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OEUVRE DE RICHELIEU ET DE MAZARIN

La mort du grand roi livra la France aux intrigants. Sous la pression des grands seigneurs du royaume, le Parlement déféra la régence à Marie de Médecis^ interprétation violente de la loi salîque. Le premier acte de la souveraine, d'esprit étroit et court, fut d'abandonner la politique de son mari. Sully, qui eût dû gouverner l'Etat, fut nommé maréchal et disgracié. Les huguenots s'agitèrent aussi toi, voyant TEtatlivré à la curée des grands. Le prince de Gondé se mit à la tête des nobles révoltés, l'influence des Goncini ne devait disparaître que dans le sang du favori. Devenu majeur, Louis XIII assembla les Etats- Généraux de 1614 après avoir prononcé ces fâcheuses paroles sur Marie de "Médicis : Je veux et f entends que vous soyez obéie en tout et partout y et qu'après moy vous soyez chef démon conseil.

Distingué comme orateur général du clergé aux Etats, Richelieu, alors évêque de Luçon, entra au ministère. Renvoyé en 1617, il reprit sa place en \ 624 et y devint le premier ministre de fait. Le commencement de la Guerre de Trente ans venait d'éclater, Richelieu se jeta dans la mêlée. Il y avait quatorze

ans que la France s'était abaissée elle-même en suivant une politique différente de celle qu'avait prescrit Henri IV. L'évêque la releva du conselitement du roi que ses projets avaient subjugué. Ses LettreSy connues aujourd'hui, prouvent qu'il avait, en prenant la direction des affaires, toutes les vues du gouvernement et de conduite pour la politique extérieure qu'il a pratiquées dans ses actes et exposées dans ses écrits. Maître à l'intérieur parTextinction de la noblesse féodale et par l'écrasement du parti huguenot, un Etat dans TEtat, Richelieu recommença en 1629 la guerre contre la Maison d'Autriche. La politique française comprend alors deux phases i guerre indirecte de 1629 à 1635 et guerre directe de 1635 à 1649, nous la retracerons dans ses grandes lignes.

En s'arrogeant la direction de TEtat Richelieu vît l'Allemagne opprimée par Ferdinand II et les jésuites. La Bohême avait été reconquise par l'Empereur et livrée aux jésuites, l'Union protestante dissoute^ la Valteiine aux mains de l'Espagne, la guerre en Ligurie et en Piémont. Il était temps de relever par une intervention décisive le crédit de la France. Son premier ministre le comprit, et forçant le pas de Suze accourut dans le Montferrat. Les Espagnols et le's Piémontais demandèrent la paix à nos armes.

Se retournant alors contre l'Empereur, dont Tarmée de Wallenstein exécutait les décrets pour la restitution des biens ecclésiastiques occupés parles

protestants, Richelieu signa un traité secret avec la Suède pour la délivrance de TAUemagne.

a Le roi de Suède était un nouveau soleil levant w qui ayant eu guerre avec tous ses voisins, avait )) emporté sur eux plusieurs provinces; il était » jeune, mais de grande réputation et déjà offensé » contre l'Empereur, non tant pour injures réelles » qu'il eût reçues de lui que parce qu'il était son » voisin. Sa Majesté avait jeté les yeux sur lui pour » essayer de s'en servir, afin de divertir avec le » temps le gros des forces de TEmpereur et lui » donner affaire en ses domaines (1). »

Les troupes impériales et espagnoles envahirent de nouveau les duchés de Mantoue et de Montferrat. Le duc de Savoie les prenant pour les plus fortes, trahit la France en passant de leur côté. Nos armées s'emparèrent de Pignerol et des passages des Alpes, occupèrent la Savoie, remportèrent la victoire de Vegliana et recouvrèrent le marquisat de Saluées. En Allemagne s'ouvrait la Diète de Ratisbonne. Joseph de la Tremblaye, l'âme de Richelieu, y secondait avec un vrai génie diplomatique les plans de son glorieux ami. Les négociations secrètes du ministre français obligèrent Ferdinand à licencier l'armée de Wallenstein et à conclure le traité de Ratisbonne qui consacrait sa défaite. On se débarrassa, en Italie, de l'influence espagnole. Tilly remplaça le duc de

(1) Mémoires de Richelieu, t. Y, p. 449.

