POLITIQUE TRADITIONNELLE DE LA FRANCE AVEC LA
MAISON d'aUTRIGHE
SOMMAIRE. — - Rivalité de la Maison de Bourgogne avec la Maison de France. — Rivalité de la Maison d'Autriche et de la Maison de Brandebourg avec la Maison de France. — Henri IV et la Maison d'Autriche. — La Monarchie universelle à Vienne et à Madrid. — Charles-Quint. — Philippe II.
— l^a Papauté et le Saint-Empire. — L'Allemagne et l'Italie.
— Henri IV et les Provinces Unies. — Henri IV et l'Angleterre. — Frontières naturelles de la France. — La question Teligieuse en Allemagne. — Les Wittelbasoh et les Habsbourg. -— Henri IV médite l'abaissement de la Maison d'Autriche et refuse l'Empire. — Richelieu continue Tœuvre commencée par Gustave- Adolphe, Joseph de la Tremblaje ^ d'Avaux. — Mazarin la consacre parler traités de Westphalie et des Pyrénées. '
Le tableau que nous venons de peindre facilitera notre tâche. La lutte contre la Maison d'Autriche s'accroît par force négative de tout ce qu'accorda la Maison de France, à la Maison de Brandebourg, Nos dons n'ont pas été minces, on l'a vu, et il n'y a pas jusqu'à la Révolution française qui ne se soit apitoyée par ses ambassadeurs sur les douleurs topographiques du cabinet de Berlin. Ardents à voir la
grandeur des Habsbourg , on oublia en France les leçons que donnait sa propre histoire. Si nous eussions été mieux inspirés, nous aurions compris que la victoire définitive de Louis XI , le politique par excellence, sur la Maison de Bourgogne, contenait une leçon : leçon de rétrospectivité et d^avenir à la fois (1).
Gréée par sentiment, la Maison de Bourgogne n'avait pas tardé à mettre en péril la Nation francise et son admirable Unité. Faîte d'ingratitude, la dynastie cadette des Capétiens avait porté Fanarchîe dans le gouvernement à Tintérieur, la guerre sur les frontières à l'extérieur, plutôt une faction, un parti désordonné qu'un appui du trône. Elle avait rempli le xv« siècle du bruit de ses prétentions et de ses armes. Monseigneur* de Bourgogne , nommé aussi le Grand-Duc , y avait été le chef 4'une féodalité politique sans raison d'existence. La rivalité de Louis XI et de Charles le Téméraire, 146 1 -1 483 , avait formulé l'expression sanglante des tendances de cette race qui se rendit redoutable.
(4) Marquis du Saiut-Bmpire, palatin de Hollande, chef de l'Ordre de la Toison d'Or, moyen de contrebalancer la cour de Parlement du roi de France, le duc de Bourgogne était le plus puissant vassal de l'Allemagne et de la France.
Michelet a tracé en une page admirable la rivalité de Philippe le Bon et de Charles VII. Nulle part il n'a été plus original, et sa palette au coloris pittoresque s'est inspirée de la lumière des maîtres allemands. (V. t. V de son Bist de Fr., liv. XII, ch. i.),
Sur la rivalité de Louis XI et de Charles le Téméraire, le Contemporain, n* du 4" mai 4878.
Son but avait été, sous une suzeraineté nominale, de reconstituer Tancien royaume d'Arles et de l'intî-^ tuler royaume de Bourgogne. Outre la Bourgogne proprement dite, elle avait possédé la Franche-^ Comté, la Picardie, TArtois, la Flandre qui rappelait la gloire des empereurs latins de Constantinople,^ les comtés de Mâcon et d'Auxerre, Bar-sur-Seine en châtellenie, le Ponthieu que venait de céder le traité d'Arras, avec les comtés de Boulogne et de Santerre, 1435, enfin tous les Pays-Bas, source d'une richesse commerciale et industrielle qui régalait en puissance financière et militaire aux têtes couronnées. Les fautes de la royauté greffant sur l'arbre féodal de nouvelles branches s'appellent les chefs de la féodalité : ducs de Bourbon, de Guyenne,. d'Alençon, d'Orléans, d'Anjou, comtes de Courtenay et d'Armagnac.
Quel spectacle offre la Bourgogne !
