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CHAPITRE II

DÉMEMBREMENT DE l' AUTRICHE PAR FRÉDÉRIC II

SOMMAIRE. — Les sopbismes de Frédéric II sur TAutricbe. — La Pragmatique sanction de .Charles VI. — Aveux de Frédéric II d'aprôs sa Correspondance et ses Mémoires officiels. — Vœux des cabinets de l'Europe. — >- Revendications de Frédéric II. — Appréciation de son tempérament par un diplomate français. — Dépôcbe du cardinal Fleilry sur l'abandon de l'alliance par le roi de Prusse. — Considérations sur la conquête de la Silésie.

« La seule chose que la Maison d'Autriche ait gagnée , c'est d'avoir établi un préjugé en sa faveur qui règne assez généralement dans PEmpire, en Angleterre, en Hollande, même en Danemarck, que la liberté de PEurope est attachée au destin de cette Maison. »

Cette appréciation perfide, écrite par Frédéric II dans l'Introduction de ses Mémoires^ sert de prélude aux raisons d'hostilité du jeune roi contre la reine de Hongrie et à sa campagne d'hiver en Silésie. L'histoire, juge les actes des princes avec une autre balance que celle de leurs passions, et nul ne peut réfuter cette exclamation éloquente de

Macaulay sur le vainqueur de Molwitz : Qui sait s'il ne devait pas la vie à Vintercession du prince dont il se préparait à dépouiller la fille ! Le démembrement , voilà bien la politique de la monarchie prussienne à son origine et durant le cours des événements modernes. S'approprier une partie du bien d' autrui avec habileté et vigueur, Frédéric II n'eut pas d'autre but. Aussi, inaugura-t-il dès 1740 la série de démembrements d'Etats qui, depuis plus d'un siècle, caractérise la marche de la Maison de Brandebourg, toujours en invoquant le saint nom du Seigneur !

Nous rechercherons comment fut pillé le grand héritage de l'Autriche, les prétextes que mit en avant le successeur des premiers rois de Berlin, ce qu'en a pensé la diplomatie et le jugement qu'il faut porter 3ur une guerre qui précipita TEurope dans le désordre pour une série d'années.

Le 20 octobre 1740 , Charles VI , empereur et dernier rejeton mâle de la Maison d'Autriche, s'éteignit après un règne de vingt-sept ans. Tous les soins de ce prince s'étaient portée sur la succession de ses Etats héréditaires qu'il avait voulu assurer à Tarchiduchesse Marie-Thérèse sa fille. Un acte connu sous le nom de Pragmatique sanction^ publié par lui en 1713, portait qu'à défaut de mâles ses filles leur succéderaient par antériorité à celles de

son frère Joseph I^"^. La sanction de 1703, qui sta?» tuait que Tabsence d'enfants mâles de Joseph faisait

incomber la couronne à sa fille à Texclusion de celles de Charles, était donc cassée. Charles VI comprenant les vices de sa décision y avait suppléé par des garanties. Les Etats provinciaux de l'Autriche avaient accepté ce règlement. Les filles de Joseph, mariées Pune à Télecteur de Saxe, l'autre à l'électeur de Bavière, avaient renoncé et leurs époux avaient également adhéré aux désirs du chef de l'Empire. Tour à tour , par des traités successifs et séparés, toutes les puissances de TEurope avaient accédé à la Pragmatique et pris des engagements formels. Celui de la Prusse, contracté par le traité de Wusterhausen en 1726, était le seul qui ne fût point exécuté. Frédéric II devait se garder de le respecter.

Ce système de garanties diplomatiques devait être însufiBsant. Charles VI avait oublié en ceci les meilleures conditions du succès : une armée respectable et de bonnes finances. L'armée, en dehors des troupes de l'Italie et du Pays-Bas , n'atteignait pas trente mille hommes. Les finances mal administrées donnèrent à peine 100,000 florins dans le Trésor. Jamais succession ne s'était accomphe dans d'aussi mauvaises conditions en Autriche. La rareté des denrées de première nécessité ajoutait au mécontentement de la capitale. Marie-Thérèse n'avait pas encore vingt-quatre ans lorsqu'elle fut appelée par la Pragmatique sanction à l'héritage des Etats de la Maison d'Autriche. Ornée des dons les plus

heureux, cette princesse parut destinée à relever réclat d*une couronne glorieuse , mais abaissée depuis un siècle. Sa force d'esprit et son courage furent mis dès le début à de rudes épreuves.

Des bruits artificieux éclatèrent dans la capitale pour se répandre de là dans l'Empire. Les ennemis de la jeune souveraine annonçaient la dissolution du gouvernement impérial et la prise de possession des Etats par Pélecteur de Bavière. Les esprits éclairés redoutèrent des soulèvements aux extrémités des provinces et la turbulence des Hongrois soutenus par les Turcs. Entourée > guidée par de$ conseillers sans initiative et accablés par Tâge^ Marie-Thérèse lutta contre les intrigues avec son génie naissant. Les ministres, au dire des plénipo^ tentiaires anglais, « voyaient les Turcs en Hongrie,. » les Hongrois révoltés , les Saxons entrés dans la » Bohême, les Bavarois aux portes de Vienne, et la » France les excitant tous. » Le zèle et Taffection des Hongrois devaient inspirer à leur reine le courage indispensable pour arrêter Tardeur des Turcs , s'attacher les magnats, lutter contre les Saxons et s'opposer au démembrement de l'héritage paternel.

Nous réservons pour l'étude de la rivalité séculaire des Wittelbasch et des Habsbourg la question relative à la succession de Charles VI. Nous constaterons ici l'accueil fait par les puissances étrangles à la notification de son avènement à la couronne.