Friedland, et l'Empereur dut redouter un échec pour le roi des Romains.

Ainsi s'accomplissait la prédiction de Gustave : J'ai l'espoir d'arriver à faire triompher la cause des opprimés.

L'effet de ce revers fat immédiat pour Ferdinand, n vit se reformer l'Union Evangélique. La Hollande dévasta les colonies espagnoles et fit trembler, à Bruxelles, la domination des archiducs. Gustave- Adolphe remplit l'Europe du bruit de ses exploits. Richelieu s'adjugea par Pignerol les clefs des Alpes, moyen sûr de maîtriser la politique de Madrid en Italie. L'électeur de Saxe organisa une Diète protestante qui osa adresser à l'Empereur une liste de griefs et des notifications personnelles contre la Maison d'Autriche. La Diète de Leipsig maintint ses conclusions malgré les protestations de Ferdinand, et répée du roi de neige entama l'unité de la confédération « Si après la bataille de Leipsig, a écrit le » cardinal, le roi de Suède eût été droit attaquer » l'Empereur dans ses provinces hérédit^res, » c'était fait de la Maison d'Autriche. » Le sac de Magdebourg, la bataille de Leipsig, les Suédois sur le Rhin, les perfidies du duc de Lorraine châtiées, les Suédois sur le Danube, la bataille de Lutzen, l'alliance entre Suède et France renouvelée malgré la mort de Gustave (1), l'électorat de Cologne pro-

(4) Dieu, s'écrie M. Guîzot, jugeant la oamôre de oe yaillant

tégé par nous, les Français en Alsace, la France et la Hollande unies pour Poffensive et la défensive, rUnion des princes protestants jurée de nouveau à Erfurth par les soins d'Oxestiern et de Tambassadeur de France Feuquières, la déclaration de guerre à TEspagne, telles sont les phases diverses de notre lutte indirecte contre la puissiance impériale.

Une Déclaration de Louis XIII apprit à TEuropé les motifs de la rupture entre deux puissances dont la violation de Télectorat de Trêves facilitait les mutuelles accusations. Alors commença une guerre sans merci. La Belgique au nord, la Lombardie audelà des monts alpins , TAlsace sur le Rhin et la Franche-Comté à Test de la France furent envahies par les armées de Richelieu. Les Austro-Espagnols se jetèrent en Picardie et prirent par Corbie la route de la capitale. L'élan de Paris et Tenthousiasme des provinces du nord , la fermeté du premier ministre sauvèrent la patrie ; on reprit l'offensive (1). Attaqués au midi, la Provence et le Languedoc relevèrent les cœurs par leur patriotisme. La victoire de Leucate mit les Espagnols en danger dans le Roussillon. A Test, nos armées rentraient en Franche-

capitaine, Dieu brise ainsi parfois ses plus nobles champions X>oar faire voir aux hommes qu'il est le maître et qu'il accomplit fieul ses grands desseins. {UUt, dePrance, t. IV* ch. 44.)

(4) Voiture a marqué dans une de ses Lettres l'état de l'opinion et les événements d'alors avec une hauteur de sentiment qui en fait un morceau d'histoire» (V. p, 475«)

Comté. Par Bernard de Weimar, le vainqueur de Lutzen, elles s'établissaient en Alsace, la vaincue d'Othon d'Allemagne en pays gallo-romain. Les victoires navales de Guetaria , de Gênes et de Cadix redirent Tessor de notre marine. L'Artois repris, les frontières naturelles reconquises , la prise de Turin, la Révolution du Portugal, les Franco-Suédois au cœur de l'Empire mettant le siège devant Ratisbonne, Guébriant victorieux à Wolfenbuttel etXempen , Sedan cédé à la France , fruit des négociations de l'illustre Fabert , Perpignan vaincu , le Roussillon entier en nos mains, barrière imposée aux deux pays par la nature, nos succès en Italie, les défaites infligées à nos ennemis par les Suédois , tels furent les événements qui signalèrent les années 1640 à 1643. Richelieu pouvait mourir, il allait s'ensevelir dans des triomphes.