Ces rapprochements de populations diverses d'origines, inintelligibles dans ]eur langage, opposées dans leurs mœurs j étrangères par leurs coutumes^ conduites à des guerres intestines par antipathies, promptes aux querelles par amour du pillage , hostiles par les intérêts économiques et politiques^ n'ont eu qu'une analogie de formation , de constitution : la Prusse. L'histoire de cette dernière indique avec sa lente progression la largeur de ses appétits et ses visées inquiètes. Nous ne l'avons que trop oublié. La force seule maintint le discordant
assemblage dans la main rude et âpre de la Maison de Bourgogne. La Prusse est vouée au même culte par goût comme par ambition. Les éléments disparates ne restent associés qu'à ce prix.
HBNR] lY ET LA MAISON d'aUTRIGHB
Comment la France a-t-elle ainsi méconnu les lois de rhistoire et comment s'y est-elle pris pour réduire outre mesure la Maison d'Autriche ?
Le choix de l'archiduc Charles comme chef du Saint-Empire , échec que François I®' eût pu éviter en portant son influence , qui eût été efficace en ce cas, sur la personne de Frédéric, électeur de Saxe^ telle est Torigine de la rivalité de la France contre l'Autriche. Que cette cause se soit développée avec le temps par le fait des hommes d'Etat et par la force des événements, cela est indubitable; mais ravènement dé Charles-Quint à l'Empire a été la cause première. La capitulation du 3 juillet 1519 fut son titre inéluctable d'allemand; tous les actes de son règne n'en sont que le corollaire obligé. La proportion des forces avait été changée entre les deux rivaux, elle le fiit surtout entre les deux nations. On sait comment finit le conflit. Après les
péripéties de la campagne où les deux souverains s'étaient disputé le Milanais, après Pavie et le traité de Madrid , après une nouvelle guerre d'Italie qui vit le sac de Rome par un duc de Bourbon traître à l'honneur, la paix de Cambrai. La réconciliation n'avait été qu'apparente entre François l^^ et Charles- Quint; au fond, a dit leur historien, moins une paix qu'une trêve entre ces deux grands rivaux. Leurs descendants devaient la continuer sans merci.
L'Allemagne, l'Italie et l'Espagne n'avaient pas suffi à l'ambition impériale. Elle avait convoité le Portugal et l'aurait de nouveau uni à ses co-royaumes si la mort d'Edouard VI ne lui avait ouvert de nouveaux horizons. En quelques mois, les arrangements avaient été pris et le prince d'Espagne avait ceint la couronne d'Angleterre à Winchester.
GharlesrQuint avait écrit à son second fils, le 30 juillet 1533, une lettre où il spécifiait ses vues en ces termes : « Les divers genres d'utilité et les profits » qui s'ensuivraient sont si notoires et si graa<Js que « je n'ai pas à les énumérer en détail. Je me borne « à les mettre devant vous pour que vous les exanai- » niez. » Philippe II avait compris et il n'avait eu besoin d'aucun secrétaire pour répondre à son seigneur : « Je dois dire que j'ai été plein de joie d'ap- » prendre que ma tante avait succédé au trône de » ce pays (l'Angleterre), et parce que c'était son » droit et parce que Votre Majesté en espère beau- « coup du côté de la France et de, ses. terres de
» Flandre (1). » Le secret de la politique suivie par l'Espagne durant un siècle est renfermé dans ces deux lettres. Après avoir pris cette revanche du siège de Metz et de la retraite de Provence, nouvelle fuite dlnspruck , le glorieux Empereur avait abdiqué. Surprenant le monde par une renonciation éclatante , ce croisé du cloître s'était retiré dans le monastère de Yuste , anathème contre Thérésie victorieuse en Allemagne, sorte de réhabilitation romaine de la transaction de Passau.
Philippe II, s'il n'hérita point de son génie, devait être comme lui, plus que lui, intraitable par la croyance, violent par la politique, substituant à la fermeté paternelle l'emportement , à la dévotion la superstition , à la persévérance la haine. Caractère impérieux , esprit irrésolu , il s'inspira de l'opinion des autres là où l'initiative de son père eût agi d'après lui-même (2). C'est ce qui explique en partie ses fautes, sa politique tenace et soupçonneuse. Il sembla n'avoir de vigueur que contre la France et prépara, grâce à un roi de génie, la contre-partie que nécessitait une volonté cruelle et audacieuse. A la tentative avortée et plusieurs fois renouvelée des Guises, vrai sang de Bourgogne, aux horreurs de la Saint-Barthélémy, et au fanatisme de la Ligue,
(4) Documents originaux extraits de Ckarles-Quint^ par M. Mignet, ch. II.
