NÉGOCIATIONS PRÉLIMINAIRES DE LA PAIX DE BALE
SOMMAIRE. — Origine des négociations d'après le baron Fain. — Ouvertures officielles en faveur de la paix. — Colère de l'Angleterre. — Dépêche du comte de Hardenberg. — Dépêche du maréchal MollendorflF'. — Rôle de Mayence dans les entretiens diplomatiques. — Contestations entre le Comité de Salut public et le Cabinet de Berlin. — Dépêche de Bâcher à Mollendorfif. — Vues de la Prusse en décembre 4794, d'après un plénipotentiaire français.
L'ouverture des négociations qui portèrent à la coalition de l'Europe le premier coup mérite d'être constatée à raison de son origine. Le baron Fain Ta écrite pour l'avoir personnellement connue.
« Un mois, dit-il, était à peine écoulé depuis » la chute de Robespierre lorsqu'un inconnu se » présente à Baden en Suisse chez le citoyen Bar- 9 thélemy, ambassadeur de la République française » près les cantons helvétiques. Il remet un pa- » quet et disparaît. Ce mystérieux message con- » tient des propositions faites au nom de la Prusse » par le feld-maréchal MoUendorff pour un échange » de prisonniers. Quelques insinuations s'y trou-
» vent qui paraissent annoncer les désirs d'une » pacification.
» Peu de jours après, la personne qui a remis » ce paquet se fait connaître au citoyen Bâcher, » agent de la République à Baie. C'est un négo- » ciant allemand, nommé Schmertz, des environs » de Francfort. Schmertz finit par s'établir à Bàle, » près du citoyen Bâcher; il demande, il soUi- » cite une réponse de Paris. En attendant, il n'hé- » site pas à communiquer les lettres qu'il continue » de recevoir du maréchal Mollendorff, relativement » à réchange proposé. Dans ces lettres on parle » des opérations militaires qui se poursuivent sur » le Rhin; on assure que les Prussiens ne veu- )) lent pas attaquer; on prédit même des mouve- » ments que les armées autrichiennes essayeront » et qui ne seront- pas secondés. »
Le temps ne fît que vérifier ces promesses, après des alternatives indépendantes de la volonté des premiers négociateurs occultes et où s'imposèrent des volontés complexes, venues soit des diplomates, soit des généraux divisés entre eux. Après les pourparlers militaires, la Prusse entama les pourparlers préhminaires ; ses envoyés eurent pour mission de dire que Frédéric-Guillaume n'en voulait pas à la France ; loin de la subjuguer, il désirait respecter son régime intérieur et lui voir recouvrer le bonheur après tant de discordes. La chute du parti jacobin , que Merlin de Thion-
ville avait secondée et dont lïntervention était si utile, assurait la marche du gouvernement français. De son côté, le cabinet prussien ambitionnait rhonneur de rendre la paix à TAllemagne, moyen immédiat de récluire TAngleterre à Timpuissance et de contraindre l'Autriche en lui . arrachant le concours des princes d'Empire. Les victoires incessantes de la France sur le Rhin et dans le nord éclairaient TEurope , ajoutait-on , sur ses vrais intérêts.
Ce fut à ce moment , le 6 novembre, que le premier secrétaire à Berne informa le général en chef de l'armée du Rhin et le Comité de Salut pubhc de la proposition qui venait de lui être faite officiellement par le commandant de l'armée prussienne (1).
Mollendorff attend d'un jour à Vautre son adjudant général, le major Meyenrinck , qu'il a envoyé en courrier à Berlin. 11 se propose de le faire ensuite passer à Basle, si le Comité de Salut public veut m'autoriser à conférer avec lui.
Tu auras déjà instruit, citoyen général, ajoulait-il le 48 , qu'il y a eu des ouvertures de rapprochement faites enire la République française et la Prusse et que ces ouvertures ont été agréées de part et d'autre et qu'elles doivent conduire incessamment à des négociations formelles dont le siège sera vrai-
(1) Les ouvertures officieuses mais secrètes de Mollendorff avaient commencé le 6 juin et le marquis de Lucchesini y avait joué un rôle actif. Elles devinrent publiques de la part de l'Empire avec la proposition de l'Electeur de Mayence, 42 oct.
semblablemont en Suisse; JG me ferai un plaisir et un devoir de te tenir instruit.de tout ce qu'il t'importera de savoir.
