DÉMEMBREMENT DE LA POLOGNE PAR FRÉDÉRIC U
SOMMAIRE. — Le droit féodal en Pologne et en Europe. — La suite du Congrôs de Nimègue, pour Sobieski et la Pologne. — Frédéric II conseille le partage de la Pologne. — La Russie adhère. — Mémoires de ce prince sur la question. •— Résultats du partage pour la Prusse. — Fautes de la France.
Mais un acte bien autrement grave par ses doctrines, par ses conséquences et par ses résultats a marqué la fin du xvni® siècle quant à la politique et à l'équilibre des Etats : le partage de la Pologne.
Quelle fut la part de la Prusse dans cette iniquité des couronnes, dans ce mépris des traités? Quelle fut celle de Frédéric surnommé le Grand ?
Les causes du démembrement, a-t-on dit, furent tout entières dans les vices de la Constitution polonaise- S'il faut en croire certains publicistes, la postérité a dû éprouver quelque peine à comprendre que l'existence de ce royaume ait pu se prolonger aussi longtemps. Ils avancent pour preuve une énumération des droits considérables que s'était arrogés la noblesse. Ils arguent de l'état d'infériorité des
bourgeois et des paysans quant à l'exercice des charges honorifiques et des fonctions publiques. Ils tracent en \m tableau saisissant Tétat de misère des serfs et rabaissement de l'autorité royale par les Pacta conventa dont ils oublient de donner la date : rélection du duc d'Anjou.
A tout cela , il n'y a qu'un malheur , c'est que ces publicistes ne tiennent aucun exempte de la hiérarchie sociale d'alors et des coutumes polonaises. Ils méconnaissent les conditions du régime féodal et* de sa législation soit interne soit politique. S'ils avaient jeté un regard impartial sur l'Europe, ils auraient retrouvé partout des conditions à peu près identiques. Sauf l'Angleterre qui avait organisé la première le gouvernement représentatif, le régime féodal existait toujours au xvni® siècle quoique affaibli. La question de souveraineté y était, il est vrai, autrement appliquée qu'en Pologne, mais c'était là la seule différence. L'Europe était morcelée en mille principautés : témoin le Saint-Empire. L'autonomie était le caractère premier du régime féodal. Pourquoi s'étonnerait-on de le trouver fonctionnant en Pologne ? Il s'y exerçait avec des allures d'indépendance excessives parfois, mais on y avait cherché et réalisé jusqu'en 1764 une organisation aristocratique et républicaine à la fois ? Cette même organisation, les princes d'Allemagne ne l'avaient-ils pas voulue ? ne l'avait-on pas attendue de la paix de Westphalie ? Chemnitz ne l'avait-il pas de-
mandée? L'Union des princes de Frédéric II ne devait-elle pas en tenir la conduite dans la succession de Bavière? La couronne impériale germanique n'était-elle point élective ? A la fin du xvi* siècle et au xvin» les Wîttelbasch n'avaient-ils pas divisé TEmpire et l'Europe en deux camps ? Les substitutions, de dynastie on les avait vu se produire en Angleterre par la Maison d*Orange chassant violemment la Maison des Stuarts^ et la Maison allemande de Hanovre avait succédé, à son tour, au nom des intérêts religieux. Les révolutions du Nord par la Maison de Wasa et la substitution usurpatrice deâ^ Romanoff au sang des Rurick, Thistorien impartial doit-il les ignorer pour accumuler des griefs erronés contre les descendants et les continuateurs de Sobieski ?
En quoi ce qui était bon en Germanie, en Angleterre, en Suède, en Moscovie, était-il coupable en Pologne ?
Il est temps de protester contre les sophismes. qu'ont inventés les persécuteurs de la Pologne, sophismes qui passent , on ne sait trop pourquoi ^ pour des vérités incontestables. Des préjugés sans base solide, ayant au contraire à leur passif Tignorance des pratiques du droit féodal, seront-ils le dernier mot de l'histoire ? Les publicistes finiront-ils. par comprendre que chercher des motifs secondaires ou faux comme cause première d'un acte inique et tenu pour tel par eux, n'est plus digne de
notre temps ni de nos lumières ? Les excuses ambiguës d'une ambition désordonnée sont-elles le refuge de ceux qui veulent voir et prononcer d'après les sources ? Nous ne le pensons pas, aussi nous inscrivons- nous en faux contre les théories par lesquelles on a voulu justifier ce forfait.
