‹ Le royaume de PrusseChapitre 22 sur 49 · PAIX ET TRAITÉ DE BALE · texte numérisé non relu

PAIX ET TRAITÉ DE BALE

SOMMAIRE. — Négociations des plénipotentiaires français et prussiens. — Convention de 4796. — Armée d'observation. «— Les Etats de TEmpire à Radstatt. — De la suppression des Electorats ecclésiastiques. — Campagne de Bonaparte en Italie. — La Prusse et l'Angleterre. — Occupation du Hanovre. — Règlement des princes dépossédés. — La Prusse reçoit six fois plus qu'elle n'a perdu. — Conclusum et Recez de Ratisbonne. — Rupture de la paix d'Amiens. — Ulm. — Traité de Postdam. — Traité de Schœnbrunn. — La Prusse et Napoléon.

La haine du prince de Hardenberg a été grande contre la France ; mais elle a été mêlée de prudence. La preuve la plus convaincante, est le silence gardé par lui sur ses premiers services en Prusse. On nous permettra de ne pas stigmatiser d'un mot cette habileté haute chez un homme d*Etat qui a pris la plume sans y être contraint. Il y aurait eu , en effet , un moment dans sa vie qui l'eût embarrassé : les campagnes de France ^ et plus encore la paix de Baie.

Ce fut lui qui, par son habileté, ses qualités d'homme du monde et sa perspicacité, sut conclure

avec les représentants de la République française une alliance toute à l'avantage de la monarchie de ses nouveaux maîtres. II. ne craignit pas de se frotter au sang des régicides, au nom de Vutilitarisme. Son souverain Frédéric-Guillaume II s'écriait peu de temps avant sa mort : « Je n'aurais jamais dû entreprendre la guerre contre la France. » Et il se félicitait d*en avoir été quitte pour un œil poché.

Nous avons vu comment la Prusse se fit pocher, peut-être même crever un œil de * 1792 à 1795; quels médecins pansèrent sa blessure ; à quels remèdes elle recourut pour guérir; en un mot, comment s'effectua la paix de Baie. Ce qu'il importe de savoir, pour compléter nos investigations sur la politique traditionnelle de la Prusse, c'est de constater les résultats de la paix de Baie jusqu'au moment où, par forfanterie, le cabinet de Berlin provoqua la campagne de Prusse : 1795-1806.

Préservée de toute préoccupation sur ses frontières, la Prusse s'employa pour les co-Etats de l'Allemagne au Nord. Elle y obtint quelques satisfactions diplomatiques, mais fut moins heureuse pour l'Allemagne du Sud et pour l'Autriche qui oublia, en ceci, ses véritables intérêts. Les colères de la Russie et Tor de Pitt devaient miner les Habsbourg en Italie et les amoindrir en Europe par les préliminaires de Léoben et le traité de Campo-Formio.

L'expérience prouva que la ligne de démarcation arrêtée entre la France et la Prusse était violée â raison de son étendue. Une convention nouvelle fut signée à Berlin, le 5 août 1 796, qui la rétrécissait ainsi : des frontières du Holstein on longea la mer du Nord jusqu'aux embouchures des fleuves TElbe, le Weser et TEms: en descendant on rétendait sur les frontières de la Westphalie hollandaise ; d'Anhalt elle passa sur Yssel et se prolongeant sur le Bas-Rhin remonta par Clèves jusqu'à Rukort; elle suivit la Ruhr jusqu'à sa source et se dirigea sur la Fulde pour finir à l'origine de cette rivière. Les pays situés dans l'intérieur de cette ligne étaient regardés comme neutres s'ils abandonnaient l'armée impériale et refusaient les subsides anglais.

Toujours prudent et formaliste, le cabinet de Berlin prouva aux princes intéressés que les négociations auraient leur plein effet à une seule condition : un corps d'observation entretenu par les Etata compris dans la ligne garantie. On réunit à la longue quarante-deux mille hommes dont le commandement fut déféré au duc de Brunswick. On attendit avec sécurité la convocation des Etats de l'Empire par l'Autriche. Désireux de régulariser les affaires de ses confédérés et les siennes de concert avec la République dont les victoires avaient terrorisé l'Europe et découragé l'Angleterre, l'Empereur appela ses féaux à Radstadt.

