d'échanger la Bavière pour l'Alsace, la Franche-Comté et la Lorraine dont on formeroit un royaume après les av(Hr conquises. x> On voit à quel point les passions étaient surexcitées et jusqu'où montèrent les haines nationales en plein xvni® siècle. Il n'est pas de
(4) Marie-Thérôt<e avait stipulé de son côté à l'égard de ses ttUiés qu'on reprendrait à Frédéric ses conquêtes et qu'elle reeouTrerait la Silésie.
période dans l'histoire de l'Europe où il se soit proposé , tenté et accompli plus de démembrements ! Les textes des traités le prouvent. Que serait-ce si on dépouillait les dépêches des cabinets et les archives des chancelleries en entier ?
Les vjBiriations de Frédéric II ont fait dire à des politiques ses contemporains que sa prudence stimulait son activité, qu'il se réservait des ressources dans tous les événements et qu'il « ne vouloit pas se donner des liens qu'il ne pût rompre quand il le jugeroità propos (i). » Il ambitionnait en 1744 le cercle de Kœnîgsgratz en Bohême pour sa fertilité et sa population, la ville de Kollin, la seigneurie de I^ardubitz, les cercles de Buntzlawet de Leitmeritz selon le cours de l'Elbe. L'Empereur le lui promit comme prix de son concours (2), car Frédéric étonnait TEurope par son habileté dans les négociations qu'égalait seul son bonheur à la guerre. Paralyser la Saxe ou l'entraîner avec lui , aller droit à Prague, se porter sur Vienne, au nord secouru par la Suède et défendu par la Russie , tel se montra le jeune roi.
De son côté Chavigny fut digne du souverain qui devait bientôt étonner le monde. Ardent dans la négociation , habile à ménager les intérêts en présence, secondé par le maréchal dé Noailles, les cabi-
(4) Ibidem p. 334.
(3) Art. S de rinstrument dn S2 mai, publié par Koch sur l'original des affaires étrangères de France.
nets amis conclurent par lui une Union où entrèrent l'Empereur, le roi de Prusse , le roi de Suède pour la Hesse et TElecleur palatin.
Frédéric fît ses conditions et se lia avec Louis XV par un traité que résume Tauteur des Mémoires de Noailles en ces termes :
(( Dans le Mémoire composé par le maréchal et » que Louis XV avait approuvé, on proposoit au roi » de Prusse l'union qui se négocioit à Francfort ; on » s'engageoit à presser TEmpereur de lui faire les » cessions de Bohême qui seroient à sa convenance; » on consentoit à un traité particulier d'amitié, » d'alliance et de garantie réciproque comme » Rothenbourg l'avoit demandé (1). »
L'Union de Francfort est du 22 mai et la France, qui devait jouer un rôle si considérable, y entra par acte d'accession le 6 juin 1744; mais ce fut une diplomatie qui inspira la poHtique de Charles VII et de Frédéric IL La Guerre de la Succession d'Autriche fut faite au nom de PéquiUbre européen; l'acte le dit formellement : « Regia vero Majestas Christiana tanquam vicinus amicus sacri romani Imperii et sponsor pacis Wesphalicse cùm semper in animo habuerit » Les événements contemporains confirment après plus d*un siècle la politique du cabinet de Versailles en 1740.
Si l'abaissement de la Maison d'Autriche était le
(0 Ibid. p. 338.
programme traditionnel du cabinet de Versailles, le roi de Prusse entendait aussi se Tapproprier. Il a constaté ce soin en ses œuvres et l'un des aveux les plus intéressants faits par lui est contenu dans ses Mémoires sous cette rubrique : De ce qui s'est passé de plus important depuis 1775 jusqu'à 1778. Les affaires de Pologne étant terminées, il le déclare avec emphase, il pensa qu'un nouveau roi et de nouveaux ministres accepteraient une entente qu'il jugeait utile pour ses desseins. Il joignit à ses démarches diplomatiques le projet de réconcilier la Tzarine avec le nouveau roi de France. Il fit passer ses insinuations non par l'ambassadeur accrédité auprès de sa cour, mais par celui qui le représentait à Paris. M. de Goltz s'adressa directement à M. de Maurepas « en lui exposant le désir de son maître de se rapprocher de la France. » Le ministre français accueillit si bien ces ouvertures, qu'on convint d'une entente à Berlin même. Un militaire, M. de Jaucourt, fut chargé de recevoir les ouvertures de Frédéric II ft sous' prétexte de voir les manœuvres des troupes prussiennes, » inspiration du roi.