Dès 1658 la Pologne avait été exposée à Tambition désordonnée de ses voisins. L'Autriche, la Suède et le Brandebourg devaient se partager ses dépouilles par un traité qu'élabora secrètement le comte de Stippenbach^ ambassadeur de Suède. La diplomatie française découvrit les préparatifs de l'attentat et en Informa la cour de Varsovie. La Pologne se vengea de ses ennemis en sauvant le Saint-Empire à la bataille de Saint-Gothard et en écrasant les Turcs. Le traité d'Oliva affermit sa situation politique en Europe (1660) et préserva du spectacle d'un tel crime une époque si grande à tant de titres^ Mais la paix ne fut pas générale dans le Nord, la Moscovie resta en guerre ouverte avec la Suède et le royaume de Sobieski. Le traité de Pleyssemond désarma les soldats de Charles-Gustave en 1661, il n'y eut de paix définitive entre la Pologne et le Tzar que le 25 avril 1686 (1). L'entente eut lieu par la constitution d'une Ligue contre la Porte Ottomane, but des entreprises moscovites. Au nom de l'orthodoxie na^
(4) La candidature du prince de Conti au trône de Pologne a fourni à M. Topin le chapitre le plus piquant de son ouvrage i L'Europe et les Bourbons sous Louis XIV.
tionale, dans un but d'agrandissement territorial et d'entrée politique sur la scène de l'Europe (1), la Russie commença au xvu* siècle la série de ces guerres faites, disait-elle, dans Tintérêt de la civilisation. On en sait les moyens, les profits perçus.
Les archives de la diplomatie ont été consultées à fond. Les documents publics ou secrets, les papiers intimes ou avoués des gouvernements, des ambassadeurs ont appris sur ce sujet ce qu'il faut croire et savoir. Nous ne nous attarderons pas à ruiner l'ancien système. Les événements ont parlé de Catherine II à Kaunitzet de Marie-Thérèse à l'organisateur de la spoliation : Frédéric IL
Le Congrès de Nimègue avait vu toutes les puissances négocier entre elles. Louis XIV avait à mettre fin à ses différends avec la Hollande et le Brandebourg, le Danemarck et l'Angleterre, l'Orient, l'Espagne et l'Autriche ; l'Empereur avec la France et la Suède ; la Moscovie avec la Porte, la Hollande et la Pologne.
Le chef de la République polonaise était alarmé avec raison des desseins de l'Autriche et du Brandebourg, dont l'âpreté revendiquait avant le terme la capitale de la Poméranie suédoise.
La France s'était engagée à défendre Stettin en appuyant l'attaque de la Prusse ducale décidée par
(1) Sur rélévation de la Russie et ses causes, Schlosser', His^ toire de VEurope au xviii» siècle^ t. I, liv. 3, ch. 2.
son alliée de Stockholm. Sobîeski avait à se plaindre des usurpations de Frédéric-Guillaume comme de la politique de Léopold, dont les frontières mal affermies étaient pour ses États un voisinage fâcheux et peut-être redoutable. Aussi, la proposition de Louis XIV de faire rentrer la Prusse ducale sous la suzeraineté de la Pologne était-elle destinée à le séduire. La Maison de Brandebourg en eût été affaiblie , car cette perte Feût rejetée au-delà de rOder, une enclave eût disparu , occasion d'agressions sans terme, et FElectorat aurait transmis au nouveau possesseur un littoral maritime étendu, une population commerçante et des postes importants.
La Pologne eût obtenu un ensemble compacte , une frontière , un rang parmi les puissances riveraines de la Baltique et une sûreté d'autant plus nécessaire que , étant ouverte sur ses confins , elle excitait l'envie de ses voisins.
