DE LA FORMATION DE LA PRUSSE A FRÉDÉRIC II
SOMMAIRE. — Origine slave des PruBsiens. -— Organisation du brandebourg. — Les Hohenzollern. — Frédéric II. — Traité d'Hubertsburg. — Pamphlet de Cliemnitz. — Usage qu'en fait le roi de Prusse dans le nord. — Union des Princes.
Je ne vois plus d'Europe, s'écriait en 1870 M. le comte de Beust. Ce mot résume la situation actuelle de Téquilibre organisé au profit de la Prusse par les traités de Prague et de Francfort.
Héritière de la prépondérance du Saint-Empire sur l'Europe centrale, cette puissance a vu des comtes obscurs aspirer par une ambition continue au premier rôle. L'ancienne monarchie des Electeurs de Brandebourg a confisqué la nation allemande. Elle Tabsorbe et entend accomplir la tâche que s'est imposée un ministre exalté par ses triomphes aux dépens du génie et de Tindépendance germaniques.
Elle a atteint, par la faute d'un souverain oublieux de la politique traditionnelle de la France, Je but d'aspirations inavouées mais constantes depuis la guerre de Silésie : mettre la couronne impériale sur la tête des rois de Prusse en y employant les moyens dilatoires.
Formée de démembrements du Saint-Empire, la Prusse n'a vécu que de démembrements, elle n'a voulu que des démembrements, depuis celui du Brandebourg jusqu'à celui de la Pologne. La France en 1815, le Danemark en 1864, TAutriche en 1866, la Hanovre en 1867, les villes libres de TEmpire et les villes hanséatiques plus tard, la France en 1870 : voilà son œuvre depuis le xix^ siècle.
L'Allemagne dénationalisée au nom de la civilisation, en fait par l'intérêt privé, voilà le résultat de cette politique par étapes. L'Allemagne proprement dite, celle qui n'est ni la Prusse ni l'Autriche et qui cherchait avec raison le triomphe de sa nationalité avant 1866, est écrasée par un colosse né d'hier. Il est bon d'exposer les moyens qu'a employés l'ambition prussienne pour devenir une puissance de second ordre au xvm® siècle ; nous apprendrons aussi comment s'est réalisé le vœu secret de l'empire actuel, au lendemain des négociations de Bâle, après les malheurs d'iéna et de la campagne de Silésie vengée en 1815 par les traités de Vienne, étude féconde en renseignements utiles à notre régénération.
L'Europe ne s'est occupée des barbares cantonés entre la Vistule et le Niémen qu'à la fin du X* siècle.
Un meurtre en fut la cause.
Le premier évêque chrétien qui franchit les rives de la Wistula pour évangéliser les Pruczi, issus des Venedici et des Vandalij Adalbert de Prague, trouva la mort là où il apportait la paix. Au conseil de la civilisation romano-chrétienne, les Vandales (l) de souche slave (2) répondirent par le sang, signe d'une férocité que Thistoire atteste et dont des témoignages de toute sorte aflBrment la valeur.
Les souverains de la Pologne — souvenir amer — demandèrent raison du sang versé et après plusieurs batailles appelèrent l'Ordre Teutonique à la rescousse. Les chevaliers de fer conquirent la Prusse en cinquante- trois années. Ils devaient en conserver
(4) L'idtw/anrf (l'Etpanger) a publié en 4 876 Taveu que voici : <c Les premiers habitants, les fondateurs de Berlin furent in- 9) contestablement des Slaves, et le nom môme de Berlin est un i> nom purement slave. Bar^ bar a, brlja, brljina veulent dire en » slave un marais, une eau dormante et sale portant sur un fond » mou. C'est bien là le nom qui convenait à cet endroit du cours r> de la traînante Sprée. Do Brljina, les Allemands ont fait Berlin, » parce qu'il leur est plus difficile qu'aux Slaves de prononcer » une sjUabe absolument dépourvue de voyelle. Nos compatriotes » qui vivent dans les basses plaines de la Theiss savent fort bien » que les mots bara et brlja signifient étang ou marais. »
(«) M. de Quatrefages, la Race Prussienne, les Habitants primitifs de la Scandinavie pB,T M. Nillsson, les Cartes slaves de M. Duchinski.