Le l®»* novembre 1797 les vassaux du Saint- Empire se réunirent en tremblant. Leur faiblesse les avertissait en secret de la désertion de leurs intérêts dans les conditions ignorées mais véritables de la paix. Le premier acte de l'Autriche , l'évacuation de Mayence, prouva qu'ils n'avaient pas eu de craintes vaines. On ne douta plus, après cet événement, qu'un accord secret ne fût intervenu entre la République et le vaincu de Léoben comme avec la Prusse. L'Empereur méprisa les plaintes des ambassadeurs allemands et la cour de Frédéric déclara bruyamment par la presse que se désister, ainsi qu'elle le faisait, de la rive gauche du Rhin, était la marque indubitable de son patriotisme. Les co-Etats ne partagèrent nullement son avis et lui infligèrent, avec la Pologne, le mot célèbre rapuit, devise du pieux HohenzoUern depuis Frédéric , le premier électeur investi de ce titre à la Diète de Ratisbonne (1417).

L'exécution du traité de Baie et le système de la neutralité avaient créé des difficultés que la convention complémentaire ne put conjurer entièrement. De là des explications diplomatiques, même aujourd'hui utiles à connaître. Celle qui suit porte en elle-même ses enseignements (1) :

(1 ) Dossier du SO octobre, armée du Rhin, Réponse du Comité de Salut Public^ le %t octobre, rédigée par Clarckc.

Extrait d'une lettre adressée au citoyen Barthélémy , le ÎS vendémiaire au 4^^ de la République française , une et vH" dioisible.

Le Comité de Salut public de la Coavention nationale. Nous, etc. .. ^ .......

Quoiqu'assurés des bonnes intentions de la cour de Prusse, nous avons vu toutefois avec peine que quelques agents de cette cour, et le prince de Hohenlohe en particulier, ont cherché, sans doute sans Taveu de S. M. le roi de Prusse, à donner une extension singulière aux traités de paix conclus à Bêle les 16 germinal et 28 floréal dernier, surtout en ce qui concerne la ligne de neutralité fixée par le dit traité, moyennant certaines conditions à remplir.

Cette conduite, que la loyauté de la Prusse ne saurait approuver, nous porte à solliciter une explication franche, relative à l'exécution des conditions- des deux traités de Bâle,

Elle devient d'autant plus nécessaire que la fausse ligne de neutralité désignée par le prince de Hohenlohe, gênerait efficacement les mouvements que les armées françaises pourraient être dans le cas de faire et les exposerait même, puisque ce prince a déclaré ne pouvoir garantir cette prétendue ligne de neutralité vis-à-vis des Autrichiens et qu'il est resté spectateur tranquille de ce qu'ils ont tenté au-dedans de cette ligne et principalement à Friedberg, le 7 vendémiaire an IV.

La non existence actuelle de la ligne de neutralité fixée par le traité du 28 floréal a été tellement sentie par le prince d'Hohenlohe lui-même, que landgrave de Hesse-Hombourg n'a pu rester dans la capitale de ses Etats, que sur la parole

d'honneur et la garantie que lui a donnée le prince qu'il y serait libre en se chargeant d*obtenir cette faveur du général commandant l'armée française de Sambre-et-Meuse.

Ainsy donc la Wéteraire, la ville de Francfort en particulier, et en général tous les pays situés depuis le duché de Berg jusqu'au Mayn , excepté ceux appartenant à S. M. le roi de Prusse, peuvent être traités suivant les lois de la guerre et fournir aux Fnmçais les secours pécuniaires et en nature qu'ils ont le droit d'en exiger.

Hais en fixant le montant des contributions do tout genre,

Le gouvernement français ménagera, autant que les circonstances le permettront, les Etats auxquels le roi de Prusse s'intéresse, sans pour cela s'interdire la faculté (Ty établir les contributions que les besoins de la guerre pourront exiger.

Nous veillerons particulièrement, par égard pour Leurs Majestés le roi et la reine de Prusse, à ce que les possessions du landgrasre de Hesse-Darmstadt soient ménagées autant que faire se pourra.

Nous aviserons de même pour celles du prince de Nassau- Usingen et le comte d'isembourg.

Nous nous empresserons pareillement, par égard pour la cour de Prusse, de donner les ordres nécessaires pour traiter de môme la principauté de Hohenzollern , si les armes françaises y pénètrent.

En conséquence, des liaisons de famille qui existent entre la Maison de Prusse et celle du Itudgrave de Hesse-Hombourg, et en considération de la conduite de ce prince et de celle de M™« la Landgrave en particulier, pendant le cours de cette guerre, notre intention est d'épargner le pays de Hombourg de la manière la plus particulière , tant pour témoigner à la cour de Prusse, etc.