L'Angleterre et la Pologne , la Hollande et la Russie assurèrent Marie-Thérèse de leur amitié et de leur entente pour le bien de l'Empire. La Pologne, détail touchant, offrit des secours pour le maintien de la Pragmatique sanction. La Prusse n'épargna point les protestations d'amitié, et il ressort des papiers du résident anglais, RobinsorCs Dispatches, qu'il se déclara prêt à servir les intérêts de la Maison d'Autriche. Le crime pourtant se tramait dans l'ombre. La France subtilisa et la cour, dont on attendait à Vienne l'opinion, avec les marques d'une impatience faite d'appréhension, ne fit pas de réponse publique. Son représentant aux affaires étrangères s'en tint à des assurances verbales. Pour excuser son retard, il allégua avec le premier ministre qu'on recherchait aux archives le protocole usité pour la reconnaissance des reines de Hongrie ! Des réponses polies mais dénuées de tout engagement accueillirent le mémoire qui réfutait les prétentions de l'électeur de Bavière. Il n'y avait pas à en douter, la France entendait différer la reconnaissance jusqu'à ce qu'il fût possible de soutenir le compétiteur Charles- Albert.

Le cabinet de Versailles , qui possédait une partie de la Lorraine, se préparait à revendiquer la partie de son territoire qui lui revenait de par ses frontières naturelles. Aussi avait-il résolu de s'opposer à l'élévation du grand-duc de Toscane , duc de Lor-^

raine, époux de la nouvelle impératrice, sur le trône des Habsbourg. La vieille politique renaissait : rabaissement de la Maison d'Autriche. Vainement le cabinet britannique conseilla-t-il de se défier d'une maison depuis si longtemps rivale. Marie- Thérèse refusa de comprendre la portée des lenteurs de la cour de France, et le jour où les puissances maritimes lui proposèrent d'organiser une confédération contre la Maison de Bourbon , elle ne fit pas à ces ouvertures l'honneur d'une réponse.

L'alarme cependant était dans les esprits des hommes appelés à aider la belle souveraine; un événement inattendu leur prouva qu'elle n'était ni injuste ni crédule. Frédéric II entra en scène.

Le morcellement de l'Allemagne, né de la division des tribus germaniques continuée par le fractiour nement en nations particuUères, la Constitution fédérale de Maximilien, l'émancipation graduelle des princes du Saint-Empire par une série de capitulations sur lesquelles nous aurons à nous expUquer en parlant de la Mission allemande de la Prusse, la France défendant le système des monarchies absolues au xvn® siècle pour revenir à la protection de l'équilibre européen des traités de Westphalie et d'Utrecht, la Prusse devenue ambitieuse parce qu'elle formait un royaume , enrichie par une longue paix et prête au premier incident à s'arrondir aux dépens du voisin sans trop de scrupules, telles furent les causes de l'agression de 1740.

Frédéric II a formulé , dans V Histoire de mon temps, la raison de la guerre de Silésie. Les revendications de sa maison sur les pays de Juliers et de Bergue contradictoirement avec la Saxe; les avanies prodiguées à son père par le roi d'Angleterre Georges II et quelques princes co^allemands ; l'ambition et la vanité de l'érection de la Prusse en royaume ; « la gloire à décider cet être; » la vacance du trône des Césars devenue litigieuse et la politique de la cour de Versailles, voilà les aveux publics écrits pour la galerie.

Quelles sont les instructions qu'avait données Frédéric, lors de son avènement au trône, à son envoyé extraordinaire près la cour de France?.

La publicité de sa Correspondance politique les a divulguées. En voici quelques extraits :

« L'augmentation qui se fera dans mes troupes » pendant votre séjour de Versailles vous fournira » l'occasion de parler de ma façon de penser vive » et impétueuse; vous pouvez dire qu'il était à » craindre que cette augmentation ne produisît un » feu qui mît l'incendie dans toute l'Europe, que le » caractère des jeunes gens était d'être entrepre- » nant , et que les idées d'héroïsme troublaient et » avaient troublé dans le monde le repos d'une » injBnité de peuples. Vous pouvez dire que natu- » rellement j'aime la France , mais que si l'on me 3> négligeait à présent, ce serait peut-être pour tou- » jours et sans retour; mais qu'au contraire, si

» Ton me gagnait, je serais en état de rendre à la » monarchie française des services plus importants » que Gustave-Adolphe ne lui a jamais rendus- » Vous ferez mille amitiés et civilités au cardinal » (Fleury), vous payerez paroles veloutées de parc- » les veloutées et les réalités d'autres réalités, »

Un peu plus tard, il ajoutait :

a Si nous n^'avançons point , il ne nous reste qu'à » les amuser. Parlez un peu de l'Angleterre , voyez • ce qu'ils diront. Voyez si la jalousie ne serait pas » un ressort capable de les faire agir en notre fa- » veur; mettez en mouvement toutes les machines » de la rhétorique. »

Pour varier les termes de sa duplicité auprès du cabinet de Londres, les instructions du comte de Truchsess étaient taillées sur le même modèle : soulever des inquiétudes et des craintes par des projets considérables hautement avoués :

« Faire des assurances d'amitié personnelle à » l'infini , affecter devant les ministres ou les créa- » tures françaises beaucoup de cordialité avec les » ministres anglais, quand même il y en aurait très*

» peu Vous ferez beaucoup valoir l'envoi de

» Canaas en France; vous direz avec un air de » jalousie que c'est un de mes intimes, qu'il possède » ma confiance et qu'il ne va pas en France pour » enfiler des perles. Si Ton veut vous parler d'affai- » res , dites toujours que vous ne désespérez pas de » réussir, pourvu que Ton vous fasse des conditions

» qui vaillent mieux que celJes que les Français me » font. »

Au fond, il estimait Talliance irançaise « comme un pis-aller » et il déclarait, le 14 juillet 1741, au début de l'affaire de Silésie , qu'il ne fallait Tac-cepter que s'y on y était contraint et forcé.

Quel aimable allié 1

Frédéric II a résumé en un adage sa diplomatie , et, on peut le dire, tout son système politique. Sa Correspondance, dont le premier volume a été publié, il y a quatre ans (1), par les soins de l'Académie des sciences de Berlin (2), est le meilleur commentaire de son œuvre. Elle complète ses Mémoires et Y Histoire de mon temps, en nous faisant pénétrer dans tous les secrets de son système. La gloire de la Maison de Brandebourg y trouvera plus d'un échec, mais la grande histoire se réjouira des éléments sûrs et définitifs qui lui sont fournis.

L'action était pour Démosthènes toute l'éloquence , l'action devait être pour Frédéric II toute la politique.

