‹ Le royaume de PrusseChapitre 24 sur 49 · CARACTÈRE DES INVASIONS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DES INVASIONS

La Gaule a-t-elle été vaincue et asservie par les envahisseurs du v® siècle ? Descendons-nous d'une race conquise dont la Féodalité aurait été la consé- . quence nécessaire comme forme de gouverhement? L'affranchissement des Communes aurait-il été le lent promoteur des tentatives démocratiques du xiv« siècle? Les Etats-Généraux de 1355 et 1356 ont-ils préparé la Révolution de 1789, victoire des vaincus, revanche heureuse des Gallo-Romains, peuple et tiers-état, contre les Germains, ou aristocratie de l'ancien régime?

Telles sont les graves questions que soulève lé caractère des invasions germaniques.

Nous n'hésitons pas* à répondre : Il tf y a eu ni vaincus, ni asservis dans la Gaule française. Ceux que Ton avait pfis depuis le xvn* siècle; et pendant lé XT9fiA dans» récekt. de^. Moniesquiem pour desi chefs germainsi vainqaeùTSin'étaieniique; des( 4élér gués impériaux, d'abwd Patcioe»^ pabi Consuls, et Augustes. Ces chefs distinguaient entre leur propre race et celle qulls gouvernaient ; Rois pour la leur, Patrices pour l'autre, maîtres absolus des Germains,.

fonctionnaires commis par le pouvoir impérial d'Orient ou d'Occident pour le Gallo-Romain (l). Ce dernier même s'appelait sans crainte Romain, Si Khlodowig s'intitulait Rex Francorum pour les Francs-Saliens dont il dirigeait les troupes, toar à tour fœderati, Iseti^ auodliarii de PEmpire, il n'était pour les GaDo-Romains que Vir illuster. On sait par la Notifia Dignitatum que ce tenne ^tait officiel, hiérarchique (2). Il y eut, manifestation suprême de la véracité de notre thèse si bien étayée sur les faits, deux législations : la Lex salioa pour les Francs et la Lex romana pour les Gallo- Romains.

W Histoire du Droit romain pendant le moyendge a été complètement négligée par les historiens ; parmi les moyens de preuve spéciaux à notre sujet, <5'est une lacune qui doit disparaître. Elle établit, ^n effet, la persistance non-seulement des lois mais des mœurs, des traditions et du génie de Rome. La civilisation du peuple-roi ne régna point qu'à Rome ou en Italie, dans YUrbs et le sol italicum,

(4) M. de Pétigny a soutenu la même opinion dans sa belle Ekuie sur les InsUtutions de t époque mérovingienne. Il reconnatt aux Toiff Francs, jusqu'à Khlodowig, « un pouvoir très grand sans être :0ouverain. » Làeat la vérité historique (V. t. II, ch. 8, p. 366).

(5) Tout en nous inclinant; devant VEtude sur la Germanie de Tacite^ par M. €reffroy, œuvre d'un maître, nous croyons devoir faire à l'élément romain une part supérieure à celle que lui donne ce savant ; nous invoquons à ce titre la Lex romana Wisigothorum <t Tensembie des Leges Barbarorum, spécialement la Lex Salioa^

mais elle passa dans toutes les provinces de TEnoipire. L'étude de la formation des monarchies barbares dans les Gaules prouve que Télévation de Constantin fut due à une réaction de l'élément (gallo-romain contre l'influence barbarç que représenta Stilicon. Elle valut l'empire à son chef. Icî^ elle disparut avec les barbares; ailleurs, elle les saisit, les enveloppa et s'en empara au point de les absorber, de les réduire en sa puissance par la fascination et la force de son génie, par l'ordre et la supériorité admirable de ses lois. Si la civilisation romaine disparut de l'Afrique, elle se localisa au contraire en Gaule et en Espagne, soit par les Francs et les Burgondes, soit par les Wisigoths^ Les recueils de lois l'attestent, à quinze siècles d'intervalle.

A ces preuves écrasantes pour les théories historiques d'outre-Rhin, trop facilement acceptées chez: nous par des maîtres qui ignoraient la science du droit, nous devons ajouter les arguments des chroniqueurs, des contemporains de l'invasion première : Grégoire de Tours, Jornandès, Rémi de Reims et Tépiscopat gallo-roïnain qui renversa les idoles germaniques au bénéfice du christianismeet de la civilisation.