Il n'est peut-être pas inutile d'observer que le landgrave de Hesse-Cassel est hors du traité de Bâle, parce qu'il n'a pas

retiré son contingent en temps utile

Les rapports avec la République française doivent donc être considérés comme directs et dépendants seulement de la paix qu'il vient de conclure avec elle.

Pour ce qui est de Francfort, il serait superflu de dire que cette ville n*a aucune garantie à réclamer du traité de Bâle, puisque son contingent fait partie des garnisons ennemies actuelles d*Ehreinbreilstein et de Mayence,

Ce qui regarde la neutralité du Hanovre est tellement clair qu'il n*a besoin d'aucune explication, et le Comité de Salut public ne peut que s* en rapporter à la partie du traité de Bâl» qui rétablit.

L'empressement que la cour de Prusse a mis à dissiper les rassemblements d'Osnabruck, fait présumer au gouvernement français qu'elle n'a pas eu connaissance de la marche de certains corps d'émigrés vers le Brisgau.... Nous ne doutons pas que la Prusse n'empêche de pareilles contraventions à l'avenir et qu'elle ne fasse les démarches nécessaires pour dissiper les rassemblements hostiles qui pourraient exister maintenant dans le duché de Brème.

Certifié conforme par nous représentant du peuple, membre du Comité de Salut public, section des relations extérieures.

Paris, ce 3 brumaire au 4"** de la République française^ une et indivisible.

Signé : Babthélemt.

La France punit rAllemagne de ses défaites consécutives en gardant la rive gauche du Rhin et en sécularisant les électorals ecclésiastiques qui servirent à dédommager les princes dépossédés.

Cette dernière faute , à jamais regrettable pour notre politique, brisa les traditions de notre di-

plomatie qui avait su utiliser la faiblesse militaire de ces principautés épiscopales en la respectant et selon leurs vœux en défendant leur indépendance contre l'absorption de FAu triche. Le premier Consul les raya de la carte parce que leurs souverains les avaient lancés dans la réaction à outrance des émigrés, il répondit à une injustice par une iniquité. Nous sentons aujourd'hui ce qu'il en coûte de perdre l'équilibre dans Tappréciation des faits.

Le neveu de Frédéric II mourut le 1 6 novembre 1797. Son fils aîné lui succéda sous le nom de Frédéric-Guillaume III . Ce prince notifia son avènement au Directoire en traitant ses membres de grands et chers amis. L'esprit de 92 était donc bien mort.

Le cabinet de Berlin refusa de rentrer dans la coalition malgré les instances de la Russie. Siéyès veillait aux instructions reçues. Les années 1797 à 1801 trouvèrent la Prusse fidèle à la fortune de la France victorieuse, et de Marengo à Hohenlinden portant à ses ennemis des coups déterminants. L'Angleterre avait tenté en 1799 de la séduire par les offres de lord Elgin, de lord Gren ville et les promesses du comte Districhstein, l'envoyé de Vienne ; mais la neutralité expectante faisait trop bien ses affaires pour qu'elle en sortît aussi vite.

Notre chargé d'affaires , M. Otto , informa son gouvernement que le nouveau roi aimait la paix

et déplorait la conduite tenue par son prédécesseur à notre égard. Il fit valoir son nouveau ministre^ d'Haugwitz , partisan de la paix et jaloux de faire de son maître le médiateur de la République en Europe. Le favori comprenait que c'était le plus sûr moyen de relever son pays appauvri , déconsidéré et perdu de réputation militaire. M. Thiers a défini avec autorité le rôle d'un médiateur : « Intervenir à propos entre des adversaires fatigués, recueillir tous les fruits de la guerre qu'on n'a pas faits et de la paix qu'on a dictée. » Pour l'engager à persévérer dans ses projets, Bonaparte notifia à Berlin son avènement à la dictature par l'envoi de Duroc; l'aide-de-camp déclara, au nom du nouveau chef de la France, que la paix était entre les mains de la Prusse à titre d'arbitre. Le général Beurnonville, général habile, estimé des cours, fut nommé ambassadeur officiel et commenta avec mérite le plan de son général en chef.

L'ambitieux d'Haugwitz répondit aux démarches de Paris en occupant Cuxhaven où les Anglais avaient entraîné un vaisseau prussien capturé sous prétexte de visite. Au mépris des traités et du droit maritime, le cabinet de Londres exerçait une véritable tyrannie sur les mers en prétextant qu'il existait un commerce interlope de munitions de guerre entre les Etats. Les puissances du Nord, indignées, formèrent, le 16 août 1800, une ligue maritime destinée à garantir la liberté des pa-

villons. Elle affirma ses doctrines et son existence en mettant Tembargo sur les marchandises et le? marins anglais qui stationnaient dans leurs ports. Privée de colonies, douée de havres sans \ele\iv, la Prusse adhéra cependant et crut qu'il serait plus sage de mécontenter tous ses voisins, de la Baltique au Rhin, de la mer du Nord à l'Océan.