L'ambassadeur de Venise Nani a porté sur lui un jugement qui honore le diplomate qui l'a tracé : « On peut dire , écrivait-il à Venise , qu'ayant réuni » la France divisée, secouru l'Italie, bouleversé TEm- » pire, troublé l'Angleterre et affaibli l'Espagne, » il a été Tinstrument choisi par la Providence » céleste pour diriger les grands événements de » l'Europe. »

Pendant quatorze ans, les diplomates français avaient parcouru PEurope, de Stockholm à Varsovie, de Londres à Turin , de Leipzig à Rome , couvrant PEspagne et l'Autriche d'une trame dont le grand

cardioal avait le secret (1). Expulser TEspagne de ritalie et fermer au sud la trouée du Roussillon ^ abaisser les Habsbourg par T Union évangélique» établir par les électorats ecclésiastiques du Rhin une barrière qu'avait refusé la nature , menacer le Saint- Empire et le tenir en haleine au nord- allemand par le génie militaire de la Suède partie désormais dansla Confédération germanique (2), rectifier au nord et à Test de la France mal délimitée les frontières naturelles (3), tel avait été le plan de Richelieu ou mieux le dessein qu'avoit Henri le Grand quand il mourut.

Ainsi fut fondée la politique dite l'Equilibre européen. La France ne voulut pas la monarchie universelle pour elle-même alors qu'elle venait de Tabattre dans le Saint-Empire , marquant ainsi son rôle tout de civilisation. Elle eut la gloire d'écraser dans Ferdinand II un nouveau Philippe II, autrement puissant, autrement habile que le premier. Destiné par lui à n'être qu'un satellite de la Maison d'Autriche, l'Europe connut par Richelieu l'indépendance. Le droit se superposa désormais à la force.

Ce devait être l'œuvre de la paix de Westphalie et de Mazarin.

(4) Richelieu conclut 74 traités ayeo les puissances étran-

gÔPÇS.

(5) Voir Fontenai-Mareuil sur Henri IV et Richelieu.

(3) Traité des droits du roi Très-Çhrétien, par Dupui et Qodefroi. Becherches des droits du Roit par de Cassan.

Henri IV avait eu le bonheur de trouver un continuateur. Richelieu forma un élève. Le grand cardinal le rattacha à la France, qu'il devait servir comme sa mère-patrie. Sur son Ht de mort il le présenta à Louis XIII en lui disant : Votre Majesté a le cardinal Mazarin, je le crois capable de servir le roi. Mazarin avait été vite compris par Richelieu. Il prit dans sa confiance la place qu'avait occupée Joseph de la Tremblaye, l'émule célèbre de d'Avaux. Honoré du chapeau, prince de l'Eglise, ministre, Mazarin fut déclaré chef du conseil par la régente. La victoire de Rocroy fut l'aurore de la nouvelle minorité et le succès maritime de Garthagène le prélude du congrès de Westphalie. On négocia en combattant. L'ombre du grand mort planait du fond de la tombe sur un drame près de finir.

Aux expédients de l'Espagne , Mazarin opposa les ressources de son esprit; à l'ambition de l'Autriche, sa connaissance parfaite des affaires étrangères ; aux hommes d'affaires, une force de travail sans limites; à la cour, une souplesse unique; à tous, une ferme douceur.