(9) Jugements confirmés de M. Mignet, dans Antonio Ferez et Philippe //.
Henri IV répondit par l'extension de l'influence française et du Grand Dessein , sorte de conseil amphictyonique superposé à la prépondérance du Saint-Empire.
L'excès appela la revanche. Les massacres des Pays-Bas et l'Inquisition espagnole eurent pour résultat TEdit de Nantes.
Dans l'ordre politique , la Guerre de Trente ans , d'où sortirent un jour la paix de Westphalie, charte d'équilibre pour l'Europe , et la paix des Pyrénées , barrière sûre contre les rêves d'Espagne.
La France a connu peu de moments dans son histoire où elle ait paru aussi près de sa ruine qu'elle le fut sous Henri IV. Les nouveautés religieuses suscitant des haines et des luttes dont la couronne elle-même se sentait ébranlée; les Guises, agitateurs indécis, portés à des extrémités qu'ils n'osèrent commettre ; la misère conduisant à la famine , l'étranger réclamant un démembrement profitable et les clefs du Midi, voilà le tableau abrégé des scènes qui se déroulèrent de 1560 à 1598.
La rehgion dissimula mal les calculs de Philippe II; les guerres pour la foi romaine couvraient l'ambition de la couronne par changement de dynastie et de génie national. Un évoque le lui reprocha aux Etats de 1593 sans ménager ni l'accusation ni les termes. Les politiques, s'écria-t-il, avaient bon nez quand ils disaient que chez les Espagnols il y avait de l'ambition mêlée à la religion Le royaume de France
S est conservé douze cents ans sous la loi salique. Nommer une fille serait offrir à un prince étranger l'occasion d'un mariage où disparaîtraient avec le temps les lois du pays (1). Mais le Comité des Seize le priait de a tenir le sceptre de celte couronne et régner sur nous comme nous nous jetons très-volontiers entre ses bras comme notre père ou bien qu'elle y établisse quelqu'un de votre postérité. » Le fanatisme religieux appelait l'étranger !
Sixte-Quint, jugeant Henri IV à l'œuvre, voyait plus juste : La tête de ce prince est faite exprès pour la couronne de France ! Le génie comprend le génie.
Le traité de Joinville signé par les Guises restituait Cambrai à Philippe II avec promesse de secours pour achever la conquête des Pays-Bas au nord ; ils rendaient au midi la Basse-Navarre et le Béarn. Henri IV répondit à ce projet de démembrer la France : ce Quand tout le monde en auroit conjuré la ruyne, je proteste devant Dieu et les hommes qu'au hasard de dix mille vies j'essayeray tout seul de Tempescher (2). » Il entendit « étabhr une paix ferme et solide. » Distinguant au plus fort de la bataille le Français égaré de l'étranger cupide : Main basse sur l'étranger , mais sauvez les
(4) Poirson, Histoire de Henri IV, t. I, p. 484.
(8) Lettres missives de Henri IV, publiées par M. Berger de Xivrey, t. II, p. 467.
Français. Et plus tard : « On est Français ou Espagnol. » Philippe * II le lui rendait presque avec usure. Henri IV écrivit , au moment de conclure la paix, qu'on lui suscitait en Espagne des entraves de tout genre. Il accusait son rival , ennemi implacable « de faire la trêve avec le Turc pour pouvoir mieux troubler la France. Je scay qu'il fait encore ce qu'il peut pour allumer un nouveau feu en mon royaulme (i). » Enfin, la paix deVervins fut signée, Philippe débouté, le Pape satisfait, une noblesse facilement factieuse et prêle à réorganiser le système féodal , brisée par la force du pouvoir royal ; les protestants pacifiés par leur charte de Nantes , les catholiques protégés dans les pays luthériens. Un grand règne commença, libérateur pour la France , glorieux pour l'Europe.
La vanité prussienne ne saurait le contester. Les orages qu'a supportés l'Europe ont éclaté spécialement en France ou y ont trouvé leur solution. Les règnes de Charles V à Louis XI l'établissent pour l'Angleterre et la Bourgogne ; celui d'Henri IV est péremptoire contre l'Espagne et la Maison d'Autriche. Le sort du monde vient se régler au Louvre, l'influence de Rome papale appartient à un hérétique converti, mystère insondable de la Providence.