Une Note du 12 février 1801 expliqua au cabinet de Londres le motif de cette adhésion vigoureuse mais inattendue : « Pourvoir à la sûreté de leurs pavillons et de leurs sujets.... Avait-on jamais concédé au souverain de l'Angleterre le droit de citer devant son tribunal le navigateur étranger et de s'approprier sa cargaison ? . . . La Prusse ne se déciderait à renoncer à la nouvelle alliance qu^elle venait de contracter qu'autant que la Grande Bretagne se déciderait elle-même à lever tous les embargos qu'elle avait miis sur les navires étrangers. » Pitt tint compte de ces plaintes, mais en les spécialisant à la Prusse,. et un prince anglais se rendit h BerUn pour renouer la convention de 1 794 entre los deux Cours, 4 mars 1801.

Vains efforts, le 30 dû même mois le comte de Schulenburg déclara aux autorités du Hanovre : a que le roi de Prusse, usaut du droit de représailles contre les injures qu^I avait souffertes et voulant prévenir de nouvelles offenses^ se voyait forcé de fermer les embouchures de l'Elbe, du Weaer et de l'Ems et d'occuper en même temps les

Etats héréditaires du roi d'Angleterre situés en Allemagne. » Le cabinet de Londres était au ban de l'Europe, il sut conclure la paix avec la France le 1«' octobre, et la cour de Berlin évacua aussitôt une proie tant convoitée; l'assassinat du Tzar devait sauver les vues et la vitalité politique de Pitt. La paix de Lunéville rendit la paix à TEmpire , on dut fixer les compensations de ceux qui avaient tout perdu par la cession de la rive gauche du Rhin à la France. Les électeurs ecclésiastiques se voyaient sans compensation . Le Comité de Ratisbonne préposé à Texamen de leur réclamation et à celles des princes dépossédés était sans conseil, sans fonctions profitables du moment où le vainqueur ne Tautorisait point ; et ce vainqueur c'était maintenant ce premier Consul, rayonnant de gloire et d'une force de volonté peu communes ! Aussi les ambassadeurs de ces derniers se transportèrentils à Paris pour attendrir l'adversaire de 1792 qui allait fouler aux pieds leurs droits renversés et commettre une faute irréparable... dans Favenir (1).

(4) Nous reconnaissons avec M. Thiers que « c'était roceasion forcée d'un remaniement général du territoire germanique, » mais était-ce tout que de vider le présent sans penser à Tayenir ? Nous croyons que Henri IV et Louis XFV, que Richelieu, Torcy, Choiseul, Chauvelin, ces grands ministres des affaires étrangères, eussent jugé autrement que Bonaparte.

M. Thiers l'a senti ; aussi, reconnaissant que le pouvoir absolu des grands vassaux de l'Empire allait s'accroître, dit-il qu'il est permis d'éprouver quelque regret. Cet aveu, loin d'infirmer notre opinion la corrobore. (V. Consulat et Empire, t. IV, p. 5S et 77.)

Que voulait la Prusse, toujours émue du bien qu'elle prend à autrui? d'après quelles vues généreuses allait-elle agir vis-à-vis de ses anciens alliés?... Triste spectacle que celui des revers où la cupidité a toujours sa part et où l'ami d'hier devient Tennemi quand il n'est pas l'oppresseur !

La cour de Berlin avait su se débarrasser de ses préjugés. Elle avait oublié les émigrés comme leurs bavardages, frivoles pour vivre d'accord avec la Convention thermidorienne, le Directoire et le nouveau général devenu par un coup de force premier Consul; l'ambassade de Siéyès lui avait profité; sans le regretter outre mesure, les cabinets habiles n'aiment pas les diplomates déUés , elle avait lu dans sa pensée. Exigeant la neutralité armée en principe de droit public , elle avait compté alors sur une réorganisation de son royaume. Sans prétendre à l'Empire, elle s'était éprise d'un besoin d'extension rapide, fût-ce même au prix d'injustices, ce en quoi elle outrepassait les conseils de Siéyès. Elle eut comme un pressentiment vague de destinées nouvelles et forçant le cercle de ses traditions accepta au lendemain du traité de Baie la pensée de notre gouvernement : la formation d'une Confédération contre l'Autriche. Pour atteindre son but^ tout moyen lui parut bon.