La cour de Vienne, au dire des gazettes allemandes, commençait à s'intéresser aux négociations de paix. Le vieux Thugut, que Ton y appelait homme d'Etat des plus instruits et des plus actifs, parce qu'on ignorait alors sa mission d'agent français parmi les ministres autrichiens, était chargé d'une mission à Bâle , au début de novembre.
Un courrier partait en même temps pour Londres avec des dépêches secrètes et son retour devait, croyait-on, apporter la paix. Ainsi, après des tâtonnements, des lenteurs et des détours subtils, la Prusse avait entamé la première des négociations diplomatiques. L'Autriche l'avait suivie de mauvaise grâce, plutôt pour paraître satisfaire les vues des princes de l'Empire et ne pas se laisser prévenir par sa rivale que dans un but utile. Sait-on même l'exactitude de ses pourparlers avec le cabinet de Londres au moment où arrivait en Suisse un adjudant général du roi? Ne peut-on induire une conduite louche et portée vers la continuation de la guerre, des faits ultérieurs et des conventions de la conférence de
Wilhelmstadt ?
Aussi un de nos agents diplomatiques rédigeaitil une Note où l'on Usait que la négociation avec la Prusse rencontrerait tous les obstacles qui peuvent naître des efforts réunis des membres de
la coalition. L'Autriche ne pouvait fournir, en effet , le nombre de troupes nécessaires à une guerre générale, une défaite contraindrait le cabinet de Berlin à augmenter les siennes. Si on parle de paix, comment obtenir de la Diète les contingents nouveaux ?
« Joignons à cela la politique particulière do rAutriche d'affaiblir en tout temps la Prusse et surtout dans ce moment de prévenir une paix séparée, ce qui pourroit commencer une scission dans l'Empire. Si donc on peut engager la Prusse à continuer la guerre, non seulement le fardeau de la guerre sera moins lourd pour TAutriche, mais cette puissance retrouvera l'avantage de devenir la première à négocier avec la France elle-même et pour l'Empire quand le moment lui paroitra convenable Les intérêts de la Prusse, si elle entreprend une autre campagne, ne seront plus les mêmes que dans les campagnes précédentes, parce que les grands coups contre l'Autriche étant portés dans le nord, la Prusse ne peut plus jouer avec la guerre, et si les Français avancent, ce sera contre l'Empire et contre la Prusse elle-même.
« Si la cour de Berlin a gagné, elle voudra toujours conserver l'air de négocier avec la France. Tant que les choses sont douteuses, il est donc prudent d'avoir l'air de jouer leur jeu en laissant faire à leur nouveau ministre l'essai de ses talents (d'Haugwitz), mais il est essentiel de prendre des précautions pour n'être pas leur dupe [i). »
Le cabinet de Londres se rendait bien compte de Tisolement dans lequel allait le laisser l'abandon de la Prusse ; il hésita un instant pour savoir
(\) Sambre et Meuse, 21 octobre.
s'il ne retirerait pas ses troupes de la Hollande. Cet avis politique était une suite ou plutôt un corollaire de la position militaire du duc dTorck son généralissime. Le conseil des ministres comprit que si les Républicains forçaient le passage du Rhin à Emmerick, le duc devrait abandonner Arnheim et se retirerait sur Utrecht ou en Allemagne. La forteresse d'Amesfort était dans un pays inondé, ce qui lui enlevait tout espoir de se maintenir en Hollande. Le parti stathoudérien était navré, les patriotes se joignant contre lui à l'envahisseur les armes à la main. L'hiver s'annonçait comme terrible, le froid promettait des rigueurs exceptionnelles et les gazettes déclaraient déjà que sa persistance ferait tomber les provinces aux mains des Français. Pour avoir été anticipée, la prédiction n'en devint pas moins juste avec le temps, et l'année 1795 préluda à la dislocation des forces des coahsés par leurs désastres. Frédéric-Guillaume n'ignorait pas ces hostilités; les instructions incertaines en apparences de l'Angleterre, mais tenaces par Pitt, ne lui échappaient pas. Il préférait un œil poché à la perte d'un membre, et tout en rusant cherchait à obtenir les meilleures conditions. Son aide de camp préféré attendait à Baie que le Comité de Salut public eût donné Tordre d'accueillir ses propositions et avançait que son maître était décidé à tout prix, moyen sûr d'être écouté.