Les divisions et les malheurs de la France redi-
(1) Ibid. t. IV, p. 924.
rent ceux de TEurope. La foi religieuse y fut en lutte avec le droit politique. Les partisans de Tunité romaine appuyant en France les aspirations d'une dynastie qui tendait à la monarchie universelle. Les partisans des nouvelles croyances défenseurs de l'indépendance des Etats et persécuteurs des anciennes convictions; voilà le tableau de ces oppositions connexes que présentent l'Europe et la France. On chercherait vainement où sont les Hohenzollern en ceci.
Depuis la chute de Constantinople, la chrétienté avait été désorganisée , la Réforme acheva de la désunir. Les puissances du Nord, la Haute-Allemagne, l'Angleterre, les Provinces-Unies et quelques cantons suisses avaient embrassé sa cause ; les biens ecclésiastiques en avaient payé les frais. Les puissances du Midi , l'Italie , TEspagne , la France , la Basse-Allemagne, l'Autriche au centre, les Pays- Bas espagnols et la majeure partie des cantons allemands de la Suisse, étaient restés en communion avec Rome. L'Europe était donc divisée en deux partis. Prêts à devenir deux armées, ils offraient des contrastes singuliers. Individualistes, les Etatsprotestants s'étaient alliés sans perdre leur nationalité distincte. Unitaires , les Etats catholiques s'étaient rangés sous la bannière de l'Autriche pour s'y confondre. Les premiers avaient des intérêts politiques divers, les seconds ne surent que ceux do l'Autriche. Invoquant l'intérêt du Saint-Siège,.
celle-ci inquiéta les trônes par une absorption hispano-allemande. L'Espagne fit invasion dans le spirituel. L'Eglise c'était Philippe, c'était Ferdinand, toujours la Maison d'Autriche, dont le soleil se levait et se couchait dans l'étendue de son empire, spectacle renouvelé des Césars et de VOrbe romano !
Henri IV eut vite compris la gravité du dilemme que le sang dégénéré de Charles-Quint avait proclamé à Madrid , à Bruxelles , à La Haye et dans les Indes : le monde sera protestant ou espagnol. Il résolut de frapper le premier coup de cognée contre le tronc de cet arbre et le déclara orgueilleusement démesuré. Son abjuration le prépara au rôle d'arbitre. Il ruina la Ligue dans son esprit et ses dogmes politico-religieux. L'Espagne en fut frappée au cœur. L'affranchissement de l'Europe fut la conséquence de celui de la France. Ces deux intérêts sont indissolubles, ils s'expliquent, s'éclairent et se dénouent ensemble. On le comprenait à Berlin en 1610, lorsqu'on y voulait Tappui de la France. Les dates ont dn |changer , Tambition d'un seul ne suffit pas à déplacer le centre de gravité de l'équilibre, pas plus aujourd'hui qu'hier.
La Papauté n'avait pas été longtemps à comprendre le péril que faisait courir à l'Italie la domination . du Saint-Empire. Le Souverain-Pontife qui couronna Charles-Quint trembla sous sa chape d'or en le proclamant continuateur de l'Empire romain. Quoique
€hef de la communauté chrétienne , Paul III avait noué des négociations avec le Grand-Seigneur, Paul IV avait appelé César l'oppresseur de sa patrie ^t de la foi, l'ambassadeur de France Villeroy peignait les dispositions de la cour pontificale comme prête, « si on lui ouvre tant soit peu les bras, à se jeter en la protection de Votre Majesté. » Placés entre les périls de la Réforme et Taudace des Turcs, les Papes cherchaient à maintenir Tunité rehgieuse ^t, pleins des souvenirs de Lépante, à repousser aux confins de l'Asie les envahisseurs. Ils blâmaient avec
Henri IV l'expulsion des Maures de l'Espagne et refusaient à Philippe II de consacrer par une bulle les violences qui enlevaient à ce pays sa force économique. La turbulence de ses maîtres arrachait des plaintes éloquentes au pacifié de Vervins.
