‹ Le royaume de PrusseChapitre 21 sur 49 · NÉGOCIATIONS DU TRAITE DE BALE · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS DU TRAITE DE BALE

SOMMAIRE. — Esprit des négociateurs français. — Vues du Comité de Salut public. — La diplomatie et les affaires étrangères en Tan III. — Dépêches de Bâcher. — Observations de Merlin de Thionville. — Instructions secrètes du comité à Barthélémy. — Médiation du Daneraarck. — Négociations. — Mort de M. de Goltz. — Rapport secret de Francfort sur la coalition et la Prusse. — Langage de Barthélémy. — Intrigues de TAngleterre. — La République fait la paix avec la Toscane. — Conditions définitives de la Prusse. — Appréciation des articles patents et secrets. — Fautes de la politique française.

La pensée fondamentale des négociateurs français à Bâle et Vesprit du Comité de Salut public en matière diplomatique peut se formuler ainsi : Ce n'est pas une trêve qu'il faut à la France , mais une paix qui mette fin à la> guerre et assure à la République ses fro7itièr es naturelles. L'épuisement de nos finances , le dénùment de nos armées faisaient un devoir de traiter. Nous vivions sur les pays conquis , selon ladage militaire des vieux temps : « la guerre nourrit la

guerre, » ce qui alarmait les esprits éclairés. L'opinion publique voulait la paix. Nos succès , par leur unanimité, facilitaient la tâche diplomatique. Des généraux connus par leurs récents mais magnifiques services Tacceptaient avec dignité pour eux-mêmes et pour leur patrie. Les représentants des armées du Rhin, de la Moselle, de Sambreet-Meuse, du Nord, adjuraient leurs collègues de voir la vérité tout entière et s'écriaient des fron- . tières de l'est au Helder : Ces pays sont le théâtre de la guerre depuis 1792. L'inspirateur incomparable des opérations militaires, Carnot, y souscrivait malgré nos victoires; la suite des temps comme les visées de la politique napoléonienne disent combien Carnot doit être loué d'avoir préféré des intérêts sûrs aux apparences d'un prestige dangereux. Un témoin célèbre, Gouvion Saint-Cyr, a fait de la situation militaire de la France à cette époque un tableau utile à retenir. Il prouve combien l'on eut de mérite à savoir s'arrêter, parmi nos gouvernants, et combien aussi des historiens passionnés contre les œuvres de la Révolution ont été injustes pour les hommes qui ont dirigé les affaires : A cette époque, dit-il, les armées françaises avaient atteint un degré de supériorité qu'elles n'ont jamais dépassé ; on pouvait tenter avec elles les opérations les plus difficiles et les généraux doivent être désormais jugés avec sévérité ^ans injustice^

Le 4 décembre 1794, Merlin de Douai exposa à la Convention les vues du Comité et ce qu'il pouvait avouer des négociations. L'entente était alors sérieuse avec la Prusse : la République avait en vue d'isoler de l'Europe TAngleterre et l'Autriche, de s'assurer les frontières du Rhin et la Savoie en indemnisant le roi de Sardaigne par le Milanais, enfin de faire sa paix avec, la Maison de Bourbon.., en Espagne. Quelles étaient ses ouvertures au cabinet de Madrid? Le rapport de Merlin va nous l'apprendre :

« Certes, il ne peut être éloigné ce temps oîi, éclairé par la foudre républicaine qui les a frappés tous à la fois,plusieurs de ces gouvernements, ameutés contre nous parTAngleterre, ne pourront fixer sans effroi Tabîme dans lequel cette odieuse puissauce a pensé les précipiter ; oîi TEspagne, par exemple, ouvrira les yeux sur les projets ourdis par le cabinet de Saiut- James ; oîi elle remarquera la constante assiduité avec laquelle ce gouvernement étudie la mer du sud, tous les soins qu'il aura à consolider sa puissance dans Tlnde pour se ménager de là furtivement une route vers TAmérique, tomber à revers sur le Mexique et le Pérou que convoite depuis si longtemps son insatiable cupidité et s*en emparer à force ouverte dès qu'il le pourra sans danger ; ou, calculant enfin ses véritables intérêts, elle reconnaîtrait que TAngleierre est la seule et véritable ennemie et que de tous les dangers qui la menacent, il n'en est pas de plus redoutable pour elle que ceux qui peu- Tent naître de la confiance dans une aussi perfide alliée (1). »

(4) On lit dans une dépêche de Barthélémy, du 1" janvier, ce portrait de Goltz et de la diplomatie de Berlin, par de Staël,

A regard de la Prusse le langage fut tout autre. Si le Comité n'agréa pas tout d'abord la pensée d'une médiation en faveur des princes allemands par son intermédiaire comme jyrùicipe, il accepta en fait et manda à ses agents qu'il verrait avec plaisir les petits Etats séculiers se rallier autour de la Prusse.