Gra vélines, Freybourg, le cours du Rhin soumis à nos armes, la Franche-Comté partagée et neutre, des succès en Catalogne, Trêves reprise, Dunkerque emportée , Turenne maître de P Allemagne , telles furent les suites de nos victoires. La France et la Suède unies malgré la paix séparée de la Hollande avec l'Espagne , la révolte de Naples avec le duc de

Guise, rinvasion de la Bavière par les Franco-Suédois, Lens réparant Nordlîngen par Tanéantissement de l'armée impériale, Condé menaçant Bruxelles, Turenne s'assignant Vienne pour but, c'était trop pour r Au triche,

Ferdinand III demanda la paix.

Les Habsbourg avaient voulu par leurs ministres substituer à la constitution allemande leur unité de direction personnelle. Mazarin appela à nouveau l'attention des Etats sur ce fait qui résume la querelle austro-française dans sa lettre du 12 mars 1644 au comte d'Avaux :

« Il faudra, lui écrivait-il, que vous ménagiez » soigneusement la disposition où se trouve main- » tenant ce corps et lui faire comprendre avec » adresse ce que lui prépare la Maison d'Autriche » si la victoire lui demeuroit, qui est de l'abattre » entièrement et d'en attirer à soi toute la force ; » qu'il en a l'exemple aux villes de Ratisbonne et •» d'Augsbourg et au traitement qu'elle fait au duc D de Saxe depuis qu'elle l'a mis dans ses filets; » qu'en un mot c'est une chose constante que son » dessein en faisant la guerre à ceux qui lui font » résistance est de détruire en même temps ceux » par le moyen desquels elle la leur fait afin de » demeurer finalement maîtresse de tout; qu'au » contraire l'intention de la France, comme il est » vrai , n'est que d'assurer le repos et la liberté de » l'Allemagne et d'y rétablir toutes choses au point

« OÙ elles doivent y être selon les lois et constitu- » tions de TEmpire. »

Ces protestations en faveur du collège des Electeurs et du collège des Princes ne pouvaient qu'être favorablement accueillies par eux, même par là noblesse immédiate.

Mazarin n'oubliait pas davantage le troisième collège, celui des villes libres impériales, parmi lesquelles figuraient Strasbourg et Colmar. Il était traditionnel depuis un siècle (le ministre le rappelait à la même époque), de voir dans ce collège « ce y> qu'il y a maintenant de plus considérable en » Allemagne à cause que ce sont principalement » elles, comme vous savez, qui ont l'argent , les » terres, les munitions de guerre, etc. » Attaquée non-seulement dans ses Etats héréditaires maïs encore dans sa branche espagnole par le Languedoc 6t la Catalogne , la Maison d'Autriche dut conclure des traités avantageux à tous ses adversaires (1).

Les épreuves des négociations furent parfois humiliantes pour son autorité. Les députés bavarois portèrent les Etats à le menacer d'envoyer le traité tout signé à ses plénipotentiaires de Munster (2). Si on ne signa pas, tout fut réglé à Osnabruck.

(4) Voir aux Pièces justificatives l'article relatif aux avantages que retirèrent les électeurs de Brandebourg du traité d'Osna« br uck.

{%") Histoire de France^ par Henri Martin, t. XII, ch. 7S.

La décision la plus importante fut l'abandon par les princes des intérêts hispano-autrichiens dans les Pays-Bas et la Franche-Comté , pour le dehors. Au dedans TEmpire fut réorganisé. L'affranchissement religieux et politique de l'Allemagne reposa sur une^ organisation fédérative où le corps germanique était tout et son chef primus inter pares.

La France modifia les frontières naturelles selon les lois topographiques. La Suède ne put introniser un prince protestant au sommet , mais elle reçut de magnifiques possessions sur la mer Baltique.

Le 24 octobre 1648, la Guerre de Trente ans était finie, TAUemagne libre, la Maison d'Autriche réduite, la liberté de conscience reconnue par les traités (1).^ Avec la paix de Westphalie, que compléta la paix des Pyrénées, abaissement définitif de l'Espagne ,, était inauguré un droit public nouveau , l'indépendance des Etats, ou le droit moderne fondé sur l'équité et les intérêts de la civilisation.

Ce fut l'œuvre de la France , ce sera son éternel honneur dans Thistoire.