« Si nous voulons que la paix dure, écrivait-il à » Clément VIII , il faut que chacun se contienne » dans ses limites sans empiéter sur l'autruy, ' » rechercher par moyens illicites de s'accroistre et >» advantager au dommage de ses voisins , ni favo- » riser Tincontinence et inquiétude de ceux qui ne » peuvent vivre en repos. Si cela se fait, par qui et » comment il se faict, Vostre Saincteté le sçait; D toute la chrestienté le cognoist et plusieurs le » sentent ; Vostre Béatitude en est très-marrie et ^ faict ce qu'elle peut pour y remédier ; mais ses » peines, ses prières, ni ses vœux ne produisent en » tous lieux mesmes fruicts ni mesmes effects. C'est
» a telle playe qu'il faut porter les mains et pour- » voir, si Ton veut que la paix dure ; car à la longue j) la patience des plus modérés tourneroit en impa- » tience et fureur (1). »
Joignant les actes aux paroles, Henri IV avait obligé le duc d'Esté à restituer le duché de Ferrare envahi par lui au Saint-Siège. Sa conduite avait été si habile que l'Espagne n'avait appris les négociations qu'avec le résultat. Les lettres du cardinal
d'Ossat en dépeignent les colères (2), son roi s'étant donné jusque-là comme arbitre et modérateur deschoses d'Italie. La diplomatie française avait donc porté des coups sensibles à la cause hispano-allemande , car Villeroy s'écriait après le cardinal : ^ Notre roi est béni par toute cette cour et par tout le peuple. » Les affaires de Venise , accordées par le roi de France, y mirent le comble et Fresnes put constater la confusion des Espagnols à tel point qu'il put dire : « Il y a plaisir à observer leur contenance. » Le Pape éleva une statue en l'honneur du roi sous le portique de Saint-Jean-de-Latran (3), avec cette inscription : Propugnatori Ecclesiœ.
(0 Lettres inédites de Henri IV, publiées par le prince Galitzin^ p. 407.
(8> Lettres^ t. I, p. 497.
(3^ Rapporté par M. de Lacombe en sa remarquable étude sur Henri IV et sa politique^ travail fait aux sources et qui restera «omme une des meilleures pages de l'histoire de France, écrite av un esprit distingué.
La domination espagnole avait sa principale force en Italie. Naples et le Milanais lui créaient une clientèle importante et un moyen de force dans les petits princes de la Péninsule. La Ligue lui avait permis de reprendre, à Tabri de la foi, la suprématie de TEmpire sur le sacerdoce et son parti aurait ^té irrésistible s'il avait su être modéré. Eclairé par les malheurs des Pays-Bas, Philippe II avait prescrit à ses successeurs d'éviter toute querelle avec la France en Italie. Il y craignait encore les souvenirs de notre domination, étrangère mais toujours généreuse et bienveillante. 11 avait compté sans les élèves du duc d'Albe et sans l'autorité du roi de France. Les fautes du gouverneur du Milanais nous rouvrirent les cœurs des Italiens. L'élection d'un pontife favorable à la France devint un objet de manifestations publiques. Henri IV mit deux <5onditions à son intervention en faveur d'une indépendance juste et nécessaire : l'union des Etats italiens et du Saint-Siège et leur mutuelle alliance. — 11 ne pouvait les intéresser à une guerre de délivrance que par cette entente et trouvait en elle la garantie de leur nationalité comme de leur intégrité respective. Ses conseils le firent le lien de l'union fédérative. Les cantons suisses y furent intéressés. Le duc de Savoie put gagner l'Italie du Nord appuyé par notre politique, à la condition de délaisser les menées espagnoles. C'est ce que le roi appelait avoir « jette les fondemens d'une sécurité et liberté pu-
» bliquepar toute l'Italie, laquelle regarde aussi » celle de la chrestîenté. » Le traité de Brusol formulait ainsi le projet de Henri IV :
«c A la dicte Ligue et Confédération seront invités » tous autres princes et Estais auxquels il importe » de conserver la liberté de TEglise, du Saint-Siège V apostolique et de toute la chrestienté et particu-^ » lièrement de Tltalie. »
L^assassinat du prince enleva à l'instrument du 25 awil 1610 toute sa valeur. La minorité de Louis XIII appela d'autres vœux, l'incapable Régentelivra le pouvoir pour un temps à l'intrigue et à l'ingratitude. Il appartenait à Richelieu de reprendre^ Tœuvre interrompue par le poignard.