Le comte de Hardenberg, devenu tout nouvellement ministre d'État du roi, écrivait au major* Meyenrinck, de Francfort, le 22 novembre. Cette lettre, dans laquelle il exprimait par anticipation l'esprit des instructions secrètes au comte de Goltz élaborées dans le cabinet du roi, nous la donnons parce qu^elle est inédite. La Prusse s'y montre disposée à coopérer à une pacification générale sans jamais abandonner les co-Etats d'Empire , suite à sa politique de la Ligue des Princes sous Frédéric II.
Vous nourrisses, mon très cher ami, d'après votre dernier rapport, quelques espérances d'un bon succès de votre négociation , tandis que nous aurions bien raison d'en douter aussi long tems qu'on ne discontinuera pas les hostilités contre Mayence et Mannheim et que surtout les places mômes qui sont situées dans le pays prussien ne sont pas à l'abri d'une insulte.
Vous serés déjà avertis que le roi, après la nouvelle de la prise de Varsovie par les Russes et surtout d'après les réquisitions des Etats de l'Empire qui ont réclamé son intervention pour obtenir la paix moyennant une neutralité armée, vient de contremander la marche de vingt mille hommes destinés pour laSilésie et qu'ils retournent sur le Rhin à l'armée dufeld-maréchal Mollendorff.
Vous ferés donc observer aux agents français que le roi s'est vu obligé do réunir de rechef ses forces pour s'opposer aux nouveaux progrès des Français pendant qu'on paraît disposé à écouter des propositions de paix de la part de Sa Majesté qui n'a point varié dans son désir de voir cesser les hostilités et de coopérer à une pacification entre la France et l'Empire ;
mais qu'elle ne peut ni ne veut abandonner ses co-Etats et *qu'elle se verra obligée de repousser toute entreprise ultérieure avec force et énergie surtout ce qui vonoit d'arriver en Westphalie. Vous savés, sans doute, que la ville d'Emerick a été bombardée une seconde fois. »
De son côté, le maréchal MoUendorff écrivait au major Meyenrinck , une dépêche où il l'invitait à la plus entière confiance à Tégard des négociateurs français en respectant la vérité. Fidèle à ses traditions, le cabinet prussien négociait en agissant, résultat d'un rôle compliqué vis-à-vis de son peuple, de la République et de la coalition. C'est à ce jeu qu'on doit les lenteurs et parfois la raideur de négociations voulues au fond avec un empressement réel de la part des deux adversaires. Les conséquences ne pouvaient qu'en être graves et la postérité les connaît. Voici la dépêche du compagnon d'armes de Frédéric II , on en observera le ton doucereux :
De Hockeim, le 22 novembre.
Le roi a résolu de faire retourner sur ses pas le corps de vingt mille hommes qui se trouvoit en marche vers la Silésie. Les contre-ordres ont rencontré les colonnes du côté de Berlka, pays d'Eisenack. Sa Majesté me laisse le soin défaire reprendre à ces troupes ou leur ancienne position ou telle aûlre sur le Rhin que les occurences rendront convenables.
La reddition de Varsovie, l'incertitude des résultats de votre mission et les hostilités des Français devant Mayence ainsi
que leurs mouvements ailleurs, voilà ce qui a motivé le changement que j'avais pris. Faites-en part sur le champ à ceux* avec lesquels vous êtes en pourparlers pour nourrir laconfiance réciproque. Observez-leur que le retour est dans le fait une simple mesure de précaution , que le corps ci-devant réputé auxiliaire pour TAulriche sera, après son retour, entretenu à nos propres dépens ; de sorte que nous resterons seuls les maîtres d'en disposer à notre gré , ce qui pourra avoir lieu lorsqu'on se sera prononcé là où vous êtes.
La prise de Prague et ensuite de Varsovie par les Russes sans notre coopération ni connivence a de quoi nous donner de l'inquiétude. Elle augmente l'intérêt qu'on attache aux succès de vos démarches et me porte à souhaiter plus vivement que la République française, appréciant nos véritables intérêts communs, se montre disposée à répondre à nos ouvertures et sans plus de délai qu'iln'en faut absolument. Je suisautoriséà vous dire expressément que le roi persiste dans son système de se concilier avec la République en stipulant la neutralité pour l'empire et en commençant à convenir d'un armistice qui frayera le chemin à tout le reste. On continue cependant à opérer contre Mayence, quoique la saison avancée enrende elle seule le siège in^praticable.
Ainsi, le temps s'écoule en pure perte et on nous force à reprendre posture. On vient encore de bombarder Emmerick et même Wesel. D'après tout cela, pourrions-nous nous refuser à croire qu'on ne vise qu'à nous flatter de vaines espérances afin de nous tenir en sus*pens et d'en tirer parti.