Opinion de M. Lavisse, professeur à la Sorbonne, aux pièces Justificatives.
la possession pendant trois siècles aux prix de combats incessants et de négociations politiques habiles, ce qui a fait dire à Cantu que l'histoire primitive de ce pays est un épisode de V histoire des Croisades.
Au début du xnf siècle la Prusse était encore païenne ; mais la civilisation, qui marchait de France yerç lîi Baltique, menaçait la Prusse. Le moine Christian franchissant la Vistule bâtit sur la rive droite quelques églises. Le pape prit sous sa protection la Prusse qui devait être ducale un jour et fit prêcher la croisade contre les Sarrasins du Nord. Il eût appartenu à la Pologne de christianiser les peuples de l'Oder et de la Vistule, de se donner (les frontières naturelles des monts Bohèmes à la mer, de comprendre donc la Silésie et la Poméranie d^AS leur territoire à Texclusion des Allemands, et de Ae pas paraître camper dans un pays ouvert.
L'appel des chevaliers teutoniques prépara la ruine delà Pologne.
I^a véracité de la Chronique de VQrdrç prouve que la conquête de la Prusse, dont la population comprenait à peine deux cent mille âmes, a eu lieu avec is un petit nombre de chevaliers assistés par de petites troupes de croisés et par les contingents çnilitaire§ des colons. » L'âge héroïque des Teutoniques disparut avec la conquête. Les Allemands écrasèrent gous leur domination les Prussiens, les laissèrent livrés aux traditions du paganisme et les classèrent dans la vie d'après leur attitude envera
les chevaliers, punition impitoyable pour leurs révoltes. Elles avaient duré cinquante- trois ans. Leur défaite fut leur disparition.
Parmi les maisons princières de l'Europe, il en est une qui étonne aujourd'hui encore les investigations de l'histoire, car nulle n'a commencé avec moins d'éclat et dans d'aussi modestes conditions. Les Hohen-ZoUern tirent leur nom du château de ZoUern situé en Souabe, dans le comté de Hechingen. Devenue une principauté avec le temps, cette maison voyait ses domaines originaires confiner au xviu® siècle au duché de Wurtemberg, à la seigneurie d'Ehingen, à la principauté de Furstemberg et à la baronie de Waldbourg. Le château d'où elle tire son nom fut construit par l'empereur Henri V à son retour d'Italie. Contrée fertile, voisine du Danube, elle comptait cinq pays ainsi dénomniés ': ZoUern, Hechingen, Haicherloch, Sigmaringen et Veringen, répartis sur quinze lieues de long et sept de large. Ses princes, comme l'électeur de Brandebourg, descendent des anciens comtes de ZoUern. Une économie prudente leur valut, en 1411, le Brandebourg, ils l'acquirent de Sigismond, roi de Hongrie, puis empereur. Ne pouvant surveiller directement cette partie de ses Etats, ce souverain en déféra le gouvernement au comte Frédéric de ZoUerû, burgra^e de Nuremberg (l). En retour,
(4) Les fils de Rodolphe II de ZoUern furent la tige de deux
celui-ci lui prêta 100 mille florins d'or; le Brandebourg fut cédé par %j90ïAè7we; un nouveau prêt de 50 mille florins lui valut ce pays et la dignité électorale en fief héréditaire (1), l'an 1417.
Le XV* siècle vit la fin de l'Ordre Teutonique et la constitution d'une principauté qui se conduisit au xvi® en Etat souverain.
Le traité de Cracovie, signé en 1525, proclama Albert de Brandebourg duc héréditaire de la Prusse orientale. La malice des temps l'obligea à placer le nouveau duché sous la suzeraineté de la Pologne. En se séparant de l'Eglise romaine, Albert avait retenu sa dignité effective sous le titre d'Administrateur. L'Ordre Teutonique, pour la lui retirer, céda la Prusse ducale au roi de Pologne qui la donna à Tancien grand-maître en fief héréditaire. « Ainsi, a dit un nmître, fut détruit par une trahison un empire fondé par la violence. » La cupidité territoriale et financière acheva l'œuvre. Le déchirement de l'Eghse catholique par Luther fut l'occasion d'une proie inattendue, et sous le couvert de la liberté de conscience, le grand-maître s'empara des biens de l'ancien clergé. Renégat de sa foi, de ses serments, il embrassa une religion qui lui apportait quelques
lignes différentes : la ligne de Souabe qui conserva le titre de comtes de Hohen-ZoUern et la ligne de Franconie d'où sortirent, les burgraves de Nuremberg.
f4) Le Brandebourg comprend : la Vieille Marche, le Pregnitz,. la Moyenne Marche, l'Uckermarck et la Nouvelle Marche.
profits et relégua parmi les vieilleries chevaleresques rhonneur de son nom.^ Il fallait bien que La liberté des principes apportât une récompense méritée à une aussi pieuse abnégation (1).
