‹ Le royaume de PrusseChapitre 18 sur 49 · FRÉDÉRIC II · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC II

sommaire, — Organisation du Protectorat de T Allemagne du Nord, par Frédéric II. — La France et la Prusse.. — La succession de Bavière et la Maison Palatine. — Marie- Thérèse et Frédéric II. — Joseph IL — Paix de Teschen. — - Projet de ligue de 4784, d'après les Mémoires de Hertzberg.

L'électeur de Brandebourg avait signé, en février 1656, un pacte défensif avec la France; il avait compté retrouver l'occasion de se relever de l'échec encouru par lui, en juillet 1655, pour la Prusse ducale, vassale alors de la Pologne. La conquête transitoire de ce pays par Charles-Gustave de Suède lui avait valu l'affranchissement de tous liens de vassalité, prononcée par le vainqueur. Rompue en juillet-septembre 1657, l'alliance Suédo-Brandebourgeoise avait vécu juste le temps nécessaire pour agrandir l'autorité morale et politique de l'Electeur. De nouvelles vicissitudes, nées de la Guerre de Hollande, inspiration malheureuse de Louvois, devaient fortifier l'Electorat et lui valoir, en 1701, le titre de royaume.

L'épée et la duplicité dé Frédéric II allaient enfin organiser le protectorat de la Prusse dans le nord de l'Allemagne. Nous avons vu comment ce prince avait opposé la jeunesse de son royaume à la vieille monarchie autrichienne, soit par le traité de Breslau de 1741, soit par la paix d'Hubertsbourg de 1763. Nous savons comment il avait joint à la vaillance les conceptions les plus véreuses, parfois les plus cyniques : en 1740, contre Marie-Thérèse sur la Silésie, guerre de grossière perfidie, connime Ta écrit lord Macaulay; en 1764, à l'égard de la Suède, par un démembrement qui resta à l'état de projet; en 1772, par celui de la Pologne, définitif contre la Maison de Saxe. Ses Mémoires nous diront ce qu'il voulut par la Ligue des Princes (1).

L'étude entreprise par Frédéric sur la politique des puissances européennes, de 1775 à 1778, est une peinture admirable de leurs mobiles avoués ou secrets. Le caractère du nouveau roi de France est tracé de main de maître; son caractère incertain, Tascendant possible de la Reine, font pressentir « que le royaume ne tombât en quenouille. » Les desseins de la cour de Londres, qui enveloppe « ses

(4) L'ambition, a dit Frédéric, Vintérét, le désir de faire parlei' de moi l'emportèrent et je décidai la guerre.

Les Guerres, et de 1864 et de 1866, n'ont-elles pas eu en M. de Bismarck le môme mobile ?

Lord Macaulay a écrit sur les causes de cette guerre une page sanglante pour Thonneur de Frédéric II, en ses Essais historiques.

opérations des plus profondes ténèbres, » « la nation anglaise dégradée par son souverain même » et les troubles naissants de l'Amérique, sont exposés avec une supériorité digne du génie de ce prince. L'ambition de Catherine, les réclamations de la Turquie sur la Crimée et le traité de Kaïnardji, les démêlés avec la Pologne et le mariage du czarewitch Paul, forment un tableau instructif qui se termine par cet aveu : « L'intimité entre la Prusse et la Russie est plus grande que jamais. » La balance de l'équilibre devait en être modifiée.

Le Saint-Empire était personnifié, au dire de Frédéric, par l'Autriche. Aussi Paccusait-il de vouloir tout dominer, du Nord au Midi. Il faut citer cette page où, retraçant ses griefs, le vainqueur de la Guerre de Sept ans préludait à la guerre de la Succession de Bavière.