« Si l'on se trouve , écrivait-il , une fois en pos- » session d'un pays , on traite beaucoup mieux par » rapport à sa cession que si on la doit obtenir par » la voie d'une négociation ordinaire. »

L'affaire de Silésie n'a pas eu d'autre morale ni d'autre moyen d'exécution.

O') En février 4879.

(2) Poîitiscîie correspondenz FHedrkh's des Grossen, Berlin.

L'entretien écrit du jeune souverain avec son ministre Podewils est plus instructif encore qu'il n'est piquant. Il entend, si Marié-Thérèse lui concède cette magnifique province, la secourir par répée contre tous ses ennemis, contra quoscumque , et mettre à sa disposition « un couple de millions , l'argent étant un objet présent qui parle vivement à l'esprit. » Le cynisme du naturel devançait les leçons de l'expérience .

A cette demande du ministre: Faut-il communiquer aux puissances maritimes les propositions que nous adressons à la cour de Vienne ? Frédéric se dévoile, au début de son règne, ce qu'il sera toujours :

« Oui , s'écrie-t-il , mais à chaque cour d'une ma- » nière différente. A Londres, il faut dire que » sachant sûrement que le duc de Lorraine veut » conclure avec la France, je m'approche de » Vienne pour le forcer en quelque façon à se met- » tre du parti des marins et de la religion. Aux » Hollandais, il faut ajouter qu'on ne veut pas )) troubler le repos de l'Europe , que leurs capitaux M leur seraient assurés et qu'enfin cette démarche » ne tend qu'au bien public. A Hanovre, Mayence » et Ratisbonne, il faut parler du cœur patriote » et que je veux soutenir l'Empire, protéger les » débris d'une Maison faible et les tirer dans le bon » chemin , pourvu qu'ils veuillent le suivre. »

La France avait le don d'éveiller les craintes.

Aussi écrît-il à Podewils : // faut faire la patte de velours avec ces bougres (sic).

Celui-ci , fidèle à Pesprit d'honnêteté qui distinguait la vieille diplomatie du xvii« siècle , avait des scrupules sur cette attaque à main armée. Il la trouvait tentée sans raison , par un déni de justice et dépourvue de tout autre principe de revendication que celui de la forcé. Ce retour inattendu à la période des temps barbares de la Germanie le portait à protester auprès de son maître eç des termes que ce dernier a conservés et qui témoignent contre lui :

« Pour la question de droit, il faut que je dise » avec un profond respect à Votre Majesté que » quelques prétentions bien fondées que la Maison » de Brandebourg ait eues autrefois sur les duchés » de Liegnitz , de Brieg et de Wohlau , sur Ratibor 1 et Oppeln , sur la principauté de Jaegendorff et le » cercle de Schwîebus en Silésie , il y a des traités » solennels que la Maison d'Autriche réclamera et » par lesquels la Maison de Brandebourg s'est laissée » induire, quoique frauduleusement, à renoncer » pour des bagatelles à des prétentions si considéra- » blés. »

Frédéric répliqua :

(c L'article de droit est l'affaire des ministres, » c'est la vôtre ; il est temps d'y travailler en secret, » car les ordres aux troupes sont considérables.

.» Tenez bonne contenance, ajoutait-il quatre

» jours plus tard, et ne faites semblant de rien; » la bombe crèvera au 1«' de décembre 1740. »

Le jeune roi n'avait pas pour lui que son génie militaire, il possédait, dès son avènement au trône, une connaissance profonde de la diplomatie; tout son règne est là pour le prouver. Il ne pouvait donc ignorer les traditions de la politique française contre la Maison d'Autriche. Il crut pouvoir tirer parti de cette influence. Richelieu et Mazarin, Turenne et Villars n'avjaient été grands que par les coups portés à la prépondérance impériale. Frédéric supposa que la cour de Versailles n'oserait rompre avec une tradition dont étaient nourris ses généraux et ses agents ; aussi devait-il la convier à ne voir dans son entreprise sur la Silésie qu'un nouveau coup porté à l'Ennemi héréditaire.

L'erreur du ministère de Fleury fut d'accueillir ces ouvertures, de les faire siennes malgré les avertissements d'agents diplomatiques clairvoyants. Vainement lui paria-t-on de la duplicité du roi de Prusse, il se promit de l'enchaîner. Ce que son grand rôle eût dû lui apprendre, et que sa redoutable responsabilité de premier ministre eût dû lui suggérer, c'est que la paix de Westphalie et la paix d'Dtrecht avaient épuisé le débat. Par les guerres de Louis XIV, par les conquêtes qui en avaient été la suite, par les traités qui avaient amoindri la territorialité du Saint-Empire, les revendications de la France étaient à ce point où l'œuvre était con-

sommée. La pousser plus avant, c'était encourir <ies désastres. L'apostrophe du prince Eugène sur rélévation du Brandebourg au rang de puissance couronnée, il fallait en saisir le sens et en profiter. Mais la partie de la noblesse qui formait la jeunesse de cour réclama la guerre contre TAutriche avec une ardeur qu'expliquaient son ignorance et son désœuvrement.

Les vues de Frédéric comme les conditions qu'il exigea de la France, il nous les apprend lui-même. Elles forment le texte de la conversation avecValori, en examinant le projet d'alliance française :

« Mais, Monsieur, s'écria-t-il , quel avantage » tirerai-] e de cela ? Je ne vois pas le secours que o le roi votre maître me donnera au cas que je sois » attaqué par les puissances qui m'environnent et » qui, au seul nom de la France, sont prêtes non- » seulement contre elle mais contre ses alliés. Car, » ne vous y trompez pas, la seule chose que l'élec- » teur de Bavière a contre lui dans Tesprit de tous » les princes d'Allemagne, ce sont ses Uaisons avec » la France. Je ne demande pas mieux que de me » lier avec le roi votre maître, mais il faut qu'il » soit écrit quelle espèce de secours il me donnera. » Le roi mettra-t-il l'électeur de Bavière en état de » soutenir mes prétentions autrement que par des » écritures? Si les électeurs de Cologne et palatin » sont attaqués par le Hanovre, leur donnera-t-on » un corps de trente mille hommes pour y résister?