La paix de Westphalie devait grandir TElectorat de 1417 par les avantages considérables que lui assura le traité d'Osnabruck.
Le Luthéranisme du Brandebourg allait produire au milieu du xvn® siècle les effets voulus par l'ambition de la maison princière qui présidait à ses destinées. La politique, par la diplomatie et Part militaire, a eu pour base en Prusse la politi^ que ecclésiastique. M. de Bismarck sait l'histoire de son pays ; il la continue en ceci avec la passion d'un indépendant et d'un calviniste.
Au début du xvn« siècle le duché de Prusse entra dans la maison électorale de Brandebourg.
Le traité de Wehlau fit des possessions brandebourgeoises, vers 1657, une souveraineté indépendante. Evidemment le Saint-Empire commençait à être châtié par V Esprit du Seigneur. Le Brandebourg et le duché de Prusse, voilà les éléments constitutifs de la monarchie prochaine, formée de territoires divers, enclavés les uns dans le Saint-Em-
(4) Transaciûm dePassau, dite la Paix publique, du 2 août 4 552, cbap. I, J 7. — Sur le rôle de Télecteur de Brandebourg commissaire impérial pour « Procurer le repos et Tunion dans l'Empire. » Ibid.i cb.VI, J 4.
pire, les autres dans la République polonaise, tous séparés par des principautés hostiles (1).
Un siècle plus tard (1701), Frédéric III fut autorisé à prendre le titre de roiÇH). L'Autriche avait besoin d'alliés pour combattre dans la question delà Succession d'Espagne : laFrance venait d'en acquérir le trône par traité. Le temps devait montrer jusqu'où peut aller l'esprit militaire et féodal d'une agrégation d'Etats hétérogènes, moitié Saxons, moitié Germains, — l'ethnogénie l'atteste, — alors surtout que ces Etats sont guidés par un piétisme d'apôtre (3). La chancellerie papale revendiqua ses droits spirituels sur les possessions de l'Ordre Teutonique au xvn® siècle et opposa une interruption morale à la prescription juridique.
Le bref du 16 avril 1701 rendu par Clément XI, protesta contre Toctroi de la dignité royale à la maison de Brandebourg en des termes décidés : (c Et quidam Marchio se Regem dicere non dubitat » ejus partis Prussise quai ad militarem Teutonico- » rum Ordinem antique jure pertinet. Nos rem
(4) Piôces justificatives : Les électeurs de Brandebourg au traité à^Osnabruck.
(%) Frédéric fut reconnu comme roi en Prusse^ « titpe n'ayant été appliqué qu'au duché souverain de Prusse, » non aux possessions en Empire. — Histoire des États de l* Europe centrale, Himlj, t. II, liv. IV, ch. 2.
(8) Mably a exposé dans ses Observations sur f Histoire de France les causes qui ont fiait subsister le gx)UTernement féodal en Allemagne.
» sUentio prseterire non possumus ne muneri nostro » déesse videamur. » Frédéric II a justifié, dans ses Mémoires pour servir à l'histoire de la Maison de Brandebourg, Tappréciation de son adversaire. Le récit qu'il a donné des dissensions du conseil intime de l'Electeur en fait foi. Le mobile qui guida ce prince fut « la jalousie de ses voisins. » L'avidité pour une. grandeur et une magnificence vaniteuses fit le reste.. De laie surnom quMl a reçu des historiens, de Frédéric le Fat.
Ainsi avait prospéré la Prusse. En remontant à travers les âges aux origines vraies de la monarchie prussienne, on ne lui trouve pas la configuration géographique de la France, prédestinée par cela même à devenir le berceau d'une race et d'un peuple : des Pyrénées aux Alpes, du Rhin à l'Océan. Le Brandebourg et le duché de Prusse, pays slaves, réunis seulement auxvn® siècle, voilà les premiers anneaux de cette chaîne absorbante qui s'appellera un jour l'Allemagne du Nord et plus pompeusement encore l'Empire d'Allemagne.