L ère des négociations était enfin ouverte devant TEurope. Le 22 janvier 1795, M. de Goltz et Bar-

thélemy y échangèrent leurs pleins pouvoirs, les conférences commencèrent le 24.

Le Comité de Salut public de Fan III avait réorganisé les services diplomatiques sans répudier les traditions monarchiques aux affaires étran« gères. L'historien de ce département a publié un curieux rapport écrit sur l'organisation des bureaux du Comité, d'où ressortent les principes qui devaient guider la politique de la Révolution triomphante à l'extérieur. On y lisait cet aveu, possible au lendemain de thermidor.

V Le département des affaires étrangères sous

ambassadeur de Suède : « Staël désire que nous ne nous laissions pas tromper par le cabinet prussien dont la politique fausse et immorale, dit-il, est connue, ni par le comte de Goltz qui est un homme très rusé. Il m'a dit beaucoup de mal de la Prusse. »

)) la monarchie était le seul bien administré. Depuis » Henri IV jusqu'en 1756, les Bourbons n'ont pas » commis une seule faute majeure... • Dans toutes » nos guerres, une province nouvelle était la récom- » pense de notre politique et de l'usage de nos » forces. »

On ne s'étonnera pas, après ce jugement impartial, que les régicides élus aient fait appel aux lumières des diplomates de l'ancien régime.

Un des commissaires d'alors ^ le comte Miot de Mélito, leur a rendu cette justice qu'ils cherchaient à sortir de l'anarchie, et il serait injuste de ne pas reconnaître les efforts que le Comité tenta pour rétablir l'ordre, pour faire rentrer la France dans le concert de l'Europe , d'où elle . avait' été en quelque sorte exilée. Ces hommes s'appelaient Boissy-d'Anglas etCambacérès, Treilhard et Siéyès, Fourcroy, Rewbell et Merlin. Ce cabinet diplomatique, organisé par décret du 12 fructidor an II, sur la base de douze membres, élus pour quatre mois, renouvelables par tiers le 15 de chaque mois, eût pu créer des embarras si on se fût trouvé en présence d'hommes moins sages. D'un esprit élevé, d'un dévoûment absolu aux intérêts du piays, ils tournèrent les difficultés du décret sans l'enfreindre. Le narrateur autorisé de la paix de Baie, M. Sorel, a pu dire que pendant la durée des négociations la correspondance de Prusse resta, sauf un mois, dans les mêmes mains

et qu'elle conserva son unité de direction. Le conseiller du Comité fut Thonorable Reinhard, un des modèles cités par Talleyrand à la grande diplomatie. Aussi le succès de l'entreprise devaitil faire avouer aux historiens que les diplomates improvisés de Fan III avaient porté avec honneur la grandeur de la charge que le hasard leur avait imposée

Ces négociations ont eu des phases diverses r nous n'avons voulu en constater ici que le résultat. Mais on nous permettra de citer deux sortes de documents qui prouvent combien la Prusse fut hardie et habile, puis souple, caressante et démonstrative. Le premier émane du plénipotentiaire français , les autres des plénipotentiaires prussiens :

« J'ai dit à Meyenrinck qu'il nous fallait toute la rive gauche de Rhin, depuis Bâle jusqu'en Hollande, écrit Bâcher.