Représentez ceci, je vous en prie ; faites sentir qu'on nous forcera finalement à nous rejeter dans les bras de leurs ennemis qui cherchèrent à nous nuire tous les deux également. Je souhaite qu'on veuille envisager cela sous un vrai jour et ne pas s'en tenir plus longtems à de vagues protestations. Il est si facile de nous rapprocher. L'intérêt naturel de la République ei le nôtre nous y appellent. L'avenir en fera un besoin ; car
à rheure qu'il est dos liaisons plus étroites se fomentent entre la Russie et l'Autriche.
Nos propositions sont sincères ; celles de la France semblent devoir l'être de même. L'Empire ne méconnoit pas combien il est intéressé à cela ; mais il faudroit qu'on mît sérieusement la main à l'œuvre. Veuille la Providence conduire à une heureuse fin cet objet important et salutaire pour les deux nations.
Je ne refuse pas à la persuasion que vos confidens en agissent franchement et loyalement ; mais ne pourroient-ils pas eux-mêmes se faire illusion? ma façon de penser leur sera suffisamment prouvée. La fausseté n'est pas dans mon caractère. Je n'ai jamais dévié de la droiture, elle restera le principe invariable de mes actions. Je préférerais plutôt le parti d'une retraite absolue, il est pris si l'on pouvoit me tromper. Tâchez d'après cela d'approfondir la vérité et de vous tenir en garde contre toute espèce d'erreur; toutefois continuez à user d'une sincérité et d'une franchise parfaites, de circonspection sans méfiance. Il est des hommes chez nous qui mettent tou en œuvre pour rendre suspectes les intentions du gouvernement français. L'intérêt naturel requiert qu'ils soient démentis et prévenus. Ce que la nature des choses et la position respective des deux nations leur conseille est trop évident pour ne pas être reconnu par les personnes bien intentionnées auxquelles vous avez à faire. Ma satisfation sera à son comble si, sur la base solide de ces vérités, on réussit à fonder un nouvel ordre de choses stable et salutaire. Oui, alors je mourrai content... » (i).
(4) Le post-scriptum est relatif au retard apporté par Merlin de Thion ville dans son entrevue avec Kalkreuth, bruit faux et que le représentant démentit officiellement le 3 décembre.
Voir aux Pièces justificatives l'état de situation des troupes de Mollendorff se rendant en Westphalie.
Le Comité de Salut public ne se laissa point endormir par les procédés des diplomates prussiens. Il fit répondre par Bâcher que la Convention rayant seul chargé de traiter avec les négociateurs étrangers, c'était à son autorité qu'ils devaient recourir directement. Ce dernier point ^rappa tellement le secrétaire de légation Harnier, détaché à Bâle pour y suivre les premières ouvertures, qu'il se rendit auprès de MoUendorff pour rinforuier et partit ensuite pour Berlin. Le langage des agents prussiens aboutissait à ceci : le cabinet de Berlin veut arracher Mayence aux chances d'un bombardement ; cette place est sous la protection immédiate de l'Empire ; il faut épargner le sang des princes protestants de TAUemagne ; il faut se donner la main la première fois sur ce terrain pour effacer le souvenir du passé ; puis, on se liguera contre la Maison d'Autriche et tous les Etats catholiques qui sont à sa dévotion. Alors on pourra constituer une ligtbe à laquelle accéderont la Suède et le Danemarck, intéressés à s'opposer à l'ambition démesurée de Catherine II.
Le Comité n'admit pas la double conduite du cabinet de Berlin.
Il la signala à Berlin le 10 décembre en ces termes : Nous passerions, d'après ce cabinet, pour avoir opposé un refus net à ses demandes de paix séparées auprès de plusieurs cabinets neutres. Nous protestons. En outre, les démarches
.qu'on prétend avoir été rejetées sont si récentes qu'elles ne peuvent être connues dans des pays éloignés. Cela posé il faut qu'on s'explique. Nous sommes prêts à traiter, mais sérieusement; le moyen de dissoudre la coalition ce sont des traités séparés. Nous te chargeons de sonder la Prusse^ mais ne te perds pas dans une assoeiadion illusoire. S'il était laconique et dur, ce langage était pratique.