« Vienne était alors, dans l'Europe, le foyer des » projets et des intrigues. Cette cour si altière, afin » de parvenir à dominer sur les autres, portait ses » vues de tous côtés pour étendre ses limites et » pour engloutir dans sa monarchie les Etats qui » se trouvaient situés à sa bienséance. Du côté de » l'Orient, elle méditait de joindre la Servie et la » Bosnie à ses vastes possessions. Au Midi, tentée » de se saisir d'une partie des possessions de la » République de Venise, elle n'attendait que Tocca^ » sion de joindre Trieste et le Milanais au Tyrol par » un démembrement qui était à sa bienséance. Ce

» n'en était pas assez ; elle se promettait bien après » la mort du duc de Modène, dont un archiduc » avait épousé Théritière, de revendiquer le Ferra- » rais, possédé par les Papes, et de dépouiller le roi » de Sardaigne du Tortonais et de T Alexandrin, » comme ayant toujours appartenu aux ducs de » Milan. Vers TOccident, la Bavière lui présentait y» un morceau bien tentant. Voisine de TAutriche, » elle lui ouvrait un passage vers le Tyrol. En la » possédant, la Maison d'Autriche voyait le Danube » couler presque toujours sous sa domination. On » supposait outre cela qu'il était contraire à Tinté- » rêt de TEmpereur de laisser réunir la Bavière et le » Palatinat sous un même souverain, et comme cet » héritage eût rendu TElecteur Palatin trop puis- » sant, il valait mieux que l'Empereur le prît pour » lui-même. De là en remontant le Danube, on » rencontre le duché de Wurtemberg, auquel la » cour de Vienne pensait avoir des prétentions bien » légitimes.

» Toutes ces acquisitions auraient formé comme » une galerie qui, de Vienne, en se liant les unes » aux autres, la conduisait jusqu'aux bords du Rhin, » où l'Alsace, qui avait fait anciennement partie de » l'Empire, pouvait être répétée, ce qui menait à la » Lorraine, qui naguère avait été le domaine des » ancêtres de Joseph. En nous tournant vers le » Septentrion, nous rencontrons cette Silésie dont » TAutriche ne pouvait oublier la perte, et qu'elle

» se proposait bien de recouvrer aussitôt qu'elle en » trouverait l'occasion (1). »

Si la France en était réduite aux expédients en matière de finances, elle avait cent soixante mille hommes sous les armes, sa marine comptait soixantesix vaisseaux de premier rang, sans y comprendre les frégates et les autres bâtiments ; aussi le royal historien dit-il : On ne pouvait rien traiter d'important en Allemagne ni dans le Sud de l'Europe, sans se concerter ou s'entendre avec cette puissance. Ce qu'il fit, du reste. La Suède était sans forces nouvelles. La Prusse avait relevé les ruines de la précédente guerre; elle avait sur pied cent quatre-vingt-six mille hommes, des forteresses en état, des magasins bien garnis, un trésor considérable pour répondre aux éventualités,la Russie comme alliée. On voyait pourtant la tranquillité de l'Europe sur le point d'être troublée. Frédéric dut s'entendre avec d'autres puissances afin de ne pas agir inconsidérément. Ses soins se portèrent sur la question des alliances. Il tourna ses regards du côté de la France, et comprit qu'il serait utile à ses intérêts de reprendre a les anciennes haisons de la cour de Berlin et de celle de Versailles, » rompues d^mis 1 756. Il devait les renouer sur les bases du pamphlet de Chemnitz (2).

(4) Mémoires de Frédéric II, partie relative à 4775, oh. 4, p. 488.

(t) Le livre d'Hippolyte à Lapide, publié d'abord à Âoster-

La mort inattendue d'un prince de Bavière mit TEurope en feu en 1778 ; le Saint-Empire et la Monarchie prussienne entrèrent de nouveau en lutte. Le dernier rejeton des Wittelbasch venait de s'éteindre.