Et cependant, il aidait les Provinces Unies à s'affranchir du joug espagnol qu'il brisait partout où iî le rencontrait sans lui sacrifier les intérêts de sa religion. Replaçant toutes choses en leur vraie mesure, recommandant aux Etats Généraux de Hollande la douceur pour les catholiques et à ces derniers lerespect des lois, Henri IV montrait sa supériorité
par les faits. Ses lettres sont l'inépuisable preuve de son génie, commentaire autorisé des événements politiques et religieux dont l'Europe fut le théâtre. Autant Charles-Quint avait fait aimer sa domination par le respect des libertés communales et des coutumes locales dans les Pays-Bas, autant Philippe II les avait blessées par le mépris de leurs traditions. Le souverain despotique de TEscurial avait
transporté dans Tordre de la politique l'inflexible absolu des dogmes catholiques. Le duc d'Albe avait été Texécuteur de ses hautes- œuvres. Mais le génie national s'était incarné, dans les pays protestants, en un homme aussi tenace, aussi inflexible, et plus prudent que lui : Maurice d'Orange.
Esprit politique, s'il déplora la séparation des provinces catholiques de Tunion des provinces protestantes, il ne crut pas cependant que la partie fût perdue. Son ardeur augmenta avec le péril et son âme élevéen'y trouva qu'une obligation nouvelle pour se vouer à une cause si belle. Sûr de Tappui de la France, il refusa tout raccommodement avec l'Espagne et se mit à la tête des provinces maritimes qui faisaient la force du pays. Il eut en cela une supériorité de vues bien autre que les mollesses de Barneveldt, et sa gloire serait entière s'il n'avait recouru à des subterfuges théologiques pour abattre son rival par une condamnation qui souilla le synode de Dordrechtenl618.
Henri IV avait suivi avec émotion les phases de cette lutte grandiose où quelques gueux de mer avaient donné au monde un spectacle unique dans l'histoire. Favorable par admiration chevaleresque et par intérêtpolitique aux Provinces-Unies, au génie de Guillaume d'Orange et à la tâche du prince Maurice, il avait abaissé les tarifs prohibitionnistes de la France, leur ouvrant ce riche marché, moyen sûr d'étendre leur marine, de relever leur com-
merce et d'accroître leurs ressources pécuniaires. Leurs progrès dans les Indes s'en étaient ressentis et notre pavillon avait couvert leurs navires dans les pays du Grand Seigneur.
A la suspension d'armes conclue à son insu par les Etats-Généraux avec les Archiducs, en 1607, le roi répondit par un traité qui leur garantissait, au cas de guerre, Fintervention armée de la France. Il écrivait lui-même au président Jeannin son négociateur préféré : « Je ne consentirois jamais qu'ils traitent qu'en qualité comme Etats libres. » Défendant les catholiques au nom de la tolérance qu'avaient réclamée les protestants pour eux-mêmes, il leur retournait ainsi ses conseils : « Vous mesuserez tellement cette remontrance à la » règle de l'utilité des dites provinces, qu'ils la » reçoivent comme venant de la part du meilleur » et plus assuré allié et ami qu'ils aient (1). » L'Espagne dut s'incliner et perdit par notre politique ce magnifique joyau. Les États remercièrent le roi par une adresse où on lit : « Nous assurons » Votre Majesté qu'après Dieu nous tenons la con- » servation de cet Etat des mains d'icelle, et que » nous et notre postérité demeurerons à jamais » obligés de le reconnaître avec toutes sortes degrà- » titude et bien humble service. » Ainsi était
(4) Mégociatians du président Jeannin, passim les divert extraits.
récompensé celui qui se disait homme de bien et prince de foy.
L'abaissement de la Maison d'Autriche, poursuivi et obtenu en Italie, dans les Pays-Bas, restait la tâche principale : TAllemagne. Pour rendre à la France son rang et son influence, il fallait détruire Tinfluence espagnole dans sa prépondérance du moins. Alors TEurope eût retrouvé la paix. Il entendait y parvenir par la négociation, ayant pour la guerre un sanglant et invincible regret. Il Pavait vue de près et avait mesuré le cortège de malheurs qu'elle entraîne avec elle. « Je me puis bien lasser des calamités et misères que mon peuple endure par icelle, » disait-il à Elisabeth d'Angleterre. Esprit pénétrant et fertile, Henri IV s'appuyait sur les petits Etats avant d'en appeler au concours des autres puissances, mais partout sa correspondance nous livre le secret de sa loyauté et de son génie.
« J'aime mieux, écrivait-il en 1602 à Fresnes, î) ambassadeur estimé, le repos de ma conscience » que je ne fais ma couronne, qui m'est très-chère, » et il n'y a point de raisons n'y d'utilitez qui » soyent assez fortes ny considérables pour me
» persuader d'en user autrement Au moyen de
5> quoy je désire que mes serviteurs se départent » entièrement de moyens semblables et qu'ils ayent » recours à ceux qui sont licites : en quoy ils ne » manqueront d'assistance de mon cos^é, telle ^ qu'elle sera nécessaire. »
Bourbons et HohenzoUern n'ont janiais pu se comprendre.