Le 14, Bâcher écrivit au maréchal de Mollendorff, lui rappela ses relations antérieures avec Schmertz, Meyenrinck et Haugwitz ; sa gratitude personnelle envers la Maison de Brandebourg; sa reconnaissance spéciale envers le prince Henri, et abordant de front les difficultés, s'écria : les intrigues de la coalition entravent seules notre entente mutuelle.
« Le Comité de Salut public vient de m*informer par un courrier extraordinaire que je ne dois pas vous cacher qu'on a cherché à élever dans le môme but des doutes et de nouveaux nuages à Paris et dans quelques cabinets neutres. Les émissaires autrichiens et les agents de Pitt mettent tout en œuvre pour y répandre d'un côté que les ouvertures faites par M. le major Meyenrinck ont été rejetées, que S. M. le Roi de Prusse a été surpris et piqué de ce refus net, et de Tautre on fait débitera Paris que le roi de Prusse veut seulement avoir rair,aux yeux del'EuropOjde désirer la paix pour pouvoir dire ensuite qu'il n'a pas pu se faire écouter. La source d'une pareille imposture se devine aisément, et ce qu'il y a de particu-
lier, c^est qu'cvUe a été accréditée daas le nord avant Tépoque môme des ouvertures faites sous vos auspices.
Pour déjouer les manœuvres que des intrigues et des malveillans se permettent dans Tintériour de la France et dans l'étranger ; pour faire une profession de foi aussi franche et loyale que digne d'une puissante République, je suis chargé de prévenir Votre Excellence qu*il va dans ce moment-ci deux grands moyens do négociation qui se présentent au Comité de Salut public et que le cabinet de Berlin est absolument le maître de nous proférer celui qui peut rassurer et agrandir son existence. C'est au roi de Prusse à faire son choix.
Je prie Votre Excellence d'être persuadée d'avance que l'ouvrage d'une prochaine pacification dirigé par ses soins généreux et patriotiques ne peut manquer d'être couronné d'un prompt succès, du moment ou Sa Majesté, fidèle au Système politique de sa monarchie, consultera les véritables intérêts et ce qu'exige la raison d'Etat à une époque où elle peut jouer le rôle brillant de protecteur et de libérateur de V Allemagne et obtenir dans l'histoire une place distinguée à côté de l'immortel Frédéric le Grand (1).
Les succès étonnans des armées françaises qui pénètrent de tous les côtés dans l'intérieur de V Espagne offrent une perspective très rassurante du côté du Midi. Le Sénat de Venise a
(1) Bâcher, dans son vif désir pour la paix, sortait des bornes fixées à sa mission. Le 23 décembre, le Comité lui traça son rôle ainsi : « recevoir et transmettre ce qu'on t'écrit de part et d'autre, c'est à quoi tu dois te borner. » La leçon était sévère et, pour un diplomate de cette école, imméritée. Mais la Convention, jalouse de ses droits, craignait dans son sein la turbulence des partis et au dehors les interpellations de la presse. Le 27 décembre, on lui interdit de rien communiquer aux généraux faits pour « se battre et non pas politiquer. » Le !«' janvier, Barthélémy était seul chargé « de se rendre à Bàle pour écouter les propositions » de Goltz. Les instructions furent prêtes vers le 25»
formellement reconnu la République française. La flotte de Toulon et nos bâtimens légers couvrent la Méditerranée et tout parait annoncer que cette partie do l'Europe sera prompte- .ment pacifiée. »
Les compliments au premier ministre étaient suivis de Tavis conforme pour une négociation relative à Mayence dont le Comité accepterait la neutralité mais en la gardant par ses troupes, à ce titre.
Le maréchal répondit le 23 « comme particulier ^ » mais il annonçait enfin Tarrivée prochaine à Baie du comte de Goltz chargé des négociations officielles et ouvertes ! Harnier se dirigea, lui, sur Paris pour préparer les esprits aux vues inacceptables de la Prusse.
Ces vues, un rapport fait au ministre des affaire étrangères par un négociateur, fin décembre, vont nous les faire connaître sous un jour nouveau :
Citoyen Ministre ,
Ma conférence avec le ministre Dohm fut très longue, mais insignifiante. Je la terminai à la proposition qu'il me fit d'un armistice pendant lequel on négocieroit. Il est évident que telles étoienl les instructions données parie roi à ce ministre. Bientôt je me suis aperçu que ce n'est point à lui que Frédéric Guillaume destine sa confiance au sujet des affaires de France.