» Meyenrinck ajouta que le prince Henri reprenait de l'influence, que l'on revenait au système de Frédéric II et que Bischoffwerder s'y ralliait. Je dois, avant de finir ma lettre, observer que Meyenrinck est doux, honnête et plein du désir devoir rétablir les anciennes relations entre la France et la Prusse. Il a parlé de la République avec des sentiments d'admiration comme militaire et avec une sensibilité touchante (de) comme un homme qui chérit la liberté et qui fait des vœux pour le bonheur de l'humanité en général. Ce sont les principes de Mollendorf et de Kalkreulh auxquels tout le parti de Vancienne cour va se rallier sous la bannière du prince

Henri de Prusse (frère de Frédéric II], de Herzberg, do Finckestein et de plusieurs autres personnages. »

Le roi de Prusse, aux termes des pleins pouvoirs envoyés à Paris > demanda une paix séparée ; pour Tobteuir au plus tôt elle offrit de se retirer immédiatement de la coalition et de reconnaître la République. Hardenberg se trouvait à Francfort prêt à gagner Bàle. Les puissances en état de guerre y entretenaient des agents plus ou moins avoués, nul n'avait par son talent de valeur égale à celle de Barthélémy, diplomate de l'école de Vergennes (1). Le Comité de Paris ne s'étonnait point de ces démarches, il les regardait avec raison comme le résultat naturel, nécessaire, des victoires de nos armées au dehors et de l'anéantissement des factions au dedans. Aussi , négociait-il avec mesure.

« Je vois dans toutes les lettres de Mollendorf la ruse prussienne, lors même qu'il parle de loyauté, écrivait Merlin de ThionviUe. Qu'on ne croie.pas nous duper! Je soupire après la paix, je ferai tout pour l'obtenir; mais c'est seulement quand les armées ennemies n'auront plus un pied sur la rive gauche du Rhin qu'on pourra entendre à des négociations. »

(4) Luxbourg écpivant à Hardenberg (t. I, p. Ifiî), le représente comme fidèle à ce but : « les anciennes limites de la France, c'est-à-dire celles qjii subsistaient avant la Révolution, » à la condition aussi que l'Angleterre fit des restitutions, et qu* la Hollande et les Pajs-Bas autrichiens fussent des Républiques amies.

Si la France voulait ses frontières naturelles, la Prusse, de son côté, entendait l'arrêter, afin de conserver à son profit, sous couleur de patrie, les pays que convoitait sa rivale en frontières naturelles. De là complication d'intérêts par leur opposition. Mais la puissance qui devait remporter dans cette lutte, devenue inégale par les armes, n'était-ce point celle qui poursuivait un seul dessein : ses frontières naturelles? et non celle qui rêvait trois choses : jouer le rôle fructueux de médiateur, annuler les conséquences de nos victoires militaires en réclamant la rive gauche du Rhin, absorber à son profit la Grande Pologne?

Haugwitz avait parlé avec amertume des coups affreux qu'avait supportés la coalition, de la nécessité de ne pas rompre les négociations et des ménagements qu'exigeraient soit les dispositions de notre gouvernement, soit son plan politique qui, ajoutaitil , ne semblent pas être contraires aux vrais intérêts de la Prusse.' Le plénipotentiaire prussien s'y était conformé. Le tableau qu'il traçait , le 12 août 1794, a dû importuner ses souvenirs, et M. de Ranke n'a pas tenu à en reproduire le témoignage dans son ouvrage sur Hardenberg. Nous sommes heureux d'y suppléer :

« Nos forces sont épuisées; une prompte paix nous est indispensable. I/opinion publique est contraire à la guerre ; l'armée surtout y est opposée. Du haut en bas on y est frondeur et agile par Tesprit d'opposition. On ne s'y bal plus que

pour l'honneur... (i). Le seul remède, le seul salut de TEmpire sont dans une prompte paix. Mais pour cela il faut agir d'accord avec les alliés. Le plus heureux serait de pouvoir remettre les chosQs dans l'état où elles étaient avant la guerre. »

Les vues du Comité étaient tout autres et on ne peut qu'approuver sa résolution de conserver au gouvernement français la position qu'il avait prise, depuis 1792, à l'égard de l'Empire et ultérieurement à l'égard de la coalition. Harnier s'en aperçut, dès le 8 janvier. Les explications qui eurent lieu dans la conférence destinée à définir le caractère des ouvertures pacifiques du roi son maître, l'établirent dès le début. Aussi les deux questions principales à résoudre , un armistice et la reddition de Mayence, furent-elles subordonnées en fait au résultat de la guerre à la fois offensive et défensive que faisait la France : la rive gauche du Rhin, limite naturelle de la France. Tel fut le langage officiel tenu à Paris.