Les entretiens sont connus par ce qu'en a constaté le prince. « Les choses, dît-il, furent reprises » depuis la paix jusqu'aux temps où Ton était ; bien » des matières relatives aux conjonctures passées et » aux circonstances présentes furent discutées. On » poussa les conjonctures dans l'avenir. L ambition
» démemji/rée de VEmpereur ne fut pas mise en » oubli. Enfin, après avoir discuté à fond les inté- » rets des deux cours , M. de Jaucourt convint que » l'alliance de la Prusse convenait mieux en tout » sens à l'avantage de la France que celle de la » cour de Vienne. » Si une alliance immédiate ne fut pas conclue, Frédéric avoue qu'il s'ensuivit plus de confiance et plus d'harmonie qu'il n'y en avait eu depuis longtemps. Une alliance effective s'ensuivit.
Où est en ceci la vérité sur l'Ennemi héréditaire ?
L'affaire de la Succession de Bavière pouvait se produire, peu importait au cabinet de Berlin. Il savait que le mariage du roi de France avec une archiduchesse d'Autriche n'influerait en rien sur la politique du cabinet de Versailles. N'allait-on pas poursuivre ensemble un but commun ? Les fautes de l'empereur Joseph devaient la rendre nécessaire. Le Saint-Empire allait au - devant de ses ennemis.
La paix d'Aix-la-Ghapelle, en rendant le repos à l'Europe, n'avait pu détruire l'esprit de rivalité qui existait entre la France et l'Angleterre. La politique jacobite de Versailles avait laissé dans les partis anglais des ferments de haine. La France, de l'aveu des publicistes allemands, avait une supériorité marquée sur terre ; la Grande-Bretagne la partageait sur mer , car elle avait su abaisser notre marine. Aussi, lorsqu'elle la vit se relever et un
ministre déclarer qu'en dix années nos arsenaux auraient lancé 111 vaisseaux de ligne, 54 frégates et un nombre proportionné de petits bâtiments (1), elle redouta la perte de sa suprématie. Suscitant des interprétations perfides dans le texte des traités^ elle jura notre perte coloniale. Plaçant Télectorat de Hanovre sous la protection de Frédéric 11^ Georges II détacha ce prince de la France et contraignit notre politique à remanier son système d'alliances. La convetilionde neutralité de Versailles du 1^"^ mai 1756 préluda à la Guerre de Sept ans. La France et TAutriche confirmant la paix de Westphalie et les traités subséquents, se garantirent mutuellement rintégrité de leurs Etats pour les possessions situées en Europe. La paix d'Hubertsburg et de Paris devait terminer ce duel en 1763. Notre situation maritime et notre empire colonial y furent ruinés pour un siècle.
LE DIRECTOIRE ET hk PRUSSE
Nous avons raconté les trois invasions de la France par la Prusse, de i 793 à 1 795, voyons maintenant ce que voulaient les membres du gouvernement directorial à la paix de Bâle et en quoi ils se trompèrent.
(1) Traités de paix, Koch, t. III, p. 7 ch. 17, en note.
Les représentants du peuple près Tarmée du Nord apprirent au Comité de Salut public la prise de Charleroi et l'échec de la coalition, le 7 messidor. On retrouve dans leur rapport la haine générale qui animait le pays contre la politique de Vienne.
a Jourdan, écrivent les commissaires, doit vous » adresser les articles honorables par lesquels vous » verrez que l'orgueil de la Maison d'Autriche a V passé sous le joug. La garnison prisonnière est » de trois mille hommes. Nous avons trouvé cin-
» quante pièces de canon Nous présageons la
» victoire. Nous envoyons les drapeaux. »
L'abaissement de TAutriche devait nous inspirer une politique dangereuse, mais trop en rapport avec Tétat des esprits, pour que la clairvoyance d'une inteliigenceélevée pût rien contre la force des préjugés et de Topinion.
Il s'est rencontré cependant un homme assez hardi pour protester contre les tendances du Comité des relations extérieures. Cet homme, c'est Merlin de Thionville, commissaire de la Convention à l'armée du Rhin près Pichegru. Il a eu un jour le génie de la préscience, et, devinant les événements militaires, a dépeint leurs conséquences avec pénétratîto.
Qtielle paix voWait-il et avec qui ?
MèrRù voulait conserver paif* traité les Pays-Bas
atftrîôhiens et le Rhin français que nous possédions
par les armes.
ht
Gomment garder les possessions de Tancienne Maison française de Bourgogne, devenues le cercle de Bourgogne dans le Saint-Empire ? On ne pouvait les obtenir que par traités, en négociant avec TAutriche de qui seule elles dépendaient et qui seule les céderait avec le pre'stige du droit.