Or, il n'y a pas de race prussienne, ni de nationalité prussienne : il y a un Etat prussien, slave à son origine. Nous rappellerons ce qu'affectent d'oublier les historiographes d'Outre-Rhin et des bords de la Sprée, c'est que cette Marche de Brandebourg a été ennemie irréconciliable du nom allemand à ses débuts. La lecture de la Genesis des preussischen Staates, de Léopold Ranke, est là pour le
prouver. Les recherches inspirées par la situation politique actuelle ont remplacé l'ancien dédain et d'utiles leçons en ressortent, les unes imprévues, les autres fort désagréables, que l'on voudrait bien passer sous silence : mais l'Histoire est l'Histoire.
L'art de la colonisation a été un des côtés singuliers de la race x\scanienne. En la continuant, les HohenzoUern ont prouvé qu'ils savaient être de fervents admirateurs de ce qui était utile et bon ; mais là encore ils n*ont pas été inventeurs, ils ont copié.
Le chroniqueur Hemold invoqué, à propos, nous en donne un témoignage précieux. Albert TOurs voulant réparer les malheurs dont deux siècles de guerre avaient accablé les rives^de l'Elbe, appela les nations étrangères au bénéfice de la colonisation. c( Il envoya vers Utrecht sur les rives du Rhin et » chez les nations éprouvées par la violence delà » mer, à savoir les Hollandais, les Zélandais, les » Flamands, pour en faire venir une quantité de peu- » pies qu'il établit dans les villes et dansles forteresses » des Slaves. » Avecletemps disparut la population d'origine, la juxtaposition de l'Allemand devait faire place à l'absorption le jour où il plairait à un prince ambitieux de se retourner du côté de la Germanie s'il y avait intérêt. Mais il n'en reste pas moins établi que des immigrations successives ont eu lieu dans le Brandebourg, avec continuité, par groupes^ conservant les uns les autres leurs coutumes, leurs mœurs et leurs caractères ethnographiques. Sauf
le respect nécessaire dû au suzerain quant à son autorité et à la discipline que comporte toute puissance publique organisée, des libertés avaient été accordées aux fondateurs des villes sans favoriser outre mesure cet esprit local qui a reçu aujourd'hui le surnom désagréable de particularisme. Le génie de Frédéric II et les fautes de la monarchie française au xvm® siècle avaient agrandi T unité de l'Etat brandebourgeois prussien, nous allons en voir quelques conséquences.
Frédéric II n'a pas été jusqu'au bout dans ses aveux. Si sa vie fut glorieuse sur les champs de bataille, elle n'offre pas un égal degré de mérite dans la politique ni un sujet général d'éloges. Le premier duc de Prusse parait avoir été en cela son principal guide. Albert de Brandebourg n'eût pas autrement que lui fait irruption en Silésie, ce vol à main armée contre un empire sans défiance, qui augmentait la Prusse d'un tiers en territoire et en population, et qui était à l'Autriche sa province essentielle dans la basse Allemagne. Albert n'eût pas marqué par des traités plus habiles la fin de la guerre pour la Succession d'Autriche.
La paix de Hubertsburg, qui mit fin en. 1763 à la Guerre de Sept ans (1), apprit à l'Autriche et au Saint-Empire qu'il n'était plus possible de détruire
(4) Conf. sur les avantages que retira la Prusse de l'ayônement au trône du tzar Pierre III, le Droit public de l'Europe, par Mably^ t. III, eh. 45, J 8 (476Î).
ce royaume de Prusse qu'elle avait inconsidérément créé. Le vainqueur conserva, en effet, tout ce qu'il possédait avant la lutte et déclara audacieusement, d'après la méthode prussienne, qu'il se retirait les mains vides.