Incorporons toujours, se dit-elle, le temps fera le reste. Ce raisonnement hardi, s'il n'est pas scrupuleux, devait lui réussir ; depuis le partage.

de la Pologne qu'elle n'avait pas négligé de renou^ vêler durant ses invasions en France, Thonnêteté et la probité ne pouvaient régler sa politique. Son avenir en eût souffert ; et, en Prusse, contrairement à ce que nous faisons depuis bientôt deux siècles , on pense au lendemain. La pauvreté rend quelquefois prévoyant , l'âpreté de la nature, les difficultésdu climat et l'ingratitude du sol ornent le caractère d'une race d'un don presque d'uJDiquité, c'est ce qui arriva au vaincu de 92.

Mais ce qu'il ne comprit pas en raisonnant ainsi, — et en conformant sa diplomatie pratique à ces théories, — c'est que l'ambition allait le faire dévier de ses dogmes féodaux. Le cabinet de Berlin affirma donc la nécessité de s'indemniser de la guerre et bouleversa pour cela le vieil Empire germanique. Son avidité lui fit emprunter les formes révolutionnaires condamnées par tous les diplomates. On inocula nos pernicieuses doctrines à la patrie du vieux droit public et la Révolution française fut lancée tête baissée contre le colosse vermoulu du Saint-Empire. Un coup d'épée pouvait rabattre et alors que deviendrait l'Allemagne !

On le voit, les nationaux-libéraux ne datent pas de Sadowa, ils ont des ancêtres et des plus, déterminés.

Villes libres, principats ecclésiastiques, libertés locales, traditions féodales» législation antique» administration vénérée, bulle d'Or ; la Prusse se

préoccupa peu de ce passé. Elle attendit qu'un sang nouveau fût infusé au colosse... à la condition que ce serait le sien. Ainsi le voulait la grande ombre du grand Frédéric, ainsi du moins agit d'Haugwitz au nom de son maître.

Elle aggrava les difficultés par la proposition de remplacer les électeurs catholiques de Cologne et de Trêves par des Electeurs protestants. Efte tenait à cette accession nouvelle de la religion réformée parmi les princes de PEmpire, à tel point qu'elle promit son alliance exclusive à la Francie de qui elle espérait tout; elle entendait môme lui garantir la composition nouvelle de l'Italie, en haine de TAutriche et dans le but de faire accepter ses énormes prétentions. Les historiens de l'Allemagne moderne partagent ouvertement notre manière de voir. Inspirés par cet exemple, les princes dépossédés imitèrent son adhésion à notre politique et agirent soit par leurs ministres, soit par eux-mêmes, à Saint-Cloud.

M. Thiers a décrit avec sa clarté lumineuse le but de la Prusse : « Elle voulait faire en Franconie » ce que l'Autriche cherchait à faire en Souabe; » elle y voulait doubler au moins son territoire. » C'était une ambition constante de ces deux grandes » cours de prendre, dans le milieu de l'Allemagne, » des positions avancées soit l'une contre l'autre , » soit contre la France, soit aussi pour y tenir » sous leur influence les Etats du centre de la

» Confédération. » Nous n'avons pas à exposer le détail de négociations qui nous intéressent par un seul côté : le rôle de la puissance qui se jeta la première sur notre pays pour le ravager en oubliant le droit des gens et le respect de la politique intérieure des Etats.

Le 23 mai 1802 une convention fut signée avec le premier Consul qui assigna au cabinet de Berlin une part considérable dans les indemnités sans toutefois satisfaire ses vastes désirs. En retour^ celui-ci approuva nos volontés sur la Hollande et l'Italie. Ces deux actes provoquèrent des cris de protestation en Allemagne. On y trouva le vaincu trop bien partagé ; on l'accusa d'avoir abandonné la cause de TEurope d'ancien régime , pour celle de la Révolution, toujours redoutée et d'autant plus détestée qu'elle était victorieuse seule contre tous.

Qu'importaient ces plaintes à des moralistes de l'école de Frédéric II !

Le 6 juin elle publia une déclaration dictée de Kœnigsberg pour informer les intéressés qu'elle allait effectuer la mise en pratique des traités. Aux amères clameurs des princes qui se dirent outragés, elle répondit que son occupation était <c provisoire » jusqu'au prononcé de la Diète, et le 20 juillet ses troupes se répandirent dans les provinces, avec douleur. Les plaintes étaient cependant justifiées. Pour quarante-deux mille carrés

perdus, Frédéric-Guillaume en recevait deux cent quarante-un mille; les cent soixante-douze mille sujets perdus lui en valaient six cent mille autres, et cent mille écus de revenu s'élevaient providentiellement à quatre cent trente mille, témoignage d'une soif de Tor poussée jusqu'à l'avarice.