L'empereur Joseph, fils de François !«' et de Marie-Thérèse, roi des Romains en 1764, empereur en 1765, résolut de venger la vieille querelle de 1742, c'est-à-dire l'élévation de Charles-Albert de Bavière au trône impérial sous le nom de Charles VIL Il entendait par cette affirmation du droit de la Maison de Habsbourg à la couronne impériale, intimider la Prusse et confisquer les domaines d'un prince électeur, dont les aspirations avaient menacé la sécurité et l'hoaneur des siens. Ainsi eût été annihilé l'effet de la Guerre de Sept ans.

Mais la Prusse avait à sa tête le vainqueur de la €ampagne qui s'était terminée par l'acquisition de la Silésie. Frédéric avait pu accorder à Marie-Thérèse la consolation de s'intituler dans les traités duchesse de Silésie, mais il avait entendu ne faire qu'un acte gracieux. Il déclarait même que ce que la cour d'Autriche appelait une conquête était une pure restitution, la Prusse ayant eu des droits antérieurs perdus par elle lors de la &uerre de Trente ans. Vouloir

dam, parut en France, 4 67t. H était intitulé : Vrais intérêts de VàUemagne (3 volumes),, et en France même, en 4749, soub ce nouveau titre : Désintérêts des princes d'Allemagne, quelques mois avant le Traité dUtredit.

menacer sa possession légitime, c'était lui mettre les armes à la main. Annoncer des prétentions à la succession de la Bavière, c'était précipiter la guerre. Frédéric II annonçait à ses ministres, avant que Maximilien-Joseph n'eût prématurément disparu^ que l'Empereur se proposait de réunir toutes les provinces à ses domaines personnels, qu'il cherchait à se rendre souverain du corps germanique et qu'il élèverait par ce moyen sa puissance au-dessus de celle de tous les monarques de l'Europe. C'était,, disait-il, le but assigné par lui à la politique de sa Maison. Propagé parmi ses aUiés, spécialement dana les cours de l'Allemagne du Nord avec les procédés qui lui étaient propres, ce bruit prépara des oppositions.

Ces princes oublièrent que Charles-Albert de Bavière avait convoité et obtenu l'empire contre François de Lorraine, époux de Marie-Thérèse, qu'on avait menacé l'Impératrice-Reine de la détrôner. Son mari devenu empereur n'avait pu aimer la Bavière, aussi Frédéric II afl^me-t-il que ce dessein avait été conçu par l'empereur François. Pour le mieux préparer, celui-ci avait fait épouser à son fils la sœur de l'Electeur, moyen sûr d'obtenir des droits sur la succession. La mort de cette princesse, survenue avant qu'elle n'eût eu des enfants, avait renversé ces espérances. Mais les vieilles Chartes,^ les documents féodaux sont fertiles en découvertes. Les publicistes et les légistes complaisants y décou-

vrent toujours des droits douteux peut-être, sauf à les déclarer authentiques, au gré de chacune des parties. La suzeraineté pour ceux-ci, la vassalité, l'hommage et avec les progrès des mœurs, l'obligation à succession pour ceux-là. Les adversaires, de leur côté, oublient les dissensions anciennes. Rodolphe II avait vu les confédérations de Heidelberg et de Francfort aboutir à sa déposition par Tinfluence protestante (en 1609). Sa mort Tavait préservé de cette humihation.

Des troubles incessants avaient miné la souveraineté de Mathieu, et son successeur Ferdinand II avait vu l'Electeur Palatin profiter des victoires des Turcs sur le Saint-Empire pour se faire nommer roi de Bohême. Cependant cette couronne appartenait à la Maison d'Autriche depuis le mariage de Ferdinand I*"", tige de la branche allemande, avec Anne, princesse de Hongrie et de Bohême. L'élection avait confirmé ici les pactes de famille, pour la Bohême du moins (1). Mis au ban de l'empire voisin, le palatin Frédéric s'était retiré à Berlin (2). Sa dignité électorale transférée au duc de Bavière avait jeté

(1) La réunion définitive de la Hongrie eut lieu le 9 décembre 4 687 par le couronnement de Tarchiduc Joseph fils de Léopold !•'. La Diète de Hongrie se tint à Presbourg. Léopold avait rendu à une députation de la noblesse la couronne de Saint- Etienne, que devait porter désormais Théritier présomptif de l'Empire {Hist, de la Maison d'Autriche, Cox, t. IV, p. 83.)