Gomment s'adjoindre cette rive gauche du Rhin, frontière toute naturelle de FEst, aussi nécessaire à la France que Pétaient au Sud le comté de Nice et le duché de Savoie^ ou dans TEst la Franche-Gomté? Merlin avait l'intelligence trop haute et la vue trop déliée pour ne pas comprendre que les deux puissances qui partageaient TAllemagne en deux camps depuis un siècle tendaient réciproquement à l'absorber : l'une par la force de la tradition, par l'exercice, six fois séculaire du pouvoir suprême ei par l'extension matrimoniale de ses Etats héréditaires; l'autre, par l'Union des princes protestants et par un esprit de conquête nettement avoué depuis 1784.
Quelle était, au moment des négociations de Bàle, la situation respective des deux cabinets? quelles propositions offraient-ils à nos plénipotentiaires ?
L'Autriche demandait la paix, mais pour tous; on sait si les défaites des confédérés avaient été nombreuses et complètes. La Prusse, au contraire, entendait traiter directement avec la France, seule, pour son compte personnel. C'était, disait son représentant, nous livrer le Rhin, et ce du consentement de l'Allemagne obtenu par ses résidents.
Merlin écoutait et répondait non — en dedans. Il préférait jeter la discorde entre la Prusse et TAutriche, contraindre l'Allemagne à prendre parti pour Tun ou l'autre des champions, partager les forces menaçantes de ce corps considérable placé au centre de l'Europe et mettre ainsi le feu chez ces envahisseurs féodaux qui avaient impertinemment menacé la France par le Manifeste de Brunswick de remettre Tordre dans nos institutions. La mésintelligence devait, en effet, se produire, car en nous donnant la Belgique et les bords du Rhin , l'Autriche abandonnait les textes des capitulations, violait quoique contrainte l'esprit de la Constitution germanique et rompait l'unité de l'Empire. Bien plus, elle s'agrandissait du duché électoral de Bavière, punissait l'ingrate Maison de Wittelbasch et accomplissait le vœu de 1778 que l'Union des princes, l'épée de Frédéric II et l'imprudence du cabinet de Versailles avaient entravée par la paix de Teschen.
Mais laissons la parole à l'habile conseiller et admirons cette page prophétique :
« Vous avez la Bavière , écrivait-il au Comité de » Salut public, la Bavière qui est votre ennemie. » L'Autriche vient de jeter une archiduchesse dans » le lit du vieux duc Théodore et tôt ou tard elle » aura par des mariages ce qu'on l'a empêchée » d'avoir par les armes. Quant à la Prusse , avec » tous les petits Etats allemands qu'elle défend par » intérêt et qui la servent par égoïsme , elle aura
» de quoi suflRsamment tenir tête à sa rivale. Voilà » la compensation toute trouvée pour les Pays-Bas » autrichiens ; voilà la pomme de discorde entre la » Prusse et T Au triche. En politique, il ne faut pas » trop préférer V humanité à sa patrie^ on » s^ expose à être dupe.
» Qu'importe que des puissances astucieuses par » habitude soient ainsi exposées à se faire la guerre? » Qu'importe que les lions germains s'entre- déchi- » rent, pourvu que la France triomphe ? Je vou- » drais (ajoute-t-il par haine des malheurs de 1792 » à 1795 et par un patriotisme surexcité), je voudrais » voir le feu partout. La République jouirait du » calme et deviendrait, en fait de commerce et de » bonheur, ce qu'est actuellement la Suisse dans sa » neutralité. Elle serait même plus heureuse, puis- » qu'elle aurait plus de ressources et de meilleuy> res lois.
» J'y ai bien réfléchi sur les lieux , au milieu de » personnes bien instruites. La paix doit se faire » aux dépens de tous nos ennemis, mais surtout » aux dépens des plus faibles ; c'est par les faibles » qu'il faut arriver aux forts. Je ne vois pas qu'avec » le Rhin pour limite et d'autres petits Etats qui » nous sépareront de TAutriche , l'Empereur puisse » jamais être redoutable à la France, même avec la » Bavière.
» Et d'ailleurs , vous retomberez dessus s'il vous » y oblige. Vous ferez comme Rome avec Carthage.