C'est ainsi que l'on prenait du ventre à Berlin. Les transformations de principes y rapportent toujours plus que ne coûte leur perte. Les doctrines diffamées avant la lutte, deviennent sacrées après le bon combat. Les petits profits sont la manne d'un regard favorable du Seigneur, ami de son peuple.

Le Seigneur ne devrait-il donc rien à ses ouailles évangéliques, et le cœur endurci des Philistins pourrait-il être préféré aux rigides observateurs de textes bibliques?

Devant cet enthousiasme toute discussion fut éteinte et la Diète indignée donna le conclusum fédéral le 25 février 1803 (1). Pour sauver les apparences T Empereur accepta le fait accompli en faisant quelques réserves. Les bourgeois dévots de Berlin se délectèrent en pepsant que l'orgueil-

(4) M. Thiers a porté un jugement instructif sur les difficultés que mit la diplomatie berlinoise à l'adoption définitive des conclusions :

<c La Prusse, dit-il, avait en un mot mille prétentions plus vexatoires, plus déplacées les unes que les autres, qui, surgissant d'une manière imprévue à la fin des négociations, étaient de nature à les faire échouer »

ieuse Maison d*Habsbourg était battue et contrainte de signer presque sa déchéance, malgré son amour des anciens principes constitutionnels. La finesse athénienne ne perd jamais ses droits sur les bords de la Sprée.

Accrue en territoire la Prusse était sans défense, au midi ; elle présentait à la Russie une frontière étendue mais ouverte, privée de forteresses ; à TOccident les nouvelles provinces ne pouvaient opposer de résistance à T ennemi et les populations habituées au gouvernement épiscopal répugnaient au service militaire. On observa le danger de cette situation lors de la prise de Lunéville, la diplomatie du comte d'flaugwitz allait donc avoir pour but d'y remédier.

La paix d'Amiens, nommée la plus glorieuse àe ce siècle, fut rompue par l'Angleterre, au nom de ses intérêts personnels, en usant de prétextes spécieux. Politique habile, elle fit croire à l'Europe que ses intérêts maritimes n'étaient pas seuls en jeu. Elle dit en secret qu'une puissance qui s'était agrandie par trois lignes de forteresses situées sur de larges fleuves , défendue par un million de soldats familiarisés avec les dangers et dix années de victoires aussi inespérées qu'éclatantes , ne garderait pas le respect des traités. L'ambition de îa France n'était-elle pas sans tnesure par ha- Htude?

Ce ^rait mal connaître les hommes , surtout

les hommes qui dirigent les affaires^ si on les jugeait inaccessibles aux perfides suggestions. Les événements de 1803 l'attestent ici. Aux injures de la presse contre le premier Consul, la Grande-Bretagne ayant ajouté le refus d'évacuer Malte , la rupture devint complète. L'embargo sur nos navires de commerce recommença, une flotte, un camp furent formés à Boulogne et un corps d'armée française se prépara à envahir le Hanovre.

Dès qu*il se vit en lutte aux menaces de notre pays, le malheureux Hano^Te dépêcha un envoyé â Berlin. Il tenta d'y intéresser le gouvernement â deux titres : protéger le nord de l'Allemagne et continuer pour lui la politique de paix, d'union traditionnelle. Le militaire chargé de la négociation n'oublia pas de représenter la France comme Tennemi naturel de l'Allemagne — c'était son •droit — et il en donna pour raison son voisinage, ce qui était moins probant. Mais le roi pensant d'abord à ses intérêts, fît dépendre de la volonté du premier consul son protectorat. Il fut convenu avec lui que la Prusse offrirait à l'Angleterre d'occuper ses possessions en Allemagne pour les lui conserver ; en retour le cabinet de Londres accorderait à sa marine naissante la liberté des mers ; celui-ci refusa, et mettant le mare clausum en pratique, il visita plus que jamais les vaisseaux des puissances neutres, spécialement ceux de la Prusse.

Le 4 juin 1803 le Hanovre fut occupé par nos troupes. Les petits Etats crièrent à Tinfamie et l'Angleterre ferma immédiatement les embouchures de TElbe et du Weser. Le commerce du Nord allemand vit son importance réduite et celui de la Prusse tout à coup interrompu. Celle-ci essaya de négocier à Bruxelles, Bonaparte lui refusa lé rétablissement de la libre navigation de TElbe et du Weser, plein déjà de sa fatale erreur, le Blocus continental. Le cabinet anglais ne voulait lever le blocus, de son côté, qu'à cette condition; les choses restèrent comme au début de la crise.