» Et quelle diversion le roi veut-il faire ? Favorisera- » t-il par ses troupes les desseins de l'Espagne » (en Italie) ? Sans toutes ces mesures bien prises » et bien calculées, ne dois-je pas chercher à me » tourner d'un autre côté et tâcher de trouver mes » avantages ? Le roi veut-il me garantir la posses- » sion de la Basse Silésie, Breslau compris î »

Avec le succès les prétentions s'étaient accrues, car cet entretien avait lieu après la chute de toutes les places autrichiennes. Les phases des négociations s'étaient modifiées en se développant. Aussi, le vainqueur ajoutait-il, en flattant notre manie traditionnelle : En un mot, si, commeje le crois, l'intérêt de la France est d'abaisser la Maison d'Autriche, elle n'a qu'un parti à prendre, c'est celui que je ^ viens d'indiquer. Les talents du futur duc de Belle-Isle devaient aboutir où l'on sait (1).

Les dépêches de Marie-Thérèse invoquant l'intérêt de réquilibre européen et celui de l'Eglise par l'union des deux premières puissances catholiques, avaient toujours abouti à cette réponse dilatoire du cardinal Fleury : Les projets du roi de Prusse,

(4) Nous ne pouvons tenir pour exactes les assertions formulées par M. de Broglie, de l'Académie française, sur les Mémoires du maréchal de Belle-Isle en la Revue des Deuœ-Mondes du <•' décembre 4 881. Il faut regretter que ces Mémoires n'aient pas été publiés commeje m'étais offert à le faire, en 4879, auprès de la Commission des Documents inédits de l'histoire de France. Déclarer avec M. de Broglie que cette publication est inutile, c'est commettre une erreur !

sans doute répréhensibles, étaient connus. La reine ne s'y étant pas opposée, on a supposé qu'elle les voyait sans inquiétude.

Vaincue dans les mises en demeure successivement faites au cardinal, Marie-Thérèse abandonna enfin le langage féminin et diplomatique employé à son égard, le jour où elle se retourna vis-à-vis derEurope. Pour frapper fort elle alla droit au but : la balance de l'Europe, dit-elle, est en question. Et comme la générosité de son âme était à la hauteur de son mâle courage, l'impératrice communiqua à ses écrits officiels qu'elle rédigea elle-même, la générosité qui l'animait. On peut résumer ses lettres et ses protestations dans ce simple extrait :

ce C'est sous le manteau des assurances les plus » amicales qu'ont été cachées les demandes les y> plus hostiles. Le passé n'avait rien vu, l'avenir ne y> verra rien de pareil. Un envoyé autrichien était » encore à Berlin quand, à la faveur même de » cette apparence pacifique, le roi de Prusse a y> envahi un sol étranger et troublé le repos d'une » province amie. On peut juger par là quel sort » menace tous les princes, si une telle conduite y> n'est pas châtiée par leur effort commun. Il ne » s^agit donc pas de l'Autriche seule, il s'agit de » tout l'Empire, de toute l'Europe. C'est l'affaire de » tous les princes chrétiens, de ne laisser briser » impunément les liens les plus sacrés de la » société humaine... Tous doivent s'unir avec la

» reine et lui fournir les moyens d'éloigner » d'eux un tel danger. Quant à elle, elle opposera » sans crainte à Tennemi commun toutes les » forces que Dieu lui a confiées, et de ce service » rendu au bien général elle ne demandera d'autre » récompense que la réparation des dommages que » ses Etats ont souffert et ce qui sera nécessaire » pour les garantir dans l'avenir contre de pareilles » atteintes (1). »

Que faisait l'Europe?

Elle se laissait amuser par Podewils, qui débitait son meilleur orviétan en dorant ses pilules de bon or.

L'instruction textuelle porte entre autres :

« Voyons-les venir, rien ne nous convenant » mieux que de recevoir des propositions de tout » côté et de choisir. Les lettres de Russie me font » grand plaisir, celles de Paris nous sont favorables- » Les Anglais font les sots et les Hollandais les » Gilles; profitons en attendant des conjectures et » leurrons-les tous ensemble. »

Nous allons voir les propositions faites à Vienne d'après les papiers d'Etat. Poursuivons notre examen sur la Silésie.

La conquête est commencée, les places tombent les unes après les autres. De Schweidnitz le fils du roi-caporal écrit :

(4) D'Arnetti, t. II, p. 153, 4.

a Mon cher Podewils, j'ai passé le Rubicon, » enseignes déployées et tambour battant,.. Mon » cœur me présage tout le bien du monde; enfin, » un certain instinct dont la cause nous est » inconnue me prédit dii bonheur et de la fortune, »- et je ne paraîtrai pas à Berlin sans m'étre rendu » digne du sang dont je suis issu et des braves » soldats que j*ai Tbonneur de commander. »

Qu'ajouter à ces aveux ?

De Breslaw , un mois et demi plus tard, le vainqueur de Molwitz, qui le sera bientôt de PAUemagne beaucoup plus encore que de l'Autriche, pousse ce cri où le bouffon le dispute à l'impertinence :

ce Mon cher charlatan, vous faites votre métier à » merveille. Nos affaires vont très-bien ici, et si » votre galbanum se débite bien d'un siutre côté, » vous pouvez compter que l'affaire est faite. Adieu, « mon cher charlatan, soyez le plus habile charlatan » du monde et moi le plus heureux enfant de la » fortune, et nos noms ne seront jamais mis en I) oubli. »

Ils ne devaient plus Pêtre , en effet, parce qu'ils sont gravés en traits ineffaçables dans les plaines de la Silésie et sur les remparts de ses forteresses. L'orgueil et la fourberie avaient formé les vrais éléments de cette campagne de 1740; aussi écrivait-Il, en 1742, que Popinion se méprend sur les causes des révolutions : « La supercheries, la mau- » vaise, foi, Ift duplicité, sont malheureusement le

» caractère dominant de la plupart des hommes qui » sont à la tête des nations et qui en devraient être » l'exemple. » Frédéric en a singulièrement augmenté le nombre.