Celui des instructions secrètes était identique et ceux qui voudront apprécier sans parti pris l'œuvre de la diplomatie révolutionnaire devront se pénétrer du texte lui-même, dont nous ne donnerons qu'un extrait relatif aux vues d'ensemble :

(4) (c Ce dégoût et ce désir de la paix avaient tellement pris le dessus dans Tarmée prussienne, qu'un propos habituel parmi les officiers était d'appeler cette guerre une guerre fatale. »

(Remarqœs sur la conduite des Prussiens pendant la campagne de 1794, Vivenot, Saxe-Teschen, Etat-major, î« partie, t I,p. 647.)

La réputatioQ que le cabinet prussien s'est acquise der puis la mort de Frédéric II , la manière df)nt il est composé encore aujourd'hui, la grandeur des intérêts à régler prouvent que malgré les meilleures apparences il peut élre prudent d'agir comme si nous doutions de la sincérité des dispositions qu'on nous montre....

D'un autre côté, si la République pouvait consentira une paix imparfaite , si elle se décidait à reconnaître facilement la neutralité des Etats germaniques de Frédéric-Guillaume , comme elle reconnaît celle du Holstein danois et de la Poméranio suédoise , pays au reste qui ne fournissent leur contingent qu'en argent, il en résulterait tout au plus vingt ou trente mille hommes de moins à combattre sur le Rhin. La coalition resterait entière. Nos opérations politiques et maritimes se trouveraient entravées. La Pologne serait anéantie et nous ne pourrions regarder comme un grand avantage, l'accès peutêtre inutile pour notre commerce de quelques ports de plus dans la Baltique.

Le Comité de Salut public regarde la manière dont les plénipotentiaires prussiens s'expliqueront sur la nature de la paix à faire, comme la pierre de touche des intentions de leur gouvernement. Il suppose que Frédéric-Guillaume est décidé à traiter sous les deux rapports avec d'autant plus de fondement que comme Etat de l'Empire il a le double intérêt et de s'arranger avec nous pour ses possessions situées sur la rive gauche du Rhin et d'enlever à TAutriche la négociation pour la paix de l'Empire dont un conclusum de la Diète vient de la charger conjointement avec lui. On peut en conclure que nous le trouverons très empressé de traiter, très actif pour se fortifier par l'accession d'un grand nombre d'Etats de l'Empire et disposé à so lier étroitement avec la République.

Ce raisonnement no doit point nous empêcher de suivre dans les négociations une marche graduelle mesurée à peu près sur celle que suivront les négociateurs prussiens. Il est de la

dignité de la République de ne pas montrer plus d'empressement qu'on ne lui en montrera.

Aussitôt que le citoyen Barthélémy se sera convaincu par la nature des propositions et par la marche des conférences que les négociations entamées sont réciproquement fondées sur le désir sincère d*unepaix solide ^ il fera connaître, de son côté, les conditions du gouvernement français.

Il déclarera, en conséquence, que la République regarde le Rhin comme sa limite naturelle qu'elle est résolue do conserver. Les motifs de droit et de convenance, même réciproque, qui ont dicté cette résolution seront aisément saisis parle citoyen Barthélémy, et le Comité ne croit pas avoir besoin d'en faire Ténumération.

Il résulte de cette première base de toute négociation :

4<> Que le roi do Prusse se trouvera dans le cas de renoncer à la possession de cette partie de ses Etats qui est en deçà de la limite posée ;

2° Que la ville de Mayence, une des clefs principales du Rhin, ne peut pas rester entre les mains de nos ennemis.

Il est probable que si le roi de Prusse croit d'ailleurs Textension de la République fr^ançaise jusqu'au Rhin conciliable avec ses intérêts, ce ne sont pas quelques territoires excentriques à céder qui feront obslacle à la paix. C'est ici que la paix avec la Prusse se relie à la paix avec l'Empire. Les Prussiens ne manqueront pas de parler de l'Allemagne. Le citoyen Barthélémy dira alors que la République française est aussi disposée à traiter avec les petits Etats qu'avec la Prusse ; mais il déclarera toute trêve ou suspension d'hostilités contraire aux intérêts de la République.

Il dira qu'il est temps que l'Allemagne soit enfin délivrée de Toppression de l'Autriche et que cette Maison , dont l'ambition depuis trois siècles a été le fléau de l'Europe, cesse d'en troubler le repos. Il dira que c'est sur elle et aux dépens de

son influence dans le système germanique qu'il faut prendre des indemnités ; que la République française, étendue jusqu'aux bornes que la nature même lui a tracées, loin d'être dangereuse pour l'Allemagne, sera sa plus fidèle alliée et qu'elle est prête à seconder, de l'autre côté du Rhin, l'établissement d'un équilibre nouveau, par des moyens qu'autorise la Paix de Westphalie et que les lumières du siècle semblent prescrire impérieusement , enfin par le partage des biens ecclésiastiques.