(8) Une des causes les plus graves de la Guerre de Trente ans.

Talarme chez les princes prolestants, dont TUnion avait embrassé la cause, en 1619, sous couleur religieuse.

Le collège des Electeurs, réuni en septembre 1627 à Mulhausen, y avait confirmé la déchéance de TElecteur Palatin, comme étant l'auteur des troubles qui divisaient T Allemagne. Victorieux, Ferdinand II avait abusé du succès et pubhé contre les réformés un édit de restitution qui avait soulevé contre lui catholiques et protestants. Les négociations du cardinal de Richelieu avaient abouti aux résultats de Munster et d'Osnabruck, et la Maison Palatine avait été rétablie dans tous les droits qu'elle possédait antérieurement aux troubles de Bohême. En fait, Charles-Louis, fils du révolté, ne recouvra que la moitié de son héritage paternel.

La Bavière s'accrut à ses dépens, et la Saxe lui enleva beaucoup d'influence en se remettant à la tête des protestants. Les branches collatérales de la Maison Palatine étaient nombreuses ; les deux principales étaient : celle de Neubourg, qui obtint la -dignité électorale à l'extinction de la branche de Simmerin, et celle des Deux-Ponts qu'avait illustrée l'élévation de Charles XI au trône de Suède. La mort de Maximilien devait lui rendre son ancien lustre, et de se§ décisions allait dépendre la paix ou la guerre (1).

(1) \J Histoire de VEmpire^ de Heîss (t. VI), consacre un chapitre spécial à la Maison Palatine du Rhin.

La Maison d'Autriche qu'avaient menacée les comtes Palatins pendant la Guerre de Trente ans, ne pouvait oublipr à quelle extrémité elle avait été réduite. Elle avait souffert, en outre, des- doubles prétentions de cette Maison et de celle de l'électeur de Bavière, sur le Vicariat de PEmpire (1), terminé par une transaction le 17 mai 1724. Accumulés avec le temps, ces griefs que Frédéric se plait à passer sous silence, favorisaient toutes les ambitions. Le royal historien est mal venu à taxer Joseph II de parti pris et de corrupteur de ministres, après ce que révèlent sur lui-même les projets de démembrement poursuivis par la Prusse. Il est vrai que ces fautes n'excusent ici ni les torts ni les aspirations belliqueuses du fils de Marie-Thérèse.

Quelles étaient, en réalité , les causes historiques du débat ?

Les Maisons Palatine et de Bavière tiraient leur origine de Othon de Wittelbasch, qui reçut l'investiture de la Bavière de l'empereur Frédéric I®"", en 1180. La fils d'Othon réunit par mariage le Palatinat 4u Rhin et la dignité électorale. Othon Tillustre, ^yant partagé son duché entre ses fils, créa deux nouveaux Etats. Ce partage fut confirmé et renouvelé par le traité de Pavie, conclu en 1329 par les représentants des deux branches. Ils stipulèrent que

(4) Mabljr a exposé cette question, Droit public, t. I, cb. 4 p. 58.

leurs Etats étaient indivisibles, inaliénables, et qu'à Textinction de la ligne masculine de Tune d'elles, les Etats de la branche éteinte reviendraient à la survivante. Nous n'avons pas à raconter les alternatives par lesquelles passèrent les deux électorats sous les branches Rodolphine et Ludovicienne. Nous n'avons qu a constater l'extinction de la branche Ludovicienne, dans la personne de Maximilien- Joseph, le dernier électeur de la Bavière, en décembre 1777. Charles-Théodore, chef de la branche Rodolphine, représentait donc toute la Maison de Bavière.