» Si donc il veut traiter, moyennant que vous le ^ laissiez faire en Bavière , n'hésitez pas à accepter, j) et répudiant des projets gigantesques pour » aller chercher au loin des échanges , quand » vous en avez tout près, songez plutôt à quoi j» tiennent les destinées des Empires (I).
» Le Prussien, soyez-en sûrs, a dicté les lettres j» de Ratisbonne (2). Il lui sied bien de se mettre » ainsi en avant. Le roi le plus ardent à nous river j» les fers veut aujourd'hui sauver sa gloire et sa » puissance. Trompé par l'énergie de Jourdan, qui » a passé le Rhin après la campagne de Hoche en » Alsace et qui cerne Mayence , il veut devenir le -» ^pacificateur de l'Europe. Lui laisserons-nous jouer » ce rôle superbe et n'est-ce pas à nous qu'il appar- » tient tout entier ? (3) »
Qu'ajouter à ces paroles, éloquentes par les vérités qu'eltes exposent? On sait l'usage que firent de ces conseils des négociateurs peu perspicaces, dupes de l'habile baron Hardenberg. Les fautes de njôtre diplomatie à Breskw et à Bâle on les a consta^iées, la parole sera d^ormais à l'expérience.
(I) Lettres du t\ novembre et «^ ootobre 4794, des 18 et Kh mai f 79|(.
(ft) Souft la ppession de Bùavdenbesg, la Diète prodigua à la 'Ocmiiieiktipn, daajs une lettre de pabc, les mots en honneur : Fra^ Mmiti^ désintéressement.
<^. l^trAltc d'une, littrp da UK mai 47^8u
APPENDICE
TRAITÉS CONCLUS PAB LBS ÉLECTEURS DE BRANDEBOURG ET ROIS DE PRUSSE AVEC LA FRANCE, DE 4640 A 4792.
Henri IV. 4640. Traité d'alliance entre Henri IV et les Elec- ^
teurs palatins et de Brandebourg. Hall, 4 4 février 4640 (Dumont, t. V).
Louis XIII. 4633. Traité entre Louis XIII et l'Electeur de Brandebourg. Dresde, 86 féyrier 4 633 (Léonard, t. III).
Louis XIV. 4666. Traité d'alliance entre Louis XIY et l'Electeur de Brandebourg. Kœnigsberg, 84 février 4666 (Dumont, t. VI).
4 673 . Traité entre Louis XFV et Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, au camp de Vossem, 6 juin 4673 (Dumont, t. VII).
4679. Conditions de la suspension d'armes entre la France et la Suède d'une part, et le roi de Danemark et l'électeur de Brandebourg de l'autre. Nimègue, 3f mars 4679 (Dumont,.
t. VU).
Articles signés entre les ambassadeurs de France et celui de Brandebourg, par lesquelr Wesel et Lipstadt sont remis aux troupes du roi, avec prorogation d'armistice pour quinze jours. Zanten, 3 mai 4 679 (Idem).
Traité de paix entre Louis XTV et Charles XI roi de Suéde d'une part, et Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, d'autre part. Saint-Germain-en-Laje, t9 juin 4 679^ (Idem).
4748. Traité de paix entre la France et la Prusse. Utrecht, 4 4 aTrU4743 (Dumont, t. VIII).
Loais XV. 4747. Traité d'alliance entre la France, la Russie
et la Prusse. Amsterdam , 4 août 4747 (Dumont, t. VIII).
47S6. Traité d'alliance entre la France, l'Angleterre et la Prusse. Hanovre^ 3 septembre 47J6 (Dumont, t. VIII).
4744. Traité d'alliance entre la France et la Prusse. Versailles, avril 4744 (Moser, Versuch, t. VIII).
Acte de garantie pour le traité secret entre l'empereur et le roi de Prusse. Francfort, t4 juillet 4744 (Recueil des traités de Koch» t. I).
4753. Convention préliminaire de commerce entre la France et la Prusse. 14 février (Wenck, t. II}. 4766-4763.
NoTB, — Guerre de Sept ans : 4757 , traité de Stockholm contre la Prusse, entre France, Autriche, Suède. tS septembre.
4779. Traité de paix entre l'Autriche et la Prusse par la médiation de la France et de la Russie. Teschen (Martens, t. II).
Révolution. 4795. Traité de paix entre la Prusse et la France à
Bâle.
4796. Convention de Berlin entre la Prusse et la France.
4804. Accession de la Prusse à la paix de Lunéville.
4806. Traité de paix du 45 février (Paris), conces-
sion du Hanovre.
4807. Traité de paix de Kœnigsberg, instrument
séparé de celui de Tilsitt.