Le Comité autorisa son représentant à traiter avec M. deGoltz « ou tout autre plénipotentiaire » pour la paix séparée avec la Prusse. Quant à celle de^ Etats de l'Empire , il accepta la médiation du Danemarck ainsi que l'avait demandé rélecteur de Mayence en octobre précédent. La République acceptait donc sérieusement la fin des hostilités en Europe. Mais la Russie avait, au même moment^ d'autres visées. Le ministre de Catherine II à Berlin remettait à ce cabinet un mémoire sur les affaires de Pologne où on lisait : « L'Impératrice na pu, sans un profond étonnement, entendre la Prusse proposer de laisser subsister la Pologne. C'est là un de ces désirs qui peuvent bien naître dans un cœur, mais qui doivent être aussitôt réprimés, car ils sont contraires à la nature des choses. » La Hollande échappant au système de la politique prussienne, le Rhin conquis, la Pologne devenant la cause d'une coalition contre elle de Pétersbourg à Vienne, Frédéric-Guillaume prit peur et donna de nouvelles instructions à

son ambassadeur en s'inspirant des dangers que courait son trône. Les divisions entre ses conseillers intimes disparurent par la force des choses et devant le progrès des idées de paix. Les négociations de Belle, commencées le 22 janvier entre les représentants officiels des deux gouvernements, prouvèrent que la paix était au fond de tous les cœurs et le but désiré. « M. de Goltz, disait son collègue, ne s'est pas du tout caché sur le désir très vif et sur Timpatience de sa cour de iînir la guerre d'une manière honorable et prompte. » Le rapport de Boissy-d'Anglas à la tribune de la Convention exposa publiquement les vues du Comité ; elles étaient conformes aux instructions : la République veut la paix sérieusement, mais elle entend résister au torrent dévastateur de la coalition. Pendant que les derniers efforts étaient faits par M. de Goltz pour amener la Prusse à céder la rive gauche du Rhin qui ne lui appartenait pas, ce diplomate succomba le 6 février à des accès de fièvre pernicieuse. Tout paraissait devoir être remis en question par cette mort; il n'en fut rien heureusement.

Un rapport secret de Trancfort va nous apprendre l'état de la coalition pendant les négociations, les efforts respectifs des parties, les aveux de la Prusse, les colères de TAu triche, les malheurs de PAngleterre et les espérances de l'année 1795 pour la France :

Depuis la conquette delà Hollande, les trouppes autrichiennes sont continuellement en mouvement; on voit passer de jour en jour des soldats et des équipages militaires par Francfort. La plus grande partie de nos trouppes remonte le Rhin vers Heidolberg et le Margraviat de Baaden.

On assure que les coalisés veulent rassembler leurs trouppes, c'est-à-dire qu'une armée nesera plus composée que de soldats de la même nation, afin qu'il y ait unité dans les plans et dans le commandement. Ils attribuent les mauvais succès des campagnes précédentes à la mésintelligence qui régnoit entre les officiers généraux de la coalition. 11 est vrai que l'animosité entre les Prussiens et les Autrichiens est montée à un point étonnant, ils se détestent réciproquement.

Les Prussiens quittent nos contrées, en dix colonnes, pour se rendre dans la Westphalie; la première colonne s'est mise en marche le \^^ de ce mois. C'est sous le spécieux prétexte d'être obligés de couvrir leur propre pays que les Prussiens opèrent leur retraite en laissant aux autres trouppes le soin de remplir « t assurance royale de protéger ces contrées contre toute invû' sion des Français leurs ennemis, » Ce sont les termes dont le roi de Prusse s'est servi pour/ engager les habitans de Francfort ot des Cercles du Rhin à s'intéresser dans un emprunt de 10 millions de florins qu'il vient de faire. Cet emprunt étant presque rempli et voyant qu'il n'y a plus de spéculation lucrative à faire, il retire ses trouppes des contrées du Rhin après en avoir emporté l'argent ; cette conduite, peu mesurée, ne peut qu'être utile aux républicains et disposer les esprits des habitans de ces contrées en leur faveur, qui se voient trompés par le roi de Prusse d'une manière si peu délicate.