Les droits de ce prince reposaient — sauf pour les terres allodiales — sur trois éléments : la convention de Pavie, la Bulle d'Or, la paix de Westphalie. La convention de Pavie avait été sanctionnée par l'Empereur, confirmée par le collège des Electeurs et renouvelée par un Pacte de famille; — la Bulle d'Or réglait l'hérédité des successions princières et l'indivisibilité du territoire dans la Maison électorale; — l'article IV du traité d'Osnabruck garantissait à la Maison Palatine la réversibilité de rélectorat de Bavière, et le sien, huitième, créé par cette convention, devait se confondre avec la succession.

De retour de France, Joseph II crut à Tappui de ses prétentions par le cabinet de Versailles. Marie- Thérèse réclama, au décès de Maximihen, à titre de roi de Bohême ; et Joseph comme Empereur. Du

premier chef, on revendiqua tous les fiefs du Haut- Palatinat, confiés depuis Pavie à la branche de Bavière par les rois de Bohême ; puis on éleva des prétentions sur Pinvestiture de la Basse-Bavière au nom de l'archiduché d'Autriche; enfin, par réversion, PEtat de Mindelheim en Souabe. Du second chef, Joseph réclama, comme fîefs masculins dévolus à l'Empire, plusieurs comtés et landgraviats divers.

Les troupes impériales se précipitèrent sur les frontières dès le début de la maladie de l'Electeur; sa mort précipitée leur livra le duché.

Mais ce que n'avait pas prévu PAutriche fut ce qui se produisit : des prétentions semblables aux siennes furent soulevées par l'électeur de Saxe sur les possessions allodiales, du chef de sa mère, sœur de Maximihen. Le duc de Mecklembourg-Schwerin, rappelant une investiture de 1602, demanda le landgraviat de Leuchtemberg.

Aux revendications vinrent s'ajouter les mémorandums et les protestations de la diplomatie, de Berlin à Pétersbourg, de Dresde à Paris.

Quelle était la conduite du prince Charles, héritier réservataire ?

Le comte Palatin s'était rendu à Munich, dès qu'il avait connu la mort de son collatéral ; mais son intention de recevoir Phommage de ses nouveaux sujets n'avait pas été de longue durée. Le 3 janvier, son ministre avait signé une convention où il avait

reconnu la légimité des droits de la Maison d'Autriche. Le 15, elle avait été ratifiée sur la promesse d'un établissement avantageux pour un fils naturel. Le prince, sans lignée directe, avait sacrifié le duc de Deux-Ponts, collatéral de la branche rodolphine.

Le 20, le chancelier autrichien avait remis aux représentants des cabinets une Note où il énumérait les droits de la Maison impériale. La cour de Vienne croyait à l'approbation de la France qui poursuivait encore son abaissement; mais là où elle devait différer avec la cour de Berlin, c'était dans la mesure de cet abaissement. Allié avec le cabinet de Paris, Frédéric II reprenait à l'égard de la Russie sa politique de 1741 : l'immixtion de son influence dans les affaires d'Allemagne. Il n'eut pas de peine à la persuader qu'elle était intéressée à prévenir tout changement dans les affaires du corps germanique. Après ce double résultat, le 16 mars le roi de Prusse engagea le duc de Deux-Ponts à protester devant la Diète, à invoquer son appui et celui de la France, puis il entra en lutte directe par négociations.

La Succession de Bavière formait, selon lui, un tout indivisible et inaliénable. Il réprouvait comme contraire aux lois de l'Empire et d'un triste exemple, la convention passée à Munich avec le comte Palatin, celui-ci n'étant qu'un fidéi-commissaire de biens dont le duc de Deux-Ponts était le substitué.. Il accusa l'Empereur d'avoir violé sa capitulation

par l'occupation de la Bavière, en dehors d'un vote de la Diète de Ratisbonne.