(1) La politique de Louis XIV a été appréciée dans notre^ Introduction. Quant à ceUe du Régent» de Louis XY et de- Louis XYI, eUe ressort de notre étude sur la politique de la Maison de France avec la Maison de Hohenzollern.

LOUIS XIV BT l'alliance DU RHIN

Les négociations de Louis XIV avec T Allemagne révèlent la prévoyance et Thabileté des premiers temps de sa diplomatie (1). Cet empire était profondément divisé. La différence de religion avait apporté un nouveau ferment de discorde. Le morcellement des principautés y avait été augmenté par Tessor d'une foi confessionnelle qui avait mis la main sur les biens de l'Eglise pour mieux affirmer son mépris du pouvoir temporel des Papes et de ses excommunications spirituelles.

L'esprit de Frédéric Barberousse et la lutte entre le Sacerdoce et l'Empire n'avaient pas prévu une pareille fin.

- Vainement Charles-Quint tout puissant avait-il tenté de dompter, de réduire et de briser par la campagne de Saxe l'autorité et la force de la foi protestante ; il avait dû signer la transaction de Passau

(4 ) Une lettre de Colbert, Intendant d'Alsace, à son frère, constate, le 88 sel>tembre 4 664, les libéralités du roi aux personnages de l'Alsace qui s'étaient détachés de la cause de l'Empire. Plusieurs intendants avaient reçu l'ordre de dresser la liste des terres à vendre dans leur gouvernement pour que le roi pût les acheter et les constituer en dons ou dignités à ceux des Allemands qui l'avaient servi. — Correspondance administrative de Louis XIV, t. rV (let. divers., «).

et les compromis d'Augsbourg. La politique toute française de François I«' contre la domination universelle de Charles-Quint avait donné naissance à un antagonisme dont s'inspira Henri IL Suspendue sous Charles IX et Henri III, reprise avec grandeur par Henri IV, Tidée n'avait pu sombrer par le poignard de Ravaillac : Richelieu Tavait affirmée par la Guerre de Trente ans, Mazarin par ses conquêtes et par ses deux traités de Westphalie et des Pyrénées.

L'indépendance des Etats ; l'équilibre de l'Europe; la convocation fixe d'une Diète générale et des réunions ultérieures régulières; la séparation des deux puissances : le spirituel et le temporel ; le respect des petites principautés ; l'esprit puissamment fédéralif ; une représentation diplomatique personnelle par des résidents ; un mécanisme gouvernemental complexe et varié paralysant la force incalculable de la race germanique, telles avaient été les conséquences pour l'Allemagne et le Saint-Empire des instruments de Munster et d'Osnabruck. Primits inter pcùreSy l'empereur ne pouvait avoir d'autres titres ; et les tronçons de sa couronne étaient désormais réunis à vrai dire sur les pays héréditaires de la Maison d'Autriche (1).

L'Allemagne comptait trois cent trente-cinq sour verainetés ainsi réparties : les Electeurs laïques, les Ducs, les Landgraves, les Comtes, les Burgraves,

(4) Droits des Etats. (Voir les traités de Munster» 38 & 41 y Osnabruck, 8.)

cent cinquante; les Electeurs catholiques, les archevêques, les évéques, les abbés, les chefs d'ordre militaires, les prieurs, les abbesses, cent vingt-trois principautés ecclésiastiques ; soixante-deux villes impériales dites libres se gouvernant à l'exemple des républiques italiennes. A la France une, à la Germanie absorbée par les Habsbourg, le génie de notre diplomatie avait répondu par une fédération nominale, mais peu effective.

Louis XIII et Gustave-Adolphe, Richelieu et Oxestiern avaient accompli cette merveille de prudence, dans rintérêt de la civilisation. Mazarin et Lionne sous Louis XIV continuèrent cette œuvre^ fidèles en cela à une politique traditionnelle et qui se perd sur les bords du Rhin dans la nuit des temps. On le prouve en rappelant le mot de l'empereur Maximilien qui les appelait la rue des Prêtres. De Constance à Utrecht sans oublier Liège, les principautés ecclésiastiques de BâJe et de Strasbourg, de Worms et de Spire, les électorats de Mayence, de Cologne et de Trêves, formaient une arme redoutable entre les mains de la France.