Dès le commencement de la guerre, la cohorte coalisée croyant pouvoir entrer en France sans obstacle et y vivre aux dépens des patriotes, n'a pas jugé nécessaire d'établir des magasins pour son entretien.

C') n'est qu'après la honteuse retraite delà Champagne oîi.

pressés de tous côtés par l'armée française et par le manque de vivres, ils vinrent se jetter dans les contrées du Rhin, qu'ils commencèrent à établir des magasins en tous genres. La fertile Franconie et les pays du Rhin furent dégarnis des vivres qui s'y trouvoient. Mais ces pays ayant pourvu, depuis trois ans, aux besoins des armées coalisées, sont maintenant épuisés au point que les habitans craiguent de manquer eux-mêmes du nécessaire ; ils sont par conséquent hors d*état de fournir davantage. Les magasins étant également dégarnis, les coalisés se voyant obligés de faire venir des vivres de loin ; en attendant, on ne donne aux soldats qu'une demie portion do pain en nature et on leur paie l'autre moitié. Le roi de Prusse a fait venir de la farine de Stettin et de Konigsberg, villes éloignées de trois cents lieues do la guerre. Dans cet état de détresse OQ devroit supposer une 4™® campagne de la part des coalisés comme impossible, et on assure cependant qu'ils sont décidés à la faire.

L'esprit public est parfaitement bon -dans les villages des . environs de Francfort ; quoique cruellement trompés et vexés par Custîne, ces braves campagnards ont cependant conservé un amour sincère pour les Français et un attachement inébranlable à leurs principes. Le bienfait envers nos frères d'armes, prisonniers de guerre, en sont des preuves convaincantes ; ils en ont même retiré une cinquantaine de l'esclavage autrichien, les ont nourris et habillés et leur ont procuré les moyens de retourner dans leur patrie. Les François seroi eût certainement reçus à bras ouverts par ces braves cultivateurs.

Les Hessois sont dans la même disposition, mais gémissant sous le joug du despotisme ils n'osent manifester leur opinion et ils sont trop faibles pour le secouer sans le secours d'une force étrangère (1).

(1) Registre de la correspondance secrète des armées (Bâcher)

La mort de M. de Goltz ne put interrompre les entretiens diplomatiques entre Berlin et Paris. Le second plénipotentaire, Harnier, y essaya inutilement des conversations dilatoires, il n'était pas de taille à se mesurer avec un homme de la valeur de Barthélémy, rompu aux ressources de l'école du xvn"** siècle ; le langage du représentant du Comité ne variait pas. Il ne s'agit plus en l'état d'armistice . ni de la neutralité, ni de la reddition de Mayence; ce qu'il faut, c'est la paix. Etudions-en les conditions, ce sera aussitôt réglé que les. clauses de l'armisticp lui-même.

L'Angleterre surveillait la conduite de son alliée avec soin. Traverser par des propositions étranges ses négociations fut son but immédiat et lord Spencer eut mission de son cabinet de combattre dans l'esprit du roi Frédéric -Guillaume l'influence des partisans de la paix. Le 26 janvier, Pitt avait protesté avec éclat contre la défection du cabinet de Berlin et prenant l'Europe à témoin s'était écrié : C'est parce que la Pimsse nous quitte qu'il faut rattacher l'Autriche encore plus fortement à notre cause. Si la Prusse nous manque de foi, devons-nous pour cela renoncer à faire des alliances? Lord Spencer échoua cependant, et la violence du langage de Pitt le porta à s'abuser sur les

envoyé comme premier volume à Carnot (membre du Directoire), par le Ministre des relations extérieures Delacroix. Du 26 février

dispositions réelles du ministre Haugwitz et sur celles de son maître. Pendant qu'il écrivait à lord Gren ville pour répondre du zèle du roi « pour une nouvelle campagne, » le parti de la cour l'emportait en réclamant la paix séparée et la paix à tout prix.

Le frère de Frédéric II, le célèbre prince Henri, faisait dire au duc de Brunswick ces paroles sévères : La paix ne sera pas honorable, mais elle est nécessaire.... Je n'ai en vue que le bien de ma patrie et je veux la sauver de la ruine où d'autres Vont menée.