En rompant brusquement cette conférence, je m'attendois cependant à quelques démarches du cabinet de Berlin. En effet, deux jours après être revenu chez naoi , je reçus la visite
du duc do Saxe-Weimar, beau-frère et ami du roi. Dans une conversation très prolongée je crus ne devoir, comme dans sa précédente visite , me montrer qu'en ami de Thumanité qui permet do raisonner sur les rapports et les intérêts des peuples. Enfin le duc mawua qu'il venait m'entretenir par ordre exprès du roi. Il ne dissimula point Textrôme désir que Frédéric-Guillaume a de voir cesser une guerre désastreuse. Nous vînmes à des explications franches oh je crus ensuite reconnottre bien plus les vœux particuliers du duc que les disposiions réelles de la majorité du conseil du roi. C'est du moins au duc seul que j'attribue l'idée qu'il mit en avant d'un expédient par lequel la Prusse se rendroit médiatrice entre la France et V Autriche. Il voyoit pour sa cour des maux mcALCuLÂBLEs résulter d'une paix séparée sans aucune modification et il no me parut pas facile de combattre ces craintes. Le duc me fit promettre d'aller le lendemain voir encore le marquis de Lucchesini.
Je me rendis à Coblentz à cet effet. Le duc avoit annoncé au roi cotte visite par un exprès et je trouvai le marquis préparé à me recevoir. Il me confessa de nouveau l'extrême désir de la paix qu'ont les puissances alliées , mais il continua d'insister sur l'impossibilité d'une paix à laquelle l'Autriche n'auroit point de part.
On a malheureusement trop peu le temps à Berlin d'approfondir cette grande question d'une paix séparée et les puissances intéressées ont été trop bien averties par la publicité des vues de la République à cet égard pour que cette négociation ne soit devenue d'une grande diiOELculté.
Le marquis me proposa un nouvel entretien pour le soir. Je suppose qu'il voulut employer cet intervalle à conférer avec le roi et son conseil. Ce fut alors qu'il me communiqua et discuta les propositions provisoires. Les deux premiers points relatifs à la dignité de la République et à la forme des négociations n'éprouvèrent point d'obstacle. L'article concer-
nant le baron de Dohm me parut affecter personnellement le marquis de Lucchesini ; il me dit que la Prusse et l'Autriche avoient déjà remis leurs pleins pouvoirs à des ministres choisis éventuellement pour traiter avec la France et Ton peut douter que le marquis lui-môme ne soit l'un des deux. Je suppose que l'Autriche a fixé son choix sur le baron de Spielmann. . J'ai trouvé le marquis très content de tous les articles dans rhypothèse d'une paix générale : il se servit à cette occasion d'une expression assez remarquable. « Les puissances alliées, » me dit-il, ne sont pas encore assez bas percées pour recevoir » entièrement la loi. » Ainsi , peut-être à mon retour , les progrès des armes de la République auront tellement accru le désir de la paix dans le cabinet de Berlin qu'une paix séparée, même malgré tous ces dangers, sera rejetée moins vivement.
Les affaires de la Hollande tiennent fortement à coeur au roi. Le marquis m'a déclaré avec beaucoup de vivacité que l'Angleterre se montrerait aussitôt que l'on voudroit toucher au Stathouder. Une déclaration claire des vues de la République et l'exposition d'un plan subordonné à la conclusion d'une paix séparée avec la Prusse sont nécessaires pour donner de la consistance à la continuation des pourparlers.
Un point indispensable et sur lequel le marquis de Lucchesini vient d'être parfaitement éclairé, c'est la solidité des pouvoirs délégués par la nation au Conseil exécutif pour traiter et contracter avec les puissances étrangères. Il seroit utile et très expédient que la Convention nationale rendît à ce sujet un nouveau décret, fut-il surabondant.
Projet d'Instruction et bases d'après lesquelles il convient de négocier avec le roi de Prusse.
Si le roide Prusse s*obsline à vouloir faire une paix générale, il faut rompre toute négociation, la République française ne voulant et no pouvant dans aucun cas faire de paix avec la Maison d'Autriche.
Les raisons qui semblent motiver Téloignement de la Prusse pour une paix séparée ont paru faibles. Elles se réduisent à dire que l'Autriche et la Russie, pour s*en venger, pourront tourner leurs armes contre le roi, et comme ses troupes et ses trésors sont affaiblis par la malheureuse campagne quMl vient de faire contre les Français, il craint de ne pouvoir résister à ces deux puissances réunies.
La Russie, ajoute-t-il, n*a essuyé aucune perte. Elle a dans la Pologne une armée nombreuse qui peut à chaque instant entrer dans la Silésie prussienne ou la Prusse orientale.