Unis dans un but d'intérêt religieux, les princes protestants avaient trouvé dans Henri II un protecteur éclairé. Henri IV avait plus fait encore. Il avait refusé même la couronne impériale. De grands ministres avaient secondé l'Union luthérienne. Mais il fallait éviter que, distinctes à raison de leur foi, ces deux ligues ne fussent neutralisées par l'Empereur

le jour où il les opposerait Tune à Vautre. C'est ce que comprit Mazarin, et, bon politique, il préféra prévenir que réprimer ou détruire.

L'organisation savante du traité de Westphalie pouvait être renversée par une manœuvre impériale. Ferdinand III ayant prouvé par son intervention en faveur des Espagnols le cas qu'il faisait de certaines stipulations, Mazarin donna ordre à Lionne de maintenir Tesprit de Tacte de 1648. Celui-ci partit pour Francfort en 1657, après la mort de l'Empereur.

Il se montra à la hauteur de sa tâche par la fertilité des expédients et la souplesse d'esprit dont il fit preuve. Si complètes que fussent les instructions du cardinal, son plénipotentiaire dut faire face sur place aux intrigues delà cour impériale, à la diversité d'intérêts des princes, aux questions de personnes toujours délicates à résoudre, aux oppositions de vues que favorisaient deux confessions contraires ^t dont l'amère division de doctrine s'aggravait de l'hostilité et des conflits. Il fallait unir les deux ligues et faire cesser leur isolement par une intimité effective. Lionne eut le bonheur d'atteindre son but, il le réalisa même.

L'empereur Léopold dut signer une capitulation décisive. L'ébranlement de son absolutisme fut complété par la création d'une ligue générale. Peu après, à Franfort encore, Léopold prêta serment sur les traités de Westphalie, gage de paix entre le Saint- Empire et la Couronne de France. Il jura de res-

tituer à notre allié le duc de Savoie, le Montferrat et le Vicariat de TEmpire en Italie, il jura surtout d'abandonner l'Espagne à elle-même. Consécration suprême de sa défaite politique et morale, il déclara qu'il accepterait d'être déposé par le collège des Electeurs s'il trahissait sa foi.

Le 14 août 1658, les protestants et les catholiques signèrent, sur les instances de Lionne, le traité di' alliance qui les unissait à la France (1). On y vit figurer, à côté des électeurs catholiques de Mayence, de Cologne, de Trêves et de Bavière, les princes protestants : le roi de Suède, les ducs de Brunswick et de Lunebourg, le landgrave de Hesse-Cassel, enfin Louis XIV comme partie contractante. Accédèrent aux charges et conditions stipulées, charges militaires, financières et conseil directeur, les princes de Waldeck, le landgrave de Hesse-Darmstadt, le duc de Wurtemberg, les évêques de Baie et de Strasbourg, l'électeur de Brandebourg, les marquis d'Anspach et de Culmbach. Le roi de France repre-

(4] La Ligue du Rhin était renouvelable tous les trois ans. EUe fut signée un mois après le couronnement de l'empereur Léopold. La France payait des rentes dont le chifire s'élevait à 30 mille écus de gratification par an aux principaux membres tels que l'électeur de Brandebourg. La paix conclue par Léopold avec les Turcs au lendemain de la bataille de Saint-Gothard, fut la principale cause de la disparition de la ligue. Les guerres de la France avec l'Espagne la dispersèrent en traités particuliers comme elle avait commencé, [histoire des Traités de paicCi Garden, t. ra, not. 4 .)

nait effectivement le titre de Protectenr du Saint- Empire qu'avait porté Henri IL