Les débouchés d'Emden, de Stettin, créés par la nécessité, continuèrent à se plaindre d'une situation difficile, les bénéfices se dispersèrent et les agents français diminuèrent par leur espionnage les ressources obtenues au prix d'âpres efforts.

Isolée, l'Angleterre se retourna vers la Russie glorieuse des défaites de Charles XII, rivale de Frédéric le Grand dont elle avait balancé le génie, victorieuse des Turcs, protectrice du Saint- Empire par l'épée du Souwaroff, enfin garantie de Tordre qui avait été établi en Allemagne et que l'occupation du Hanovre avait troublé. Le meurtre du duc d'Enghien — gage de guerre contre les trônes de race — rapprocha les deux cours ; l'élévation de Bonaparte à l'empire , l'hérédité de la dignité suprême assurée dans sa famille achevèrent Tœuvre. La France et la Russie ne devaient plus

se rencontrer que sur les champs de bataille. La Suède accéda à la ligue anglo-russe, L'Autriche, secrètement hostile, massa ses troupes de la Bohême à la Moravie et les * dirigea vers l'Italie, champ clos des querelles du monde.

La Prusse fut invitée à entrer en ligne, la peur devait la contenir.

La France tenait à diminuer le nombre de ses adversaires. Le maréchal Dur oc et l'habile M. de Laforest furent envoyés à Berlin avec l'offre du Hanovre pour prix de son alliance. Un historien célèbre l'a constaté : La probité du jeune roi rûy avait pa^ tenu et les sentiments de M. de Hardenberg, qv)on appelait en Europe le ministre bien pensant y n'y avaient pas tenu davantage. Il est écrit que ce cabinet ne reculera jamais devant la satisfaction des agrandissements : possideo quia possideo. On sait ce que pensent les légistes de cet adage peu fortifiant du droit de propriété : Postdam diffère d'opinion, c'est tout.

L'embarras ne consistait donc pas à recevoir ce présent (grec aux yeux de la coalition), mais à lui faire comprendre qu'on acceptait dans l'intérêt de l'Allemagne. Certainement on ne déclarait pas avoir la main forcée, les Frédéric ne font jamais de tels aveux ; ils ont créé un art d'expliquer les événements inconnu jusqu'au jour où ils éclairèrent l'horizon d'une éblouissante lumière. On l'adopta encore en parlant de médiation armée.

La marche des armées russe, autrichienne et française prouva- que ce serait probablement la guerre après la médiation. Les HohenzoUern avaient appris la prudence depuis 1792 et s'ils avaient obtenu des territoires en retour, ils avaient ignoré les victoires vraies. C'est pourquoi ils rentrèrent dans les démonstrations platoniques et repoussèrent le don du Hanovre, d'un cœur ému.

L'arrivée du prince Dolgorouki et de M. d'Alopens vint les plonger dans l'embarras du doute. On leur démontra que les soixante-dix mille Russes rassemblés sur les frontières de Silésie les préserveraient en s'opposant les premiers à Fennemî, et on menaça leur incertitude par la violation de leur territoire. La colère l'emporta cette fois, et une armée prussienne de quatre-vingt mille hommes fut mise sur pied. Une entrevue proposée par le Tzar fut acceptée à Berlin, et M. d'Hardenberg endormit nos plénipotentaires par un serment de neutralité.

En face d'une coalition toujours renaissante — la panique de .la France avait gagné TEurope — Napoléon avait mis en mouvement six corps d'armée et des bords de l'Océan les avait dirigés aux sources du Danube. L'admirable conception qu'il fit au début de cette campagne se réalisa en son entier; franchissant le Danube lorsqu'on le croyait à Boulogne, il enveloppa les troupes autrichiennes, investit Ulm, les réduisit à capituler et subjugua

en vingt jours une armée de quatre -vingt mille hommes sans livrer bataille, deux cents canons et quatre-vingts drapeaux.

Dans Tardeur de la lutte nous avions traversé Anspach ; le parti de la cour s'écria qu'on avait outragé la Maison de Brandebourg et qu'un tel acte voulait une réparation, sinon la guerre. A l'avoir un jour mieux valait Faccepter de suite, puisqu'on serait obligé dans l'autre cas de la faire au Tzar. Cet emportement devint chez le roi une colère calculée. Il déclara qu'il autoriserait les Russes à traverser la Silésie, juste représaille de notre conduite, et qu'il occuperait le Hanovre pour joréserver le royaume de la guerre.