V Autriche, désespérant pour le moment de rentrer dans ses possessions aux Pays-Ras,voudra s'en dédommager aux dépens de la Prusse. Elle tournera exclusivement toutes ses forces contre celte puissance à qui les Français vu leur éloignoment de leurs affaires domestiques ne pourront donner qu'une faible consistance.
On répond que ces craintes ne sont pas fondées et que toutes les chances dangereuses sont au contraire pour la Russie et l'Autriche.
Lesnégociations avec la Prusse peuvent se faire secrètement, il ne sera pas question d'alliance ; mais Ton conviendra seulement de conditions de paix très simples qui ne devront avoir d'effet et même n'être publiées et connues qu'au printemps prochain.
La saison rigoureuse qui s'annonce et plus encore les pro-
grès des armées françaises le long du Rhin, sur la Moselle et dans les Pays-Bas peuvent servir de prétexte au roi de Prusse pour faire filer l'armée qu'il a actuellement sur les bords du Rhin et de la Lahn en partie dans la Hesse, en plus grande partie dans les margraviats d'Anspach et de Bareith.On croira facilement que ces troupes n'y viennent que pour prendre des quartiers d'hyver et se refaire des fatigues et des malheurs qu'elles ont éprouvés.
Cette armée pourra même recevoir des renforts et ces renforts, loin de donner de l'ombrage, inspireront aux Autrichiens plus de confiance en leur faisant espérer une nouvelle campagne combinée.
Les Prussiens pourront aussi faire des préparatifs en Silésie et dans les deux Prusses, toujours sous prétexte de renforcer au besoin les armées du Rhin.
On profiteroit encore de Thy ver pour fomenter des insurrection dans la Hongrie^ la Bohême et VAutriche, de môme que pour réveiller le courage abattu des Polonois et la vengeance implacable de l'Empire ottoman contre la Russie et l'Autriche.
Si les agens prussiens à Constantinople vouloient s'entendre avec ceux de la République française, rien ne seroit plus facile que d'engager le Grand-Seigneur à renouveler la guerre au printemps prochain contre les deux cours impériales.
D'un autre côté, la République française a quelque raison de compter sur le gouvernement actuel de la Suède^ et il lui seroit facile d'opérer encore une diversion utile de ce côté , tant sur mer dans la Baltique que sur terre dans la Finlande. -
Enfin , en faisant entendre à l'électeur de Bavière que les secrets desseins do l'Autriche sont de se dédommager de ses pertes aux Pays-Bas par une invasion dans la Bavière don* elle convoite la possession depuis longtemps, on n'auroit point de peine à s'aisurer quelques secours de ce prince qui sait bien que ses continuelles indécisions ont irrité la Maison d'Autriche.
Ainsi, au printemps prochain, lorsque le monieiit d'ouvrir la campagne seroil arrivé et que TAulriche, confiante dans Tappui do la Prusse, auroit préparé de grands efforts pour attaquer les Français sur le Rhin, on publieroit subitement la conclusion de la paix séparée entre la Prusse et la France.
L'armée prussienne sortant do ses quartiers d'hyver en Franconie et jointe à 12,000 Uessois tomberoil à Timproviste sur la Bohême parEgra. Une autre armée prussienne ou entreroil dans la Silésie ou combattroit les Russes dans la Pologne, assistée des patriotes polonois dont le nombre et Tanimosité augmentent tous les jours.
Les Turcs s'avanceraient également du côté de la Pologne, ainsi que dans le Bannat de Temeswar et en Croatie, en suivant le plan de leur première campagne de 1788 et c^ Taide des Valaques qu'il ne seroit pas impossible de faire insurger.
Les François feroient face à Tarmée autrichienne sur le Rhin et parviendroient bientôt à les chasser totalement de celte partie de TAllemagne, du Brisgau, des villes frontières, etc.
Dans le même tems nos armées du Midi les attaqueroient par le Piémont et les chasseroient de la Lombardie.
Notre flotte de la Méditerranée enlreroit dans la mer Noire et facilitoroit un débarquement dos Turcs dans la Crimée.
Ainsi, les deux cours impériales, ennemies irréconciliables delà Prusse comme de la France, se trouveroient tout à la fois attaquées dans le nord, sur mer et sur terre, par les Suédois; dans le levant, sur mer et sur terre, par les Turcs et les François; sur Rhin par lesFrançois et les Bavarois; en Italie parles François ; en Bohême par les Prussiens et les Hessois ; en Pologne et en Silésie par les Prussiens réunis aux patriotes Polonois.