Prenez \es Lettres d'Henri IV, relisez les Mémoires de Frédéric II et dites si ces deux capitaines, ces deux politiques ont donné à l'honneur le même sens. Ils diffèrent comme leur race, par la grandeur d'âme ; comme leur sang, par leur origine. Le Gallo- Romain ne Temporte-t-il pas sur le Teuton ? Le fatalisme antique ne s'y trompa point. Les Céâars romains reléguant parmi les Barbares les nations germaniques, livrèrent l'Empire à la série des Gallo- Romains acclamés augustes par les légions victorieuses. Le temps n'a fait qu'augmenter la distance qui sépare le génie des deux nations. Il s'est fixé, comme dissemblance, dans les Lettres d'Henri IV pour la France, dans les Mémoires de Frédéric II pour la Prusse.
Le plan des frontières naturelles ne pouvait rester étranger à un homme de guerre tel que le roi de Navarre. La paix de Vervins lui avait rendu entre autres places , Calais et Blavet. Il entendit se fermer du côté de la Savoie, rémunérant ailleurs ses ducs. La Bresse paraissant résister à ses désirs, promenée de domination bourguignonne en domination italienne, provençale et artésienne, cette province avait perdu tout esprit de nationalité. Henri IV le lui rappela en ces termes : « Il étoit raisonnable » que puisque vous parlez naturellement le françois » vous fussiez subjects au roy de France. Je veui
n bien que la langue espagnole demeure à TEspay> gne, Tallemande à TAllemagne ; mais la françoise » doit eslre à moy. » Le traité de Lyon rendit la Bresse à la France en 1601.
La paix était le moyen de rétablir les affaires de la chrétienté, après quoi on expulserait les Turcs; mais le plus pressé était de remettre TEspagne à sa place dans l'équilibre et TAutriche à son rang. Le Saint-Siège satisfait au temporel , l'Italie appelée à l'indépendance sous la direction militaire des ducs de Savoie, les Provinces-Unies reconnues libres, l'Angleterre alliée sûre, quelles perspectives, quelle facilité pour réduire l'Autriche !
Les dissensions religieuses étaient profondes en Allemagne. L'intervention étrangère pouvait seule restaurer les libertés germaniques, mais les princes appréhendaient ce qui devait les sauver. Ce sentiment d'indépendanciî et de dignité ne saurait être blâmé, c'était celui de l'honneur et de la patrie. Par le fait des choses , le chef du Saint-Empire était personnellement peu , mais par la force de sa maison il était redouté. Les Turcs cependant inondaient différentes contrées frontières de l'Europe centrale. Henri IV comprit le danger qui naîtrait des luttes religieuses comme des projets de l'Autriche. Il se proposa de demander la paix dans les affaires ecclésiastiques par la tolérance, œuvre de pacification par des lois qui eussent apaisé les dissentiments , et de rendre l'Empire réellement électif alors qu'il restait
dans la lignée des Habsbourg par voie héréditaire. Il prévint d'abord le Pape afin de se faire com prendre et de dissiper les équivoques. « Je n'en- » tends pas, disait-il^ m'engagerde faire chose qui » préjudicie à TEmpire ny à leur foy et debvoir, ny » de prendre les armes et quitter le repos dont ils » jouissent, ny mesme despenser leur argent mal à » propos et hors du temps , mais seulement de se » préparer et mettre en estât de pouvoir esviter les » malheurs qui semblent les menacer de ces deux » endroits-là (1). » Puis, dans des conversations intimes avec le landgrave de Hesse accouru à Paris pour traiter avec lui. le roi entendit ne rien faire que les princes ne fussent d'accord entre eux. Leurs rivalités retardèrent Tentente.
Les différends qui se produisirent pour des règlements de succession fournirent à Henri IV l'occasion de médiations utiles. La première de toutes, la plus grave par les questions passionnées qu^elle souleva, fut la prétention du marquis de Brandebourg , luthérien , à Tévêché de Strasbourg. Si l'Eglise romaine était une sentine comme dogme , on prisait volontiers ses riches patrimoines , ses gras revenus. Berlin ne cherchait pas à sentir les odeurs de pestilence bibUque qui se dégageaient de ses écus. Le roi apaisa le marquis irrégulièrement élu par une
[*) Correspondance itiédite de Henri IV avec Maurice te Savant p. s«.
indemnité qu'il accepta , pour se conformer sans
doute à Tesprit de sa Maison.