Dans cet état des esprits , on pouvait avoir des difficultés à éclaircir et des volontés à assouplir ; mais il était permis d'affirmer, après l'événement du 8 février, qu'il se produirait seulement des retards. Un jour vint, en effet, où Harnier dit en propre : Le roi de Prusse ne s'opposera pas à la cession de la rive gauche du Rhin, mais c'est à l'Europe à l'accorder. Malgré la finesse prussienne, on dut marcher vite sur ces bases. Pendant ces négociations, la République avait traité avec le grand- duc de Toscane et celui-ci avait révoqué, par l'article premier des stipulations, tout acte d'accession ou d'adhésion à la coalition. Ce fut là une force nouvelle et le Comité eut le droit, à son heure, d'exiger une stipulation analogue à Baie.

Les crises de la Convention faillirent tout perdre

de la part des Jacobins habiles à souffler la haine et à raviver l'incendie démagogique par les clubs. Cambacérès déclara, pour appuyer les propositions de Bâcher et de Barthélémy, que c'était méconnaître les destinées de la France que de vouloir l'isoler de la politique de l'Europe, ot Thibaudeau plus net ajouta : Si vous ne revenez pas aux principes, vous ne ferez que changer d'anarchie, car les gouvernements étrangers auront pour votre Comité la confiance que vous aurez vous-mêmes. On conclut à la possibiUté d'ajouter des articles secrets au traité patent, à la condition de ne pas détruire le texte officiel par les stipulations du texte confidentiel aux deux gouvernements.

La paix devait donner un gouvernement sûr à la France ; c'est ce qu'avaient compris les adversaires de la République, aussi s'étudiaient-ils par tous les moyens à traverser l'œuvre de Baie, de Londres à Vienne. Les parties intéressées élaient d'accord, malgré l'or de Pitt et les intrigues de Thugut, lorsque l'arrivée de M. de Hàrdenberg à Bâle apporta de nouvelles entraves. Tout était remis en question.

M. de Sybel a caractérisé les vues du nouveau {plénipotentiaire ainsi : « Une ferme neutralité pour la Prusse et le nord de TAllemagne dans le présent, et dans l'avenir la médiatioa prussienne entre la France et l'Empire ; » tels étaient les facteurs de la politique prussienne. Au fond , M. de Har-

-denberg n'aimait pas la France ; il entendait s'en servir pour grandir le rôle de son pays adoptif en Allemagne, et le tout sans froisser les membres de la coalition où il voyait des infortunés et des victimes du désordre. Avec le parti de rémigration, il pensait que les valets avaient pris la place des maîtres après les avoir assassinés, c'était encore la doctrine du Manifeste de Brunswick. Mais il oubliait trois années de bittes gigantesques au-dedans et au-dehors subies par cette Révolution, ses victoires après ses défaites et son immense courage servi par des hommes de premier ordre à tous les degrés. Il tenta vainement •de traîner les négociations en longueur, de Faveu de Brunswick et de lord Malmesbury. Barthélémy le jugea pour ce qu'il était, et ayant de son côté le droit et la force, eut avec le temps raison de ses ; subtilités.

M. de Hardenberg a divagué^ écrivait-il, le 20 mars, en résumant son premier entretien. La parole de la France victorieuse arracha en quelques semaines nos limites naturelles à la Prusse, qui obtint une indemnisation territoriale pourvue de compensations suffisantes garanties par notre

traité .

Un article patent du traité promettait « pour le nord de l'Allemagne » d*en éloigner la guerre. Un article secret contenait la promesse formelle vde la France a de conserver le repos du nord

de TAllemagne, » de rétablir les relations de tout ordre « comme avant la guerre » et de regarder comme « pays et Etats neutres » ceux qui étaient situés derrière la ligue de démarcation fournie par le baron de Hardenberg et acceptée par Barthélémy. Frédéric-Guillaume garantissait, de son côté, qu'aucune des armées ennemies de la République ne passerait cette ligne. Le vainqueur ' promettait de s'entendre avec son co-contractant pour faire respecter la neutrali té par des corps d'observation .Enfin, on r observera, le Hanovre était arraché sur des insistances spéciales à notre système offensif.... Hardenberg en avait fait comme la base de l'acceptation ou du rejet final des négociations. Le Comité de Salut public avait accepté (1), plaçant sa modération au-dessus des colères de Pitt et des iniquités de son cabinet. Qui peut donc accuser la Révolution de n'avoir pas été modérée dans ses transactions et oublieuse des procédés de la coalition ? On sait quelle fut la fin de ces habiletés. La France acheta la reconnaissance honorifique de son gouvernement en croyant à la sincérité prussienne et ouvrit par la paix de Baie une ère de neutralité pour le nord de TAUemagne (2), où la jeune monarchie puisa une force nécessaire-

(4) Voir aux Pièces justificatives le texte du traité de paix.