L'arrivée d'Alexandre à Berlin le 25 octobre, arrivée qu'on n'avait pu ni arrêter, ni amoindrir, vint échauffer toutes les têtes. La déférence du Tzar pour l'opinion dominante et les personnages célèbres, lui livra la cour et les classes dirigeantes d'un patriotisme enflammé. La Prusse commença ainsi son hostilité cruelle, inqualifiable. Rappelé dans le cabinet du roi , le comte d'Haugwitz blâma l'entraînement de son pays, tantôt français, tantôt russe. L'entretien d'Alexandre avec l'habile diplomate roula sur Je thème unique : ne pas s'éloigner de l'Europe, debout contre Napoléon. Le roi, de son côté, répondit que c'était vouloir ruiner la Prusse que de la jeter dans la lice et que résister à Napoléon lui paraissait impossible, après les dé*

sastres de PAutriche. Son entourage, rinfluence de la reine, Tétat-major, la jeunesse militaire, l'enthousiasme d'un public égaré qui acclamait tous les soirs le drame de Schiller, intitulé le Camp de Wallenstein, telles furent les causes premières de la séparation entre la Prusse et nous. On buvait dans les banquets publics, dans les réunions privées à sa délivrance et à notre perte. Ceux qui pensèrent à 92, — ils durent être rares alors, — n'en parlaient qu'avec circonspection. L'appel désespéré de l'archiduc Antoine, frère de l'Empereur d'Allemagne, acheva de faire pencher la balance en faveur de l'hôte de Pulawi. Quoique privés de la liberté de la presse, les écrivains et les publicistes devinrent affirmatifs, hardis, inconsidérés, provocateurs. Ils traduisirent avec l'empressement et l'exaspération propre aux feuilles quotidiennes, le sentiment populaire du cabinet aux dernières couches féodales du pays,

Frédéric-Guillaume n'y résista plus et jura sur les cendres de Frédéric II haine éternelle à la France.

Le 3 novembre fut signé le traité de Postdam.

La transaction principale portait que l'Autriche gagnerait une rectification de frontières de l'Adige au Mincio, la restitution de Naples et l'abandon de la Hollande comme de la Suisse. C'était dire que victorieui Napoléon devait souffrir la rupture de conventions conclues et acceptées lors du rè-

glement des affaires germaniques. A cet étonnant désir, la Prusse joignit la perfidie dans la médiation. Elle tenta de trompçr à la fois la France et la coalition; elle recula d'un mois après la rupture des négociations son entrée en campagne, se fiant au comte d'Haugvitz pour décider de la duplicité de sa conduite finale. La Hollande lui fut promise pour la compenser du Hanovre. On l'arrachait à la France pour la livrer au beau-frère du Stathouder détrôné, lequel commençait déjà à soutenir que les pays de plat-allemand appartiennent à la famille germanique.

L^ethnogénie des trônes a parfois de singulières théories, lorsqu'il s^agit... de frontières.

L'isolement qui frappa notre ambassade à Berlin pendant cette période devint un outrage. Duroc quitta la capitale pour le quartier général. Il excita l'étonnement de l'Empereur par le récit des bravades poméraniennes et des satisfactions russes. Mais Napoléon dédaigna un adversaire aussi mobile, et acceptant tout rendez-vous qui lui serait donné sur les

bords de TElbe , il s'élança au-devant des armées austro-russes. Austerlitz apprit à la Prusse qu'il estdes serments que brise la victoire. Le cabinet de Berlin se repentit de ses imprudences de novembre et signa, à Schoker-Crûna, le 15 décembre, un traité d'alliance offensive et défensive avec la France. Les deux puissances se garantirent leurs possessions respectives avec leurs accroissements divers. La

subtilité des interprétations n'était plus possible désormais. La Prusse reçut le Hanovre, prix d'une fidélité que la France achetait au prix de son sang^ et que la Maison de Brandebourg gagnait par une politique équivoque... Dans cette comédie d'intrigues, la Prusse se surpassa elle-même.

L*aete de Schœnbrunn fut révisé en février 1806, cette fois avec quelques désavantages territoriaux à la charge de Frédéric- Guillaume. Mais le comte d'Haugwitz ne croyait pas les acheter trop cher par une entente profitable à son pays et qu'il jugeait devoir être continue.

Le diplomate de la neutralité se trompait. La fortune est inconstante. Le temps allait bientôt venir où ses prévisions les plus chères seraient renversées, nous savons par quelles causes et à quel prix!

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APPENDICE

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