Le cabinet de Vienne répondit en arguant des partages divers qui s'étaient effectués entre les branches de la Maison de Wittelbasch. 11 révoqua en doute la convention de Pavie dont les pactes de famille n'avaient pu déroger aux droits d'une autre Maison. Il combattit la Bulle d'Or en niant sa doctrine, la Bavière n'étant pas un Etat électoral à sa promulgation. Puis, il défendit la convention de Munich.

Les lois de l'Empire, dit-il, autorisent les Etats à négocier sur leurs intérêts, sauf les droits légitimes d'un tiers. Un Etat étranger par seé droits à une contestation ne saurait intervenir, l'Empereur seul étant le juge privilégié des questions de successions entre princes régnants. Joseph II n'a pu violer sa capitulation, car il n'a pas eu le droit de s'opposer à une convention passée entre l'Impératrice et l'Electeur palatin. Les fiefs dévolus au Saint-Empire n'ont pas été tenus par les troupes du cercle; et loin d'avoir disposé des possessions devenues litigieuses^ l'Empereur ne les a conférées à personne. L'acte de possession ne préjudicie à aucun tiers. La Diète seule prononcera. L'électeur de Saxe, la Maison de Meeklembourg et le duc de Deux-Ponts négocieront par l'entremise impériale avec Marie-Thérèse. Enfin, le comte Palatin, héritier principal et légitime possesseur, a pu disposa de ses Etats pendant sa vie.

et les prétentions du duc de Deux-Ponts ne sont recevables que du jour où le titulaire, mort sans enfants, lui aura dévolu sa succession.

Ces réponses subtiles n'empêchèrent pas les parties contendantes d'en appeler aux armes. On se rencontra de part et d'autre sur les confins de la Bohême. Joseph II et Frédéric II se trouvèrent en présence le 1 ^^ août 1778. Le prince Henri de Prusse répandit la consternation dans Prague. Après des escarmouches qui portèrent surtout sur la population et dont l'effet le plus sûr fut de dévaster les pays où les quasi-hostilités se manifestèrent, cette campagne prit fin. Des deux côtés on redoutait la grande guerre; à Vienne comme à Berlin, sauf Joseph II qui eût voulu se signaler à la tête de ses troupes.

Intéressées à la paix, la France et la Russie acceptèrent le rôle de médiatrices. La France, par amour de la Prusse, n'avait pas tenu l'article du traité de 1756, par lequel elle s'était obligée à fournir, en cas de guerre, un contingent de troupes considérable à la Maison d'Autriche. Catherine II, appointée par Frédéric à raison de 500,000 couronnes, lui avait fourni le secours qu'elle lui devait : un corps de vingt mille hommes avait paru sur les frontières de la Gallicie. Chargée d'années, Marie-Thérèse avait entamé des négociations secrètes avec son rival, à rinsu de son fils et de son ministre. Evincé, le baron de Thugut avait été remplacé par le comte de

Rosenberg. Des lettres personnelles au roi et à la czarine avaient obtenu le but tant désiré, la paix par médiation, après un échec dé négociations qui advint à Frédéric sur ce fait : l'abandon formel de toute la Bavière et le paiement par l'Autriche de 40 millions de couronnes à la Saxe.

Un armistice fut signé le 7 mars, et le 10 s'ouvrit le Congrès de Teschen, ville de la Silésie autrichienne.

Les conditions de la paix furent dictées par le baron de Breteuil, plénipotentiaire de la France, d'accord avec le cabinet russe. Marie-Thérèse renonça à la Bavière , à la seigneurie de Mindelheim, à ses droits sur plusieurs principautés,^ à restituer celles qui émanaient de la Bohême, situées dans le Haut-Palatinat, et promit l'investiture des fiefs impériaux de Bavière et de Souabe. En retour, le Palatin lui abandonna la partie du cercle de Burckhausen, qui faisait communiquer Tarchiduché d'Autriche avec le Tyrol, et paya à la Saxe 6 millions de florins.