Les préliminaires officieux de cette paix avaient été posés, souvenir cruel, par un conseiller du roî de Pologne au quartier-général deMeissen. Frédéric a conservé dans ses Mémoires le récit de l'audience royale. Il constate lui-même (1) qu'il retraça avec amertume la conduite de la cour de Vienne, et qu'il l'accusa « de faire toujours la paix après ses alliés. • Assertion étrange dans la bouche d'un prince dont l'agglomération d'Etats correspondait à des attaques sans ultimatum ayant pour base des griefs la plupart nuls ou hypothétiques. Avec une perfidie rare, le roi de Prusse témoigna de son bon vouloir pour la paix, de son désir de terminer « cette funeste guerre; » puis il affirmait que, quels que fussent ses droits à « des indemnisations » pour atténuer les effets des malheurs causés à ses provinces par la guerre, il consentait à ne rien exiger. Mais il s'empressa de poser ses conditions et de Iqs définir, tant le naturel reprenait chez lui son cours. Il exigea qu'aucun de ses ennemis ne réclamât de son côté de pareilles indemnisations,
[\} Mémoires de Frédéric tl, écrits en français par lui-môme publication de MM. Boutaric etOampardon, t. II, ch. 47.
(c parce qu'il était très-résolu, dit-il, de ne point perdre par un trait de plume ce qu'il avait défendu jusqu'alors et ce qu'il était encore fort en état de défendre par Pépée. » Poursuivant ses accusations contre la puissance à laquelle il venait de ravir la Sflésie, il parla de prévenir toute équivoque et toute interprétation ambiguë afin d'obtenir une paix équitable avec des conditions justes et où aucune des parties contractantes ne fût lésée.
La Prusse devait se souvenir de ce langage doucereux et fertile en duplicités utiles ; il a formé depuis un siècle le fond de sa diplomatie, il a réglé le ton de ses notes et est devenu le symbole accrédité d'une politique piétiste et brutale.
Frédéric II a tracé d'une main vigoureuse le tableau des pertes de tout genre qu'engendra la Guerre de Sept ans pour la Prusse, pour la Maison d'Autriche, pour^la France, pour la Russie, pour la Suède, pour les princes de l'Empire et l'Angleterre elle-même. Nulle part on ne se pénètre mieux 4es ravages de la guerre et des suites funestes de certaines interventions contestables pour les nations non intéressées. La France eût tout gagné à laisser alors l'Allemagne vider à l'aise ses différends. Sa générosité tourna contre elle, car sa chute coloniale dates de cette époque.
Le vainqueur du Saint-Empire a donné dans l'épilogue de son travail sur la paix le secret de son arrogance contre l'équilibre existant. Veuille le ciel.
s'écria-t-il après ses triomphes, que mes descendants ne soient jamais forcés de recourir aux remèdes dont je me suis servi pour défendre l'Etat contre la haine ambitieuse ce des souverains qui voulaient écraser la Maison de Brandebourg, et « exterminer à jamais tout ce qui portait le nom de Prussien ! » On était loin alors de la Patrie ailemande. On disait bien son fait à PEmpire, mais l'inimitié contre l'Autriche aveuglait les cabinets sur les prétentions d'une dynastie qui voulait régenter l'équilibre au lendemain] de son humble naissance.
Frédéric II ne négligea aucun moyen pour sortir victorieux de sa lutte contre l'Autriche. Le récit d'une Ambassade prussienne pendant la Guerre de Sept ans, fait par un membre de l'Académie française, est des plus piquants. Frédéric tenta de faire envahir la Russie par le l^an de Crimée, ce qui eût entraîné la retraite des Russes hors de la Poméranie et leur éloignement du Brandebourg. Il comptait, en outre, obtenir de Krim Geraï un renfort de 6 à 8,000 hommes pour son armée.
L'avènement de Pierre III au trône d'Elisabeth consacra la conquête de la Silésie et les résultats de la Guerre de Sept ans, 1763 (1).
Après ce prélude de la guerre pour la Succession
(<) V. Lô Correspondant du 25 août 4 877,
de Bavière, faut-il s'étonner que Frédéric prit victorieusement le parti de l'Electeur palatin? Les négociations ultérieures de Joseph II poussèrent la Prusse à organiser, vassale de l'Empire, la Confédération des princes. Formée par ses soins, dans le but de prévenir les empiétements de l'autorité impériale et de maintenir la Constitution, elle eut la douleur de s'allier avec la catholique Saxe, elle poussa Tabnégation jusqu'à s'appuyer sur Parchevêque de Mayence, un fruit de la ruche romaine. On couvrait le partage de la Pologne du manteau de la Bavière.