Lorsque Frédéric II comparait la petitesse de la Maison de Hohen-ZoUern à la grandeur des Habsbourg, il s'en trouvait humilié. NVt-il pas dit, un historien anglais les rapporte, ces paroles sinistres : V ambition, l'intérêt y le désir de faire parler de moi remportèrent et je décidai la guerre ? Habile aux manœuvres de la parole , aux exposés captieux, Frédéric déclare qu'il résolut de revendiquer là Silésie au nom « des droits incontestables » de sa Maison. Combattu par la crainte de la vicissitude des batailles, par Tabsence des alliés, il considérait aussi la situation de la cour de Vienne avec de profondes satisfactions. Il constatait par « une foule de réflexions » ses espérances. Il les a énumérées ainsi : « Les finances étaient dérangées, » l'armée était délabrée et découragée par les » mauvais succès qu'elle avait eus contre les Turcs^ » le ]ninistère désuni; avec cela placez à la tête de » ce gouvernement une jeune princesse sans expé- » rience qui doit défendre une succession litigieuse, » et il en résulte que ce gouvernement ne devait » pas paraître redoutable. » Scrutant la question des alliances, il trouvait impossible une absence absolue d'alliés. La rivalité qui séparait la France et PAngleterre lui assurait une de ses puissances ;

les prétendants' à la succession de la Maison d'Autriche assuraient une unité d'intérêts conformes à ceux de la Prusse. L'élection impériale dépendait en partie de son vote. Puis, il se persuadait d'agir avec ce pressentiment du succès qu'ont à certaines heures, heures décisives pour les peuples comme pour les individus, les hommes dé génie. « Enfin, » s'écrie-t-il , la guerre qu'il pouvait entreprendre » en Silésie était Tunique espèce d'offensive que » favorisait la situation de cet Etat, vu qu'il était à » la portée de ses frontières et que l'Oder lui four- » nissait une communication toujours sûre. » La Silésie, d'après les aveux qu'on vient de lire, ne fut donc pas attaquée au nom des droits plus ou moins discutables de la couronne de Prusse, mais à raison de « la portée de ses frontières. » Elle le fut aussi parce qu'en cas de défaite, prévision à remarquer, l'Oder promettait « une communication toujours sure. » Une telle prudence, un calcul aussi complet n'autorisent guère les publicistes prussiens à parler des justes revendications de leur prince, des violences de l'Autriche. Non, ce que voulait Frédéric II, o'était un agrandissement par une série de principautés riches, fertiles, peuplées et aptes par leur situation topographique à compléter le Brandehourg. D'un électorat, une vanité capricieuse avait fait un royaume secondaire et modeste, il fallait lui donner de l'air et bonne figure. Ainsi commençait la série des démembrements qui allaient boule-

verser l'Europe au bénéfice des appétits prussiens» Le nouvel ennemi de Marie-Thérèse prépara son entrée en campagne dans le secret le plus entier» On soupçonnait à peine ses intentions lorsqu'un de ses corps d'armée se précipita sur la Silésie, sans motif et sans déclaration de guerre. Sûr de sêis forces , plus sûr encore de la faiblesse de la monarchie autrichienne, il viola ouvertement les principes élémentaires du droit des gens, inaugurant par un â-coup la suite des actes qui devaient signaler son règne. N'abandonnant rien au hasard, il couvrit sa conduite devant les puissances de l'Europe en exhumant des droits disparus ou surannés. Les droits de la Maison de Brandebourg sur le duché de Jagemdorf et sur les duchés de LignitHy de Brieg et de Wolau furent présentésen un mémoire destiné à atténuer le cynisme de l'attaque. Les divisions des intérêts amoindrirent ^ sans le dissimuler, Peffet de cet acte nouveau jusqu'alors dans l'histoire.

Trompant le cabinet de Vienne par des protestations d'une amitié obséquieuse, Frédéric rassembla ses troupes aux environs de Berlin. Il les dirigea vers les frontières de ses Etats , mentit nettement au comte de Botta, plénipotentiaire extraordinaire de l'impératrice-reine ; puis, ne pouvant plus dissimuler une attaque aussi inexplicable qu'évidente^ dépêcha à Vienne le comte de Gotter son grand maréchal, négociateur des dernières audaces. Un

bal masqué fut son dernier mot. Cessant enfin de Jeindre^ il entra de sa personne en Silésie, le 23 décembre, à la tête de vingt bataillons et de trente-six escadrons.

Des brochures, répandues à profusion, apprirent à l'Europe stupéfaite qu'il allait occuper pour l'Autriche les duchés de cette province dans le but d'en interdire la possession à toute autre puissance. Confisquant l'objet du litige, il prononçait une mise sous séquestre sans mandat des principautés qu'il avait ouvertement convoitées et revendiquées au nom de^sa frêle dynastie I

Nous n'avons pas à narrer les faits de guerre qui signalèrent cette campagne. On connaît sa rapidité foudroyante, les tentatives infructueuses de l'Autriche pour préserver ou retarder la conquête de cette partie de ses Etats. On sait les péripéties qui marquèrent la bataille de Molwitz où, vainqueur, Frédéric tourna un instant le dos à ses troupes victorieuses. Fuyant vers Oppelen pour y trouver un refuge , il en fut chassé à coups de fusil. Délaissant ses compagnons (Maupertuis , un valet et quelques cavaliers), il avait piqué des deux pour gagner Neiss. Ce fut dans cette place qu'il apprit la victoire de ses troupes; il les rejoignait le lendemain après une traite de seize lieues ! Les suites de cette rencontre furent glorieuses pour la Prusse , atroces pour l'Autriche. Les Impériaux avaient été battus dans la première action engagée contre des soldats.

qu'ils avaient à tort méprisés. Le camp de Molwitz ne tarda pas à devenir le centre des négociations des puissances si empressées contre rAutriche. Le vainqueur revint à ses premières demandes et parut clément après le succès, alors qu'il était inique.

L'histoire , qui n'a ni les admirations ni les colères, les unes enthousiastes, les autres violentes des contemporains, a le droit de prononcer en un tel débat :

Quel avait été le langage de l'ambassadeur prussien au duc de Lorraine dans l^entrevue qu'avait acceptée l'époux de Marie-Thérèse ?