Le même jour, la Prusse obtint un traité qui garantissait les pactes de famille entre les branches du Palatin et de Bavière ; l'approbation de la convention passée entre Charles et rélecteur de Saxe; pour lui-même, la déclaration que l'Empereur ne s'opposerait point à la réunion des margraviats d'Anspach et de Baireuth aux domaines électoraux de la Maison de Brandebourg ; le renouvellement de

la garantie que la France lui avait donnée de la Silésie par le traité de Breslaw. Le duc de Mecklenibourg obtint le droit de justice de non appellando, sans appel aux tribunaux d'Empire. Les puissances naédiatrices garantirent avec le traité les conventions. Joseph II y accéda comme héritier et comme co-régent. La Diète de Ratisbonne la ratifia. Cette paix, suscitée par une avidité réelle et injuste dont le vieux Kaunitz n'avait pas su se défendre, fut la seule par laquelle la Maison d'Autriche n'eût fait aucune perte de territoire depuis l'avènement de Marie-Thérèse.

Frédéric m'avait promis, s'écria-t-elle dans sa joie, de faire la paix à des conditions raisonna^ Mes, et il m'a tenu parole.

Il devait se dédommager dans ses Mémoires. Il y retrace avec une rare habileté les phases diverses des négociations, y tance « les mauvaises preuves » fournies par les Autrichiens, relève avec aigreur les a propositions insidieuses » de Kaunitz et se gausse de Tenthousiasme « du jeune César pour la guerre. » Admirateur de la France, qui tenait à pacifier l'Allemagne, titre qu'il donne à son ambassadeur, il est sévère pour la czarine , dont la ténacité à l'égard de la Porte, affaire de Crimée, avait arrêté les bons effets de notre médiation désintéressée.

Frédéric II a tenu à déclarer qu^il envoya à M. de Maurepas un mémoire raisonné contre les propositions autrichiennes. H y détaillait les conditions dé

la paix, donnait les motifs qui rendaient telle condition acceptable et telle autre inadmissible. Un résumé édictait les articles principaux qu'il énonçait comme indispensables pour la paix générale. Les princes du nord de TAUemagne eurent connaissance, par la chancellerie et par leurs ministres résidents, des phases et des péripéties des négociations. Le roi de Prusse supplanta ainsi la Maison de Saxe à la tête du Nord-Allemand et de l'Union Protestante. La Succession de Bavière devint, par la politique de Frédéric II, un moyen sûr de s'élever en Europe et en Allemagne, à la fois contre FAutriche et contre l'Equilibre.

Les prétentions de la Maison d'Autriche dans la Succession de Bavière amenèrent Frédéric II à tracer de sa propre main un Projet de ligue entre les princes d'Allemagne , imitée de la ligue de Smalkade, en 1784.

« Une ligue telle que je la propose, dit-il, ne » tend qu'à assurer les possessions d'un chacun et » à empêcher qu'un Empereur ambitieux et entre- » prenant ne parvienne à renverser la Constitution » germanique, en la détruisant par pièces et mor- » ceaux. »

Il importe d'empêcher l'Empereur de pourvoir sa famille des bénéfices, charges ecclésiastiques, sans cela « il les sécularisera. » Dans l'ordre politique pur, les princes séculiers « ont un intérêt égal à soutenir les pays qu'ils possèdent, » afin de faire

« barre » à TEmpereur contre « toutes les prétentions qu'il pourrait former sur leurs Etats. » Sans ces mesures, on devra subir « son despotisme dans toute l'Allemagne. » L'identité des intérêts exige que Ton s'entende.