Au landgrave do Hesse-Cassel , menacé de procès par le landgrave de Darmstadt , Henri écrivit : que ledit partage soit terminé amiablement. Il devint médiateur en Pologne, en Suède, en Prusse pour le duché de ce nom dont Télecteur de Brandebourg demandait vainement à la Diète polonaise la puissante investiture (l), année 1603; enfin, il conseillait au duc de Clèves et de Juliers d'arrêter avec les princes la convention d'hérédité.
Le descendant de la glorieuse Maison des Wittelbasch , le duc de Bavière , Maximilien unissait à la bravoure une dignité de mœurs qui lui valait l'admiration des princes catholiques. Il était le chef désigné de ceux que fatiguaient la domination autrichienne. Le roi de France éclairé par les confidences de Maurice le Savant , fit auprès de Maximilien les démarches que conseillait le landgrave : « Pour 7> arriver à gagrier cette Maison, la tentative y> devait plutôt commencer du côté de la France y> que du côté des princes protestants. » M. de Bismarck nous représente sans cesse comme l'Ennemi héréditaire. Une lecture plus attentive de la correspondance inédite de Maurice le Savant, publiée aujourd'hui, lui apprendra ce que vaut son opinion, dans le cas où il y croirait.
(4) Correspond, inédite de Henri IV avec Maurice le Savant, p. 408.
Henri IV voulait organiser en Allemagne une puissance rivale de l'Autriche, mais catholique; aussi pensa-t-il ne pouvoir mieux agir qu'en suscitant la candidature du duc de Bavière. Rodolphe était atteint d'anémie mentale et ses propres frères avaient choisi Tun d'eux, l'archiduc Mathieu, pour le faire élire roi des Romains. Fort de leur consentement, Mathieu arracha à l'empereur le titre de roi de Bohême et de Hongrie avec plusieurs provinces qui lui assuraient le rang suprême. La cour d'Espagne avait inspiré le mouvement. Si Rodolphe était annihilé, sa Maison restait toujours au faîte des honneurs.
Le landgrave Maurice offrit alors le titre impérial au roi de France. Henri IV était trop politique pour n'avoir pas calculé de telles chances et pour oublier la faute du premier des Valois (1). Aux offres inacceptables , il répondit par de sages conseils , que vérifièrent les événements. Les rivalités allemandes parurent prendre fin avec Télévation de Mathieu à la lieuteaançe effective de l'Empire, Le roi maintint toujours la nécessité de laisser la couronne à un prince catholique ; si Maximilien ne pouvait l'emporter, il Teût déférée à Mathieu lui-même, mais en brisant d'abord les forces de l'Autriche. Son instruc-
(1) Le bruit de ses prétendus désirs courut en AUemagne,. lancé probablement par les agents de TEspaghe et de l'Autriche^ Jeannin a consigné ces bruits dans son récit.
tion à rambassadeur français était formelle sur ces deux points-
Les visées protestantes ne convenaient point à ses projets, aussi la candidature du roi de Danemarck, proposée par le roi d'Angleterre, fut écartée par trois motifs : sa religion, le refus des électeurs ecclésiastiques et l'honnêteté d'Henri IV, jaloux de ne désobliger ni le pape, ni les princes catholiques. Gustave-Adolphe ne devait pas être plus heureux. On ne blesse pas impunément les mœurs et les traditions d'un pays, qull soit une confédération ou un royaume unitaire. Le roi de France montrait encore par cette décision la droiture de son jugement. Arrêté par la mort, il légua à ses successeurs le grand dessein sur une organisation nouvelle de l'Europe. Nous n'avons pas à exposer les détails de ce projet qui, rapporté par Sully, comprenait l'abaissement de la Maison d'Autriche, la pacification politique et religieuse de l'Europe et l'expulsion des Turcs (1). Mais ce qu'on peut dire de plus glorieux pour l'œuvre d'Henri IV, c'est que ses projets, quoique faits pour son époque, se réfléchissent sur la nôtre .
Inspirés par le génie, ils. reposaient sur les lois de l'histoire.
(4) Oonî. Economies royaleSf t. I, p. 243, 353, 437 ; t. II, p. 450, «12, 220, 323 e% 339, Edit. Michaud.