(%) Voir aux Pièces justificatives le discours de RewbeU à la Convention, en lui présentant le traité.

Sa politique compliquée en profita pour son agrandissement et de futures alliances avec les cours du Nord, sans cesser de quêter chez nous quelque nouvelle province. Il n'était pas alors question de Vaterland.

Quatre mois après Bâle, Hardenberg écrivait «ans cynisme aucun :

a Si des sécularisations avaient lieu en Allemagne y il importerait beaucoup , sans doute , que V. M/ conservât la balance en faisant aussi, de son côté, des acquisitions considérables. »

Au-dessus de la mission de la Prusse, il y a l'Histoire.

Des publicistes allemands ont été plus sincères, ^près 1815, qu'on ne l'est actuellement (1). Ils ont constaté l'inaction de Frédéric -Guillaume alors que les puissances maritimes soldaient son con- 'Cours. Ils ont prouvé l'empressement à jeter les bases d'une paix séparée et exposé le désordre de ses affaires militaires. Ils ont raconté Teffet produit par la campagne de Hollande où profitant d'un • hiver rigoureux qui avait couvert de glace les étangs et les fleuves de la Hollande, Tarmée française s'était frayé une route nouvelle. Chaque pas avait signalé une victoire. Les troupes anglo-

hanovriennes s'étaient enfuies par Yssel dans la

(4) Voir aux Pièces justificatives t sur M. de Eanke et la Paix da

mie.

Westphalie. Le prince d'Orange s'était embarquépour Londres, et Amsterdam avait ouvert ses portes au vainqueur.

Toujours cauteleuse, la Prusse avait à la fois traité et couvert les pays westphaliens^ de la rive droite du Rhin, en jetant Moliendorff sur la Lippe. Puis, elle avait expulsé les émigrés de la principauté de Neufchatel, gage donné à la Révolution triomphante.

Par le traité du 5 avril 1795, la France consentit à évacuer les possessions prussiennes qu'occupaient ses troupes sur la droite du Rhin, conserva provisoirement, jusqu'à la paix générale, celle de la rive gauche. Elle promit de tenir compte de l'intervention de la Prusse relativement aux princes et aux Etats qui voudraient participer à cette paix et de favoriser dans l'Allemagne de Nord la liberté du commerce et la tranquillité des relations. On fixa une ligne de démarcation pour les Etata^ à comprendre dans le traité. Cette ligne partait de l'Ems, dont elle suivait le cours, allait à Ysselbourg, pour remonter le Rhin jusqu'à Duisbourg^ en tournant reprenait à droite le long de la Wipper et de la Marche pour arriver au Mein en passant par Hombourg; continuée jusqu^au Necker. On traversait à Test Nordlingen, Pappenheim, remon-^ tant aux frontières nord de la Bavière et de la Bohême pour se terminer en Silésie.

La paix fut accordée à tous les pays renfermés*

dans cette ligne ; le nôtre oubliait quel avait été l'agresseur et quelles cruautés il s'était promis de commettre s'il avait vaincu la République.

L'influence des courtisans avait été désastreuse à l'armée prussienne, durant la première campagne. Les calculs de l'envie et de l'égoïsme signalèrent chez les alliés la seconde. Les Autrichiens entendaient se passer des Prussiens et ceuxci usaient des mêmes prétentions à leur égard; la victoire de l'un était devenue un sujet de mortification pour l'autre et l'insuccès excitait une joie également condamnable entre alliés. Le caractère de la troisième campagne avait été la mollesse : la perte de la Hollande en fut le résultat.

On en a conclu que malgré leurs revers les Autrichiens devaient être mis au premier rang : « Dans le cours des trois campagnes, dit un historien allemand , l'armée de Frédéric-Guillaume ne livra pas une seule bataille rangée et aucun de ses généraux ne fit rien qui pût servir de fondement à de justes prétentions. » Tous les avantages cependant lui furent accordés et elle pesa dans la balance européenne pour ce qu'elle ne représentait pas alors. L'ambassade de Siéyès devait aggraver cette politique.

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