« Je viens , avait-il dit , présenter d'une main à la

» Maison d'Autriche un acte de garantie et de l'autre

» la couronne impériale à Votre Altesse royale. Les

» troupes et l'argent du roi mon maître sont à la

» disposition de la reine, offre qu'elle ne peut man-

») quer d'accepter, dans un temps où elle a besoin

» de troupes et d'argent. Comme vu la situation de

» ses Etats le roi mon maître m'a exposé à de grands

» dangers, il espère que, pour prix de son alliance,

» la reine de Hongrie ne lui offrira pas moins que

» tout le duché de Silésie Personne n'est plus

»> ferme que le roi de Prusse dans ses résolutions.

» Il faut qu'il entre dans la Silésie et il y entrera i

» une fois qu'il y sera entré, il faudra qu'il aille en

» avant ; et s'il n'est pas assuré de la cession immé-

» diate de cette province, ses troupes et son argent

» seront au service des électeurs de Saxe et de

• Bavière » (1).

Invoquer la Saxe et la Bavière, qui n'avaient rédigé aucune proposition, c'était montrer un mépris rare pour la solidarité des princes germaniques et les solliciter à une démonstration armée.

Le grand-duc répondit :

« La reine n'a ni le droit ni le pouvoir de céder » une parcelle du territoire qu'elle n'a reçu qu'à la » condition de le maintenir indivisible. Elle n'est » point réduite à ce point de désespoir de se jeter

• dans les bras d'un prince qui entre en ennemi » dans ses Etats, et quelque mal que le roi de Prusse » puisse lui faire, nous avons encore l'espérance » qu'il s'en fera plus à lui-même. »

Et à l'assertion de Gotter qu'il n'avait plus qu'à s'en retourner, le grand-duc répliqua :

« Retournez donc auprès de votre maître et dites- » lui que tant qu'il laissera un homme sur le terri- » toire de la province , nous périrons plutôt que de » traiter avec lui. Mais s'il peut encore s'arrêter ou » s'il veut reculer, nous voulons bien négocier avec » lui à Berlin. Botta a déjà des instructions dans

» ce sens , et quant à moi, ni pour la couronne

» impériale ni pour le monde entier, je ne sacri-

(4) Extrait d'une dépêche du 24 décembre, écrite par le résident anglais à lord Harrington. Cité par Cox en son Histoire de la Maison â^ Autriche, t. V, ch. 98.

» fierai ni un seul des droits de la reine ni un pouce » de son domaine légitime et héréditaire. »

La fermeté de ce langage surprit la cour de Vienne et l'ambassadeur prussien , mais ne pouvait modifier Tambition de Frédéric décidé à jouer sa couronne et son pays.

« Je vais jouer une grande partie, avait-il dit au marquis de Beauvau : si les as me viennent , nous partagerons. »

Et à ses officiers : Graissez vos bottes , noiLS partons.

Le marquis de Beauvau , plus perspicace que le marquis de Valori , croyait à la haine du jeune roi pour la France et ne voyait pas de fin à son entreprise.

« Je crains toujours, écrivait-il, que Votre Emi- » nence ne soit pas assez persuadée combien le roi » de Prusse est un souverain dangereux , sa con- » duite ressemble plus à un roman qu'à l'histoire , » mais le roman peut avoir les suites les plus funes- » tes. »

Au moment où le comte de Gotter avait parlé avec une audacieuse hauteur, qu'avait dit Frédéric II à ses officiers ?

« J'entreprends une guerre dans laquelle je n'ai » d'autres alliés que votre valeur et votre bonne » volonté: ma cause est juste et mes ressources » sont dans la fortune. Souvenez- vous sans cessé

» de la gloire que vos ancêtres se sont acquise dans » les plaines de Varsovie, à Fehrbellin et dans » l'expédition de la Prusse. Votre sort est entre vos » mains , les distinctions et les récompenses atten- » dent que vos belles actions les méritent. Mais je » n'ai pas besoin de vous exciter à la gloire ; vous » n'avez qu'elle devant les yeux, c'est le seul objet » digne de vos travaux. Nous allons affronter des » troupes qui , sous le prince Eugène , ont eu la » , plus grande réputation ; quoique ce prince n'existe » plus , d'autant plus d'honneur y aura-til à vain- » cre que nous aurons à mesurer nos forces contre » de braves soldats. Adieu ! partez. Je vous suivrai » incessamment au rendez-vous de la gloire qui » nous attend. »

Ce langage, digne d'un général qui comprend les périls de la guerre et le but qu'il poursuit, Frédéric l'a rapporté dans ses Mémoires. Mais il n'a pas tardé à en gâter le prix par les réflexions amères ou fausses qui l'accompagnent. Il y parle du fanatisme autrichien et de l'attente des populations qui regardaient Tenvahisseur « comme un sauveur que le ciel leur avait envoyé. » La Providence ! les conquérants ne l'attestent qu'à la condition de s'en servir pour insulter à ses œuvres ou les ruiner !

Il a reproché à la cour d'Autriche « de suivre » les impressions brutes de la nature ; enflée dans » la bonne fortune et rampante dans l'adversité , » elle n'a jamais pu parvenir à cette sage modéra-

n tion qui rend les hommes impassibles aux biens » et aux maux que le hasard dispense. »

Et le cabinet de Berlin ?

Pour justifier la prise de la Silésie et la paix séparée avec TEmpire, Frédéric ajoutait :

« Il n'y a rien de si vindicatif que le grand-duc » et surtout que la reine de Hongrie, et si elle » n'est pas humiliée elle remuera toute FEurope, » même après une paix qu'elle aurait signée pour » recouvrer ce qu'elle aurait perdu. Personne n'es* » plus intéressé que moi à ce qu'elle ne reste pas » trop puissante, car après ce qui s'est passé, il y » aura à jamais une haine implacable entre sa » Maison et la mienne. Après tout, j'ai peut-être » entrepris cette guerre trop légèrement et j'ai eu » des moments de cruelle inquiétude. Je n'oublie- » rai jamais la manière dont votis vous êtes » comporté à mon égard (1). Maintenant, je ne » désire qu'une bonne et solide paix. »

Devenu à son heure accusateur, Frédéric n'a pas craint de déclarer que les rois de Pologne et d'Angleterre conclurent une alliance dont l'objet était le Partage des provirices prussiennes.