(c Or, l'avantage de cette ligue consiste en ce que » si l'Empereur veut abuser de son pouvoir, la voix » réunie de tout le corps germanique peut lui en » imposer et lui donner des sentiments de modéra- » tion, ou que s'il regimbe, il trouvera assez forte » partie qui pourra opposer ses forces aux siennes, » sans compter les alliés que le corps germanique » pourra persuader à embrasser ses intérêts. »

Ce fut le comte de Hertzberg qui élucida les propositions de son roi, dans un Mémoire contenant Vidée, les motifs et le plan d'une Confédération constitutionnelle des princes et Etats. Il y appelle l'Empire « la plus illustre République de Rois. » Sous un chef aussi puissant, l'Allemagne « n'a à craindre aucune invasion étrangère, sans pouvoir pourtant faire des conquêtes au-dehors. » Mais s'il venait à être gouverné par un maître a habile et ambitieux, » celui-ci se frayerait le chemin à « la monarchie universelle de l'Europe. » C'est ce qui porta les rois de France, François I®' et Henri II, à défendre le Saint-Empire; à faire plus tard la Guerre de Trente ans avec la couronne de Suède, qui aboutit à « la célèbre paix de Westphalie, » garantie par les deux royaumes; à constituer « le pou-

voir législatif » du corps germanique , à l'organisation de la Diète de Ratisbonne, qui subsiste depuis cent vingt-deux ans et qui conserve les intérêts universels de la famille allemande. Ce qu'on propose d'établir, en vertu de « l'article 15 de la Bulle d'Or, et surtout -par l'article 8, g 12, de la paix de Westphalie, » est conforme «au système et aux lois écrites de l'Empire. » Aussi peut-on le proposer en séance de la Diète, car on n'a qu'un but : le maintien des Co-Etats. « Un Empereur qui pense en patriote germain » ne peut que l'approuver. Quand les princes auront convenu TAssociation générale ou particulière, il ne sera pas difficile de donner aux principes émis « la forme et la sanction constitutionnelle » qui leur est nécessaire.

La cour de Vienne n'eut pas plutôt connaissance des négociations et des dispositions de la cour de Berlin, qu'elle protesta . dans « toutes les cours de l'Empire et même de l'Europe. » Et la paix de Teschen n'avait que six ans de date !

Frédéric II répliqua en août 1785.

Son « exposé des raisons qui ont engagé S. M. le roi de Prusse à proposer à ses Co-Etats de l'Empire germanique et à conclure avec quelques-uns d'entre eux une association, pour le maintien de la Constitution et du système de cet Empire, » n'est que le développement des principes exposés déjà. Le ton en est vif, amer. La diplomatie ne dut pas reconnaître dans ces pages de polémique ses procédés

douceureux. Battue dans l'affaire de Bavière, Marie^ Thérèse tint à dire le dernier mot pour atténuer son insuccès de Teschen. Elle dut s'estimer heureuse de la solution obtenue, et si Frédéric n'eût été accablé par les ans, nul doute qu'il n'eût mis l'épée à la main pour soutenir par la fortune des armes l'exécution de la Ligue qu'il avait conçue et préparée. Sa seconde réponse à l'examen des déclarations de^ a Prusse, qui fut publié à Vienne par les conseillers impériaux, le prouve. Les démêlés de la Succession de Bavière y furent révisés à coups de pièces diplomatiques. On oublia les traditions du passé, et les propositions discutées secrètement entre les plénipotentiaires des puissances intéressées furent publiées dans le feu de la dispute. Ce que combattait alors, avec raison, Frédéric II, c'était : « une monarchie de l'Allemagne, et à la suite de celle-ci une monarchie universelle de l'Europe. » Seul maître de tant de forces incontestées, s'écriait-il, qui l'empêchera « de faire valoir les anciennes prétentions des empereurs romains et des rois de la Germanie sur tant de pays limitrophes, tels que la Hollande, la Suisse, l'Italie et les anciens royaumes d'Arles,. de Bourgogne, de Lothaire et bien d'autres encore? » Aussi concluait-il au danger certain d'une monarchie universelle contre l'Europe. On sait comment,, par deux fois, le danger s'est deux fois déplacé.

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