Jornandès, le narrateur incomparable de l'empire gothique, a porté, en quelques phrases restées ignorées des polémistes, le jugement le plus sûr en cette question. Parle-t-il des Francs si renom-^

mes, des Alains rivaux des Vandales, ou des Suèves, des Burgondes aux regards farouches, il dit d'eux tous : Romano serviebant Imperio, ils appartenaient à Rome. César, parlant des Germains dans sa Guerre des Gaules, raconte que la propriété individuelle leur est inconnue : « Neque quisquam agri modum certum aut fines habet proprios, » et rémigration une coutume traditionnelle : « Atque anno post alio transire cogunt (i). » Florus a conservé à la postérité le récit de leur ambassade à Silanus et au Sénat , pour obtenir des terres , offrant en retour « d'employer à son service leurs bras et leurs armes (2). » Les fiers Alamanni, que les Francs combattirent par ordre et défirent souvent, furent relégués par les empereurs sur les rives du Pô. Ils y fondèrent le colonat, c'est-à-dire le servage à la glèbe qui devait amener avec le temps le servage à la personne, servus terrae avant d'être le servus personaa (3). Si c'est là ce qu'on entend par la conquête de la Gaule romaine, on nous permettra de demander si les mots ont perdu leur valeur ou leur propriété.

Un interprète des auteurs latins du v© siècle, classé parmi les maîtres depuis sa Cité antique,

(4) César, Bell, Gall. VI, 22.

(2) Florus, III, 4.

(3) Conf. notre Essai sur le Forum judicum et Tœuvre des Wisigoths dans la Gaule méridionale.

a relevé la présence des lètes teutons à Chartres, des lètes suèvés à Coutances et en Auvergne, des lètes bataves à Arras et à Noyon, des lètes francs en Bretagne, en Flandre et près du Rhin, des lètes «armâtes à Lutèce, dans le Poitou et dans le Lyonliaîs. Diverses tribus guerrières eh avaient fourni à Reims, à Senlis, à Bayeux et au Mans, de Touest au nord-ouest. Ils remplaçaient les légions et les Gallo-Romains voyaient en eux ce qu'ils étaient, 4es auxiliaires des légions (1).

Il faut reconnaître qu'il y eut un jour où les barbares envahirent la Gaule. Mais à quel titre? Pauvres, sans ressources sous un climat dur, de tempérament nomade, ils avaient imploré de Valentinién des moyens de subsistance; à un appel Umité, ils avaient répondu par une émigration. Econduits, les Burgondes s'étaient répandus ea bandes. Il se produisit alors un fait remarquable. Les immigrants virent se lever contre eux leurs frères par la race et par Torigine, les soldats de TEmpire. Une moitié se rua contre l'autre pour

(4) La Revue des Deux-Mondes o. 'publié, le 4 5 mai 4872, un article des plus remarquables sur cette question. M. Fustel de Coulanges, son auteur, s'y élève avec raison contre les ultra admirateurs des institutions germaniques. Il a repris en main les théories de l'abbé Dubos en les éclairant des découvertes de nos historiens modernes et en les vivifiant par une méthode toute scientifique. Nous marcherons à sa suite, dans le rang.

Voir aux Pièces justificatives une note de Pétigny sur le caractère de la monarchie franke.

défendre ùae population qui les estimait à Tégal de ^'Ermée romaine. Le résultat fut ce qu'il aurait pu ne pas être : les lètes impériaux écrasèrent les envfiJbisseurs et les chassèrent définitivement de la 'Gaule vers TEspagne et l'Afrique.

Nous avons sur tous ces faits le témoignage le plus précieux que nous puissions désirer, celui de Grégoire de Tours : Recordamini, dit-il un jour ^Ux petits-fils du plus grand prince de leur race, ^uid caput victoriarum vestrarum, ChlodowaSus fecerit qui adverses Reges interfecerit^ noxias gantes elisit, Patrias suhjngavit (1).

Seuls, les Wisigoths qui avaient constitué un instant la véritable armée impériale devinrent redoutables. Cantonnés d'abord du sud-ouest au cen>tre de la Gaule, ils avaient profité de Taffaissement général pour attaquer des parties de provinces romaines situées hors de leur limite d'action. Les revenus du fisc ne suffisaient plus à leur appétit, Us s'étaient étendus de l'Océan aux Pyrénées et du llhône à la Méditerranée, soumettant tout le sud de la Gaule méridionale à leur domination. Euric et ses successeurs s'intitulèrent alors rois, jusqu'à la bataille de Veuille où Khlodowig les rejeta audelà des monts, au nom de César. Acclamé Auguste par l'empereur Anastase, Sauveur de la Gaule par

(1) Greg. Turon., Eist, de France, liv. 5.

les principales villes, supplié par Tépiscopat (1), le vainqueur des Wisigoths détacha en fait, du consentement des habitants, cette magnifique province de la territorialité romaine. Il fonda, tout en acceptant le triomphe romain et sans se détacher ostensiblement de César, un royaume qui, après des vicissitudes sanglantes, devait s'appeler la France. Esprit politique , le petit-fils de Mérovée prenait sa revanche de l'obéissance de son aïeul aux ordres d'Aétius; mais le Sicambre fut conquis dans sa conscience et ne régna que pour étendre sur la Gaule les bienfaits de la civilisation du christianisme : Nonne est, Pater, hoc cœlnm quod mihi promisisti? disait -il à Tarchevêque de Reims le recevant à une nouvelle foi (2).