Ecrite après tant de démembrements effectifs, Y Histoire de mon temps est infirmée dans ses dires par labsence de preuves et parait ici avoir tenté d'amoindrir les jugements de l'histoire sur ce qu'a

(4) Dépêche citée par M. de Broglie en ses remarquables Études Diplomatiques^ ch. VII, sur la Paix de Breslau.

fait le vainqueur malgré lui de Molwitz. C'était le moment, ajoute-t-il, qu'aurait dû saisir le cabinet de Vienne pour traiter et gagner son assistance par la cession du duché de Glogau. La^ modération des demandes donne après ce qu'on vient de lire le droit de protester contre un désintéressement de parade. Ce désintéressement, la carrière du roi de Prusse le dément et son exposé ne peut nous séduire. La campagne de 1741 se termina par le traité de Breslaw, dont nous parlerons en son temps.

Frédéric II était jugé cependant avec sévérité par ses contemporains et les cabinets étrangers peuvent nous instruire. Le nôtre, d'après un Mémoire diplomatique secret, du 15 février 1743, apprécie ainsi qu'il suit (1) l'alliance franco-prussienne et son action :

Le Roy de Prusse.

« Cet article demande une attention particulièrement suiTÎe.

» Malgré les troupes nombreuses et les trésors que les soins infatigables du feu Roy de Prusse ont laissés entre les mains de son successeur, il n'est pas certain que le Roy de Prusse aujourd'hui régnant, fût parvenu avec ses seules forces à se faire céder par la Reine de Hongrie la possession de la SUésie sans les puissantes diversions des troupes fran-

(4) Fonds du Roi de Suède, t. 82, Mémoire 50.

çoises, bavaroises et saxonnes dont ce prince a seul profité jusques icy.

» La politique ambitieuse et peu scrupuleuse du Roy de Prusse fourniroit la matière d'un volume entier si on vouloit en expliquer tout le détail, mais comme on connoit suffisamment renchatnemcnt de tous les faits que renferme sa conduite, il suffit de dire qu'il n'a eu d'autre dessein que de se rendre maître de toute la rivière de l'Oder, depuis sa source jusques à son embouchure dans la mer Baltique, et déformer au Roy Auguste toute communication avec la Pologne.

y> L'objet présent de ses vues et de ses intérêts est de conserver ses troupes et ses finances afin d'en imposer par là à toutes les puissances germaniques, et sur toutes choses de s'assurer pour toujours la paisible possession de ses dernières conquestes.

^ Il est certain que si les troupes de France avaient abandonné l'Allemagne et que la Reine de Hongrie fût parvenue par là à conserver tout le reste de l'héritage autrichien, elle auroit, dans peu d'années, été en état de recouvrer ce qu'elle n'a cédé au Roy de Prusse que par nécessité et par un intérêt forcé I

» Ce prince se trouvera toujours dans le môme danger, tant que les affaires de l'Empire ne se détermineront pas de manière à ôter à la cour de Vienne tous les moyens de troubler les princes qui ont droit à la Succession d'Autriche dans le juste partage qu'il conviendra de faire entre eux et dont ils doivent se garantir mutuellement la possession.

» C'est suivant ce point de veûe qu'il paroist qu'on doit se conduire dans les négotiations qu'on ne peut se dispenser de faire avec le Roy de Prusse dans les conjonctures présentes, soit pour déterminer ce prince à se joindre à la deffense delà cause commune, soit pour l'engager du moins à garder une constante et sincère neutralité, afin que, dans l'un ou l'autre cas, les affaires de l'empereur puissent reprendre le dessus

et de coacerter toutes les mesures de la Reine de Hongrie et de ses alliés.

» 11 y auroit du risque d'informer le Roy de Prusse des négotiations qu*on peut projelter avec le Roy de Pologne avant que l'on fdt d*accord des préliminaires et que l'on se fût concerté avec la cour de Dresde sur la manière de traiter cette affaire avec celle de Berlin, dans la crainte que si on en faisoît trop tôt ce prince dépositaire, le secret ne perçât jusques à la cour de Vienne.

» On connoit assez la jalousie qu*il y a entre ces deux souverains pour avoir lieu de craindre que le Roy de Prusse n*en prît d'abord de l'ombrage ; mais la cour de Saxe, qui veille continuellement sur tout ce qui regarde le Roy de Prusse, peut apporter sur cela des facilités que l'on ne connoitroit peutestre pas sans elle.

» On a vu d'ailleurs que le Roy de Prusse a fait céder sa jalousie à son agrandissement et à son ambition, lorsqu'il voulut en premier lieu engager le Roy de Pologne d'entrer à main armée dans la Bohême et lui assurer de ce côté là les plus grands avantages, et qu'en second lieu il stipula par un Traité authentique que le Roy de Pologne auroit pour sa portion de la Succession d'Autriche la Haute Silésie et la Moravie, ce qui faisoit un objet d'environ 6 millions de revenus.

» Par conséquent, le Roy de Prusse consentait alors à l'agrandissement de la Maison de Saxe. Pourquoi ne consens tiroit-il pas aujourd'huy à l'agrandissement du Roy de Pologne qui, en affoiblissant la Reine de Hongrie, feroit la sûreté de tous les princes qui auroient eu part au partage et surtout celle du Roy de Prusse lui-même.

» Il n'est presque pas douteux que si le Roy de Prusse avoit proposé au Roy de Pologne de luy abandonner la Haute Silésie et peut-être la Moravie pour en être dédomagé par des domaines équivalents dans le royaume de Bohême, il

auroil pu acquérir ces deux provinces sans se séparer de ses alliés et lo Roy de Pologne y auroit consenti avec plaisir» parce quMl auroit été infiniment plus à sa bienséance d*acquérir des possessions contiguës à ses Etats que d*en avoir de plus éloignées sans communication.

)» Si les négotiations ayoient été proposées sur ce pied à Francfort , les alliés de l'empereur no se seroient jamais désunis, toutes les mesures deTAngleterreauroientété déconcertées et il y a long tems que la guerre seroit finie.