Les désordres que suscita Frédéric-Guillaume à Dantzick, République dans une République; les discordes civiles que son tribun religieux , émissaire d'une politique séparatiste , développa dans la cité hanséatique , rendirent à son duché la paix. Léopold, uni d'intention à TElecteur, inventa une politique anti-européenne. Impuissant par lui-même, il chercha des garanties et des représailles contre la Pologne et la France, alliées à Constantinople. Il se vengea ainsi de la bataille de Saint-Gothard et de la
perte des Flandres françaises , unissant ses adversaires dans une naêrne haine.
La campagne de Kara-Mustapha contre la Moscck vie assura à la Pologne un traité avec le grand-dcrô» de Moscou , le traité de Nimègue modifia sa poli-^ tique.
Complaisant pour Louis XIV, Sobieski s'était brouillé avec ses voisins; il dut se réconcilier en abandonnant la Suède et la Hongrie, octobre 1678L Les proclamations de Mahomet IV le contraî^irent à s'appuyer sur l'Empire pour refouler les Ottomans, qui menaçaient son royaume par la Podolie et l'Ukraine.
Jean en appela aux couronnes de la chrétienté en ces termes : Rendre aux Barbares conquête pour conquête, les chasser de victoire en victoire jusque dans les solitudes qui les vomirent sur l'Europe, relever sur ses ruines l'Empire de Byzance. Vienne et la Hongrie délivrées, avec le temps , la Pologne avait conquis son rang de grande puissance dans l'équilibre. En 1682 elle avait refusé des cabinets de Versailles , de Berlin et de Copenhague la Silésie , de Louis XIV le royaume de Hongrie héréditaire pour ses fils, ce qui l'eût constituée en un puissant empire. L'Autriche devait l'oublier au jour du partage et la Prusse écraser un rival généreux !
Vainement le palatin Mockronowski offrit-il à Tambitieux le trône pour son propre frère le prince
Henri, retour aux projets de 1697 édictés par rélecteur de Brandebourg Frédéric III. Il lui fut répondu par l'aumône d'un asile au jour du malheur. Au moment même où Frédéric^ dit le Grand, insultait Mockronowski , il traitait avec la tzarine des moyens d'obtenir le partage. L*épée de Sobieski nô protégeait plus la Pologne ni l'Europe.
D'une main aussi audacieuse que perfide, Frédéric II a conservé à la postérité — égarement de l'orgueil — la preuve qu'il avait conçu le crime de 1772 et qu'il l'avait conseillé à la Russie puis à l'Autriche.
Exposant les suites de l'abolition du liberum veto , il a constaté son œuvre en ces termes :
« Le roi de Prusse craignit que ces mouvements » ne tirassent à conséquence , en introduisant un » changement considérable dans le gouvernement » d'une République aussi voisine de ses Etals que » la Pologne; il en avertit la cour de Péters- ■ bourg, qui entra dans ses vues; toutefois, on » laissa subsister la forme de la Confédération jus- » qu'à la prochaine Diète (1). »
Plus loin :
(^) La correspondance secrète inédite de Louis XV, sur la politique étrangère, publiée par M. Boutarie, et les articles de M. le duc de Ifooglie dans la Reime des Deux-Mondes de 1870, sur le même sajet, fournissent les documents indispensables à connaître à l'dppui des aveux du roi de Prusse.
(( Sur la fin de cette année (1766) on assembla » encore une Diète en Pologne. L'Impératrice de » Russie s'était déclarée la protectrice des dissidents, » dont un certain nombre était grec ; elle demanda » qu*on leur accordât le libre exercice de leur reli- A gion et qu'ils pussent posséder des charges tout » comme leurs compatriotes. Cette proposition fut » la semence de tous les troubles et des guerres qui » s'ensuivirent. L'envoyé de Prusse présenta un » Mémoire à la Diète pour lui insinuer que son. » maître ne pouvait voir d'un œil indifférent l'abo- » lition du liberum veto y l'établissement des nou- » veaux impôts et Taugmentation des troupes de la » couronne; et la République eut égard à cette » représentation. Elle n'eut pas les mêmes complaî- » sances pour les privilèges qu'on avait demandés » en faveur des dissidents; bien loin d'y déférer, » la Diète confirma , par une espèce d'enthou- » siasme fanatique, les Constitutions dont les dissî- » dents avaient le plus à se plaindre. Tout ce que la » cour de Russie put obtenir de plus favorable, fut » de dissoudre cette Diète et la Confédération qui » l'avait formée.