L'autonomie des Francs eut donc lieu sans conquête (3), mais leur subordination nominale et leurs relations officielles avec Constantin ople durèrent peu. Un chroniqueur le constatait treize ans après la mort de Khlodowig, et il s'écriait vingthuit ans après : « Les rois laissant de côté les droits de l'Empire et ne tenant plus compte de

(1] M. de Ranke Pavoue en ces termes : « La religion procura ce que les frontières armées, ce que les mers ne donnaient plus» un territoire tranquille. » Hist. de France, 1. 1, 1. 4 ch. I.

(2) Autre aveu sur la latinisation des Franks.

(3) y. aux Pièces justificatives un extrait des Etudes de M. de Pétigny. On y apprendra combien l'école de Tabbé Dubos fut aussi juste dans sa devination que celle de Fréret en chrono* logie.

la souveraineté de la République romaine, gouvernaient en leur propre nom et exerçaient un pouvoir personnel. » Les générations contemporaines établissent par des témoignages analogues qu'il n'y eut ni vainqueurs ni vaincus.

L'Eglise gouvernait la Gaule oflficiellement pour le compte de l'Empire. Le document fondamental existe au Corpus juris de Justinien, sous ce titre : Sancto Pragmatica pro petitione Vigilii, et fut publiée par ce prince. Cette constitution, presque ignorée, leur attribuait la nomination des fonctionnaires civils en ces termes : « Provinciarum etiam judices ab Episcopis et Primatibus unius cujusque regionis idoneos eligendos et suffîcientes ad locorum administrationem ex ipsis videlicet jubemus fieri provinciis quos administraturi sunt sine suffragio. y> Ainsi fut substituée à la puissance respective de Rome la religion nouvelle du consentement de l'Empire, autorisation implicite de traiter de fait avec les Barbares, amis ou ennemis. G^est de cette politique qu'est née l'organisation gallofranque.

De quel droit les publicistes d'outre-Rhin et quelques-uns des nôtres, mal inspirés, veulent-ils une conquête par les Germains, seigneurs avec les temps féodaux, tandis que les Gallo-Romains auraient formé la classe des serfs ? Il y a en cela une thèse qui ne résiste pas au triple examen de la législation, de l'histoire des temps barbares et des.

faits. S'ils eussent possédé la Gaule, les Germains ne l'auraient pas envahie.

On Ta dit avec raison. Rien de ce qui constitue une nationalité n*a dépéri sous leurs coups, rien n'a été effacé par leurs incursions. La langue est restée après leurs tentatives d'absorption ce qu'elle était auparavant; leur religion a disparu devant celle du provincial gaulois ; leurs mœurs barbares n'ont pu s'acclimater et leur œuvre s'est manifestée par des renversements matériels ou des efforts dans Tordre intellectuel: que le temps a fr«ippé de stérilité. Leurs institutions ne leur ont pas survécu. La propriété est restée à son possesseur et, lorsque les Francs ont acquis légalement, on distinguait leurs terres par cette appellation devenue classique dans l'histoire du Droit : sortes Romanœ, sortes Barbericœ ; ou encore : terra Salica.

Gallo-Romains et Francs ont servi comme dignitaires indifféremment. Nombre de fois, les Francs ont obéi aux Gaulois policés et civilisés ; le clergé y prêta la main et se servit du double prestige de l'instruction et de la religion pour dominer complet tement ceux qu'on appelle, sans motif, la race conquérante. Le nom de Franc signifie homme librey par opposition au serf issu de la guerre ou de la glèbe, mais non conquérant, dominateur. La justice, enfin, ressortissait des Francs et des Gallo-Romains lorsque ces derniers ne formaient pas la majorité dans les tribunaux.

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Du coup tombe le système de dominateurs et de J^

vaîneus, de revanches au x* comme au xiv« siècle. La Révolution reste ce qu'elle fut, ce qu'elle devait être, une œuvre juste, nécessaire, voulue par Tensemble du pays, une transformation. L'Allemagne peut s*en inspirer pour abolir les vestiges du véf gime féodal honnis par Heine. Son dogmatique pédantisme n'y peut rien, tous ses publicistes, gagés ou non, ne suffiront pas à prouver rétablissement d'une conquête qui n'a pas existé.

Les incursiotis des Germains et leurs tentatives de domination finirent par l'expulsion ou l'absorption.

Il nous reste à voir comment Gallo-Romains, et Francs et Français s'y prirent pour défendre leur indépendance et leur honneur. Alors seulement nous aborderons avec fruit la constitution de ce qui s'appelle la Prusse.

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