» D'ailleurs, la cour de Prusse ne seroit-elle point sensible à la nécessité de joindre aux moyens de procurer la sûreté d'un chacun, les motifs de justice qu'il y a d'avoir égard aux prétentions et aux droits des deux Maisons de Bavière et de Saxe dont l'étendue et la solidité sont sans nulle contradiction.

» Ce sera au négotiateur habile à faire valoir avec prudence toutes ces considérations auxquelles sa capacité en ajoutera d'autres suivant les éclaircissements qu'il pourra acquérir et les disposition s ui se présenteront. »

Le Mémoire concluait en recomnaandant de faire ce toutes les dépenses nécessaires » pour « lever le grand nombre de troupes qu'il faut faire agir » afin d'en terminer vite ; sans cela on s'exposerait à « doubler et tripler ces mêmes dépenses » lorsque le parti impérial porterait la guerre au sein de la France.

Nos fautes, il faut bien le reconnaître, la Guerre de Sept ans devait nous les faire expier, on sait à quel prix.

Au moment où la France qui cherchait une mo-

difîcation pure de Péquilibre fut abandonnée, le cardinal Fleury protesta contre Tambîtion prussienne dans une dépêche qui mérite les honneurs de Phistoire. En voici la partie principale :

<c Sire, je ne dissimulerai pas Tamertume de » cœur que m'a causée la lettre dont il a plu à y> Votre Majesté de m'honorer le 18 de ce mois et » je suis persuadé qu'elle me la pardonnera elle- » même dans le fond de son cœur... J'avais une si » parfaite confiance dans la parole si souvent réi- » térée de Votre Majesté de ne rien écouter que de » concert avec nous et nous avons de notre côté si » fidèlement observé ce traité, que je ne puis ex- » : primer Vétonnement avec lequel j'ai appris les » changements inespérés de Votre Majesté. Je n'en- » irerai pas par respect dans la discussion du motif » qu'a.pris Votre Majesté quoique j'eusse beaucoup » de choses à y répliquer ; mais cela serait inutile, » et dès que Votre Majesté fait la paix, nous » n'avons qv)à y souscrire sans même nous en » plaindre dans le public. Je puis Passurer de » notre circonspection et de notre silence. J*avoue » qu'il n'en est pas de même de la nation. Votre » Majesté connaît la liberté avec laquelle elle parle, » mais si on entreprenait de l'arrêter, peut-être cela » ne servirait qu'à Taigrir . . . Je souhaite que Votre p Majesté trouve dans ses nouveaux alliés la même i> bonne foi et la même droiture qu'elle trouvera » toujours en nous; notre intérêt sera toujours de

» maialenir son pouvoir et son autorité, et je me » flatte qu'elle est trop éclairée pour ne pas con- » venir que le sien s*y rencontre aussi. Tôt ou tard » elle le sentira encore davantage, et s'il m'est » permis de parler de moi après des noms si res- » pectables, je prendrai la liberté d'assurer que rien » ne me fera oublier toutes les marques de bonté )» paternelle dont elle a bien voulu m'honorer (1). »

Il nous reste à spécifier ce que pense Thistoire moderne du démembrement de TAutriche.

Les vingt dernières années du règne de Charles VI avaient vu tour à tour l'Angleterre et la France, l'Espagne, la Russie, la Pologne, la Prusse, la Suède, le Danemarck et la Diète germanique adhérer à la Pragmatique sanction. Ces puissances s'étaient engagées par traité à la maintenir, elle était donc sous la garantie de la foi publique. Ainsi accepté, cet acte assurait la paix de TEurope, et le modifier c'était violer Téquilibre. Une guerre générale en était la suite naturelle. De toutes les cours qui renouvelèrent les témoignages d'amitié, nulle ne fut plus explicite que celle de la Prusse . Quelques mois plus tard, son roi rassemblait cependant une armée et sans provocation, sans déclaration de guerre, envahissait la Silésie. Des mémoires pressants firent revivre les prétentions de la Maison de Brandebourg, quoique cette Maison y eût re-

(4) Dépêche citée par M. de Broglie, eod, (oc, du 80 juin 474S.

nonce depuis longtemps. Récemment le cabinet de Berlin s'était allié à celui de Vienne en lui garantissant Tintégrité des Etats héréditaires de r Au triche. Relever de vieux droits ainsi traités, n'est-ce point exposer le monde politique à n'être jamais en paix ? La prescription que reconnaissent en matière juridique les législations de tous les peuples civilisés n'existe-t-elle pas avec les mêmes conséquences dans le droit international public ? La €upîdité et Torgueil furent de Taveu de Frédéric les mobiles de sa conduite, il y a gagné d'être estimé comme un prince voué à la mauvaise foi. Le seul message par lequel il instruisit Marie-Thérèse de son dessein fut une insulte , et le langage de son grand maréchal devint un outrage parce qu'il était adressé à une femme. Il fut donc perfide, violent, et se souilla d'un crime en précipitant l'Europe dans la guerre. Le sang et la dévastation furent le résultat de cette campagne sans raison.

« C'est sur la tête de Frédéric que retombe tout » le sang versé dans une guerre qui s'étendit » pendant de longues années jusqu'aux extrémités » du globe. Les maux engendrés par son crime » se firent sentir dans des contrées où le nom » de la Prusse était inconnu. »

Ce jugement de Macaulay pèsera sur toute la mémoire de ce souverain du poids de la vérité et de l'indignation. L'histoire a la mission d'être juste mais inflexible et ne peut jamais faiblir

devant ceux qu'elle appelle à son tribunal (!)• C*est en cela qu'elle est digne d'elle-même et assiste la postérité de ses conseils.

Elle a prononcé contre Frédéric II sur le démembrement de l'Autriche; voyons la conduite de ce prince après un tel début, ce sera encore un châtiment mérité !

(4) Nous opposons ce jugement, qui est un verdict autorisé, aux appréciations de M. Sainte-Beuve en ses Causeries. Si le feuilletoniste du lundi vivait encore, il est à supposer qu'éclairé par les événements, il ne prendrait plus la défense des Mémoires de Frédéric, comme il l'a fait dans les tomes II et Y.

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