Les princes allemands étaient pauvres, Louis XIV les pensionna. Son intervention fut tempérée, servie par rhabile Lionne. Les différends étaient apaisés à Fontainebleau; à Saint-Germain toute difficulté disparaissait. Le ministre et le maître, aussi zélés que prudents, entendaient faire vivre Talliance par la douceur de ses procédés et la justesse de son esprit. Ce sera la gloire de Louis XIV de Tavoir compris, ce sera celle de Lionne de l'avoir créée, maintenue par son génie et son crédit. Il devait s'illustrer encore par la préparation du Partage futur de la monarchie d'Espagne; il appartient à son historien, jaloux de redire sa carrière, de remettre ce grand diplomate à sa vraie place : à côté de Joseph de la Tremblaye et de d'Avaux, de Servien et du cardinal de PolignacO).

Dans les Mémoires de Louis XIV, écrits par luimême pour son fils, on lit sur les négociations contre l'Autriche, en 1666, deux pages instructives par lesquelles nous compléterons cet examen :

« Mais pendant que je préparais mes armes contre » TAngleterre, je n'oubliais pas de travailler contre

(4 ) Le savant ouvrage de M. Marius Topin sur VEurope et les Bourbons sous Louis XIV, couronné par TAcadémie française, a remis en lumière les talents et les serrices de ce diplomate en Pologne, & Gertruydenberg et à Utrecht.

» la Maison d'Autriche par tous les moyens que la » négociation me pourrait fournir.

j» ... Du côté de l'Allemagne^ comme Guillaume » de Furstemberg avait ordre de travailler de con- » cert avec l'électeur de Cologne et avec le duc de » Neubourg à persuader Pélecteur de Mayenoe, le ». duc de Brunswick et les autres princes voisins » cbi Rhin, de s'unir avec moi pour empêcher le » passage des troupes de l'empereur en Flandre. Et » la raison que je leur fournissais pour cela était » qu'il n*y avait pas d'autre moyen de maintenir la » guerre dans leur pays ni d'en éloigner mes armées.

» J'envoyais à mêmes fins Tabbé de Gravel pour » résider particulièrement auprès de l'électeur de » Mayence et pour observer de près ses déporte- » ments, parce que je savais Ken qu'ils n'étaient » pas toujours fort sincères.

»... J'avais à ma cour un religieux téatin, envoyé » par la duchesse de Bavière avec participation de » son mari, pour me faire diverses propositions, et ê je n'étais pas tout à fait hors d'espérance de déta- » dier un jour cet lecteur de la Maison d'Autri- » che (1). p

Les électeurs de Cologne et de Mayence s'inquiétaient, à la même époque, du partage « qui se pouvait faire entre l'empereur et moi des Etats du roi d'Espagne, en cas que ce jeune prince vînt à mourir. »

(4) Conf. Edit. Drejss, 1. 1, p. 4 H à 14^.

L'alliance du Rhin slnspirait^ en 4 666, des principes suivants :

« J'avais fait proposer un traité à tous les prm- » ces voisins du Rhin, par lequel tous s'obligeaient » de joindre leurs forces pour empêcher Tempereur » de jeter aucunes troupes dans les Pays-Bas, comme » je leur promettais de ma part de ne faire point ») passer d'armée en Allemagne. Et déjà le comte » Guillaume de Furstemberg les avait fait convenir » du nombre d'hommes que chacun devait armer » pour cet effet, moyennant deux millions sur les- » quels j'envoyai seulement cette année cent mille » livres pour les levées, en attendant que les affai- » res s'avançassent d'ailfeurs (1). »

Les dispositions en Allemagne nous fournissent, en 1667, une explication sincère des vœux des partis :

« A l'égard des princes d'Allemagne , je crois » qu'il y en avait qui désiraient la continuation de » la guerre comme il y en avait qui demandaient la » paix; mais à parler généralement, tous me trai- » talent sur ce sujet avec la plus grande honnêteté » du monde. J'envoyai vers ceux qui s'étaient nou- » vellement engagés à défendre le passage du Rhin » contre les troupes impériales, pour leur persua- » der de joindre leurs forces à celles du prince de » Condé que j'envoyais à même dessein (2). »

(4) Conf. Edit. DrejSB, 1. 1, p, 135.