La Prusse reprenait ainsi pour son compte, à cent cinquante ans d'intervalle, la théorie de Philippe de Chemnitz sur l'indépendance politique des princes et des Etats. Elle voyait avec lui, dans la Bulle d'Or y même remaniée par les dispositions du traité de Westphalie, une constitution aristocratique ; elle déclarait que le corps germanique était une association d'Etats souverains, et portait dans le domaine des faits les théories graves qui avaient troublé le repos des Habsbourg en 1640. Le vieux droit public germanique ébranlé par cette doctrine n'avait pas résisté avec le temps à sa hardiesse, les négociations d'Osnabruck s'en étaient ressenties, les publicistes protestants de deuxième ordre, moins les Putter, les Pfeffel, les Kluber, l'avaient acceptée et propagée. Frédéric, àlatête des confédérés, s'écriait
de nouveau avec Chemnitz : Domus Austriacsa exstirpatio t Les vœux d'Henri IV, de Richelieu et de Mazarin étaient dépassés... par qui? par une Maison nouvellement revêtue de la dignité royale, par une puissance née d'une abjuration, agrandie par la cupidité, assise par la conquête.
Slave d'origine, la Prusse a su depuis la paix de Teschen se donner pour le cœur de T Allemagne. Elle oublie volontiers qu'au-dessus et avant elle les princes de Saxe étaient célèbres par leur naissance comme par leur gloire militaire depuis Henri rOiseleur. Dès le ix« siècle, le premier souverain qui revêtit la dignité impériale en dehors de la race Karolingienne, était sorti cependant du pays des Francs Ostrasiens. Au-dessus des Hohenzollern, les suffrages des princes assemblés en 1024 à Mayence avaient élevé sur le pavois de la primatiale germanique un comte des bords du Rhin, pris encore dans l'ancien pays des Francs. Conrad le Salique avait été la tige des empereurs de Franconie. Ne sont-ce pas les empereurs et rois de la Maison de Hohenstaufen qui détachèrent le margraviat de Brandebourg de la Saxe et créèrent la Prusse dans un œuf? Le farouche Albert TOurs, le donataire, refusa-t-il la charge d'archi-chambellan héréditaire pour lui et ses successeurs? La Prusse, si prompte à revendiquer, n'aime pas à avoir de la mémoire. Les Habsbourgs ne sont-ils pas allemands par le sang, par l'élection et les siècles? Les Wittelbasch de l'anti-
que Bavière n'ont-ils pas honoré eux aussi Texercice du pouvoir comme palatins ou comme ducs?
Mais Frédéric II poursuivait un autre but que celui de la justice, et ce n'est point son astucieux génie qui eût pris pour un honneur suprême de mériter le titre de Rodolphe de Habsbourg : Lex animata. 11 entendait placer l'équilibre et l'unité germanique sous le protectorat absorbant de sa couronne, et la politique française toujours généreuse favorisait ces tendances I
Le pamphlet de Chemnitz prouve par la violence de ses dispositions, la colère qui s'était emparée des esprits pendant le congrès de 1648 et les prétentions des différents partis. Frédéric reprit donc le vieux thème contre la Maison d'Autriche. Il lui reprocha de n'avoir été fidèle qu'à eUe-même, ruineuse pour la patrie, fatale à l'Allemagne, nuisible à tout l'Empire. Il conclut avec le pamphlétaire qu'il fallait se réunir contre cette race de vipères, « car c'est presqiie avoir vaincu les tyrans que de ne plus vouloir souffrir la tyrannie. » Les fautes du cabinet de Versailles rendirent au vieux capitaine la partie facile. Les électeurs de Saxe et de May en ce, le roi d'Angleterre comme électeur de Hanovre, constituèrent l'Union germanique. Devant une fédération aussi puissante, moralement dans son droit, et d'un caractère défensif, Joseph II dut renoncer à son entreprise. La Constitution de l'Empire, il faut le reconnaître, n'était plus guère qu'un mot. Les
divers Etats qui se partageaient TAllemagne avaient usurpé avec le temps tous les droits de la souveraineté, et les historiens impartiaux ont comparé les prérogatives de la Diète à celles d'un Congrès où seraient réunis les Députés des diverses puissances.