Ainsi , la Prusse trouveroit bientôt à se dédommager des pertes de la campagne actuelle. Elle auroit abattu sa rivale en Allemagne oh elledeviendroit à son tour prépondérante. Elle auroit réparé envers la Pologne l'injuste abandon qu'elle en
a fait et il no seroit pas diffîcile de lui obtenir de cotte République la possession de Thorn et de Dantzick moyennant qu'elle facilitât la réintégration des Polonois dans la Gallicie. La Prusse ajouteroit à ses possessions le reste de la Silésie.
La Russie pourroit être punie et affaiblie par la perte de la Russie Blancbe, celle de la Crimée et de toutes ses provinces et places qu'elle a prises en dernier lieu aux Polonois et aux Turcs.
Ceux-ci gagneroient quelques districts dans la Croatie. La principauté de Transilvanie pourroit devenir indépendante h l'instar de la Valachie et de la Moldavie.
On pourroit aussi s'assurer des Vénitiens en leur promettant un arrondissement dans la Dalmalie et surtout la possession du littoral antérieur, c'est-à-dire des ports et districts de Trieste, Fiume et Portore.
Les Suisses, s'ils le vouloient, pourroient concourir à l'entreprise et en profiter, d'abord, on faisant cesser les prétentions de la Maison d'Autriche sur la Valteline, puis, en ajoutant à la confédération helvétique la partie du Tirol la plus voisine.
Je ne parle point des moyens qu'en pourroit employer efficacement et avec la certitude morale du succès pour mettre en insurrection la Hongrie, la Bohême et l'Autricho et en faire trois Etats séparés, dont l'un seroit composé de la Hongrie et d'une partie de la Craotie, le second de l'Autriche proprement dite, de la Stirie et de la Moravie ; et le troisième de la Bohême.
Les François ne prendroient rien pour eux et trouveroient la récompense suffisante de leurs travaux et de leurs dépenses dans la satisfaction d'avoir procuré aux peuples qui bordent le Rhin, la Meuse et l'Escaut la liberté et l'indépendance, et à l'Europe une paix solide et durable sans compter l'anéantissement de l'infâme Maison d'Autriche.
Ce projet répond à toutes les craintes du roi do Prusse.
Une paix générale, en supposant qu'elle fût possible de notre
part, ne lui procureroil, ni les mêmes avantages, ni la môme gloire à acquérir ; il ne remporteroit dans ses Elals que la honte d'avoir inutilement dissipé des trésors et perdu une superbe armée.
Si ce projet est du goût du roi de Prusse, il sera facile d'y mettre bientôt là dernière main. Il suffira qu'il envoyé ici un homme sûr qui ait ses pleins pouvoirs et en qui nous puissions avoir conûance.
Il paroit qu'on se propose d'envoyer le marquis do Lucchesini, mais on ne le croit pas ici l'homme qu'il faut. Premièrement parce qu'on le croit susceptible de séduction, secondement parce qu'il a trompé indignement les Polonois et que son nom seul suffîroit pour éloigner ceux-ci d'un plan ou ils pourroicnt jouer un grand rôle.
On désiroroit que le choix du roi de Prusse pût tomber de préférence sur le ministre Dhom ou le général Kalkreuth auquel on adjoindroit l'aide de camp Mannolein.
Les principes connus de ceà personnages éloigncroient ici toute défiance de la part des patriotes môme outrés.
Il faut qu'on ait réponse incessamment sur tous ces points pour diriger notre conduite ultérieure. On ne répondroit pas que la négociation ne devînt impossible si l'on attendoit que nos armes eussent fait de plus grands progrès.
L'affaire de la Hollande ne sera jamais un obstacle si Ton veut agir de bonne foi , si le gouvernement hollandois cesse de témoigner sa bienveillance à nos ennemis,si surtoutil condescend à la libre navigation de l'Escaut qui ne peut ôtre considérée de notre part comme une violation des traités, mais qui ost au contraire une conséquence naturelle des principes de cette justice immuable, antérieure à toutes les conventions et contre lesquelles aucune convention n'a jamais pu prescrire. »
La parole appartenait désormais aux plénipotentiaires des deux nations, pour cette paix dont on peut dire que les gouvernenients avaient un égal besoin et un égal désir, quoique divisés par des questions graves, résultats de desseins opposés.