(5) Ibid., t. II. p. S78.

Les Mémoires sont plus instructifs qu'on ne Ta •soupçonné sur la question de paix et de guerre. Exposant au Dauphin ses motifs particuliers pour désirer la paix, en 1668, Louis XIV donne uû tableau de Tétat de TEutope, digne de Richelieu et d'Henri IV. Un simple extrait va le prouver : ^ a Qu'ayant publiquement déclaré, dès le premier » jour de cette querelle, que je ne demandais que la » valeur de ce qui m'était justement échu, il n'était » pas possible que je refusasse de me contenter de » ce à quoi je l'avais moi-même estimée, sans atti- » rer contre moi tous les Etats qui étaient déposii taires de mes paroles (1). »

Les publîcistes germaniques oublient trop facilement que Henri II fut proclamé Protecteur du Saint- Empire, que Henri IV refusa la couronne impériale, que Richelieu acheva la Guerre de Trente ans, et que la paix de Westphalie eut pour résultat de respecter à l'est de la France ses frontières naturelles. Il y eut un jour, cependant, où l'époux de Marie-Thérèse le signifia diplomatiquement au chef du Saint- Empire.

Les Mémoires de 1661 en témoignent :

« J'éludais aussi une prétention de l'Empereur « qui n'était guère mieux fondée. Ce prince croyant » être obligé à me donner part de son élection, » comme avaient fait ses- prédécesseurs, n'avait pu

(1) Conf. Edit. Dreyss, t. II, p. 348.

» s'epapêpher de m'écrîre sur ce sujat; mais parce » q,u'il avait ;rép^gnance à m'écrire le premier, il » avait adre99é sa dépêche à Tamlba^^adeu; d'Ëspa^^ 9 gne, avQc xjrdre de ne la point délivrer qu'il n'eût » ojbtçnu de moi une lettre de complimente^ p^^ » laquelle il par^ii que c'était moi qijii Pavais pr^- » vejju- Mais je refusai de la donner^ et pour » apprendre à rEmpereijr a me jaieiix connaître, je » ri[^ligeai ea même temps à ;cay^r les qualités d^ » cpmte de Ferrette et de Ijuxdgrave d'Alsace qu'il » avait prises dans des pouvoirs donnés à ses minisr » tres^ au préjudice des cessions qu'il m'avait faites^ par le traité de Munster. Et bientôt après, je lui fis » encore retrand?^ le titre de chef du peuple n chrétien qu'il se donnait dans ijin projet de ligue » contre le Turc, cpnwne s'il eût possédé véritable- » ment le même empire» les mêmes droits qu'avait » autrefois GUarlemagne après avoir défendu la re- » ligion conixe les Saxons, les Huns et les Sarra- » sins(l). p

lies Mémoires de 1662 fournissent des documents sur « deux acquisitions très-considérables : celle de la Lorraine et celle de Dunkerque- » Les causes d'acquisition de la Lorraine, démembrée sops Lothaire, sont énumérées ainsi : passage à mes trou* pespour l'Allemagne, pour T Alsace; porte jusqu'alors ouverte aux étrangers pour entrer dans nos Etats ;

(0 Conf. Fdit. Dreyse, t. II, p. 44 0.

puissance voisine prenant part, de tout temps, à toutes les brouilleries du royaume ; se liant avec les mécontents, les princes étrangers; enfin, ancien patrimoine de nos pères / (1).

Ce fut par des dépossessions successives que Louis XIV consomma la ruine de la prépondérance autrichienne, et toutes, il faut le reconnaître, il les accomplit en invoquant les frontières naturelles, principe autrement fécond et vrai que celui des nationalités.

(4) Oonf. Edit. DrejBS, t. II, p. 55S, append. II. Oromwel et Louis XrV (Dunkerque). Ibid., p. 555.

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