» L'Impératrice, piquée au vif de la grossièreté » insolente dont les Polonais usaient envers elle, » prit la résolution de soutenir la cause des dissi- » dents à force ouverte ; tout de suite elle invita le » roi à coopérer, pour sa part, aux mesures qu'elle » voulait prendre ; à quoi ce -prince était déjà
» engagé^ en vertu de son traité d'alliance (1).»
Les Mémoires de Tannée 1769 contiennent une révélation posthume où se retrouve la duplicité de Frédéric II à l'égard même de la Tzaréwine. D'une main on signait un traité honteux dont on se promettait de tirer ultra petita, et de l'autre on rédigeait un autre traité avec le Saint-Empire.
a Dans les conjonctures alors présentes, où la » prépondérance de la Russie devenait trop consi- » dérable, et lorsqu'il était impossible de prévoir » quelles bornes elle mettrait à sa conquête, il était » très-convenable de se rapprocher de la cour de » Vienne.
» La Prusse se ressentait encore des coups que la » Russie fui avait portés dans la dernière guerre ; il » n'était point de l'intérêt du roi de travailler lui- » même à l'accroissement d'une puissance aussi » redoutable que dangereuse. Il y avait deux partis >» à prendre : ou celui de l'arrêter dans le cours de » ses immenses conquêtes, ou, ce qui était le plus » sage, d'essayer par adresse d'en tirer parti. Le roi » n'avait rien négligé à cet égard ; il avait envoyé à » .Pétersbourg un projet politique qu'il attribuait » à un comte de Lynar
» Il n'était pas de l'intérêt de la Prusse de voir la » puissance ottomane entièrement écrasée, parce
(4) Conf. Mémoires de Frédéric II, au t. II, sur le partage de la Pologne, chap. I" (4765 et 4767).
» qu'en cas de besoin elle pourrait être utilement » employée à faire des diversions, soit dans la Hon- » grie, soit en Russie^ selon les puissances avec » lesquelles on serait en guerre. Le roi jugea donc » qu*en faisant intervenir la cour de Vienne et en » joignant sa médiation^ on pourrait rétablir la » paix entre les puissances belligérantes à des con- » ditions acceptables des deux parts (1). ♦
Nous ne ferons aucune réflexion sur cet exposé. Il prouve que la Prusse a toujours concilié les intérêts les plus contraires, et que pour y parvenir elle a créé deux morales, adaptant l'une à ses appétits, et faisant plier l'autre à ambition.
La série des aveux s'est complétée, il y a vingt ans, d'une manière irréfutable. Le prince Charles de Hesse, beau -frère de Gustave III, ami et confident de Frédéric II, a retracé, en 1816, les conversations du célèbre capitaine sous ce titre : Mémoires de mon temps. Désireux d'apprendre au jeune prince sa politique avec la Maison d'Autriche, celui-ci lui raconta les origines les plus secrètes du Partage, en ces termes, nous dit le narrateur :
« Benoît, envoyé de Prusse en Pologne, avait » découvert en Pologne d'anciennes prétentions » qu'il voulait que je fisse valoir. Je les fis recher- » cher et, ne les trouvant pas sans fondement , je » bâtis mon plan là-dessv^. L'impératrice de
(4) Conf. Mémoires de Frédéric //, au t. II, sur le partage de la Pologne, chap. I«' (4769).
» Russie Taccepta d'abord ; mais Marie-Thérèse était I) beaucoup trop consciencieuse pour y entrer. J'en- » voyai alors Edelheim à Vienne pour gagner le » confesseur, qui persuada à Marie-Thérèse qu'elle » était obligée, pour le bien de son âme, de pren- *) dre la portion qui lui était assignée. Alors elle se » mit à pleurer terriblement. En attendant, les » troupes des trois co-partageurs entraient en Polo- » gne et s'emparèrent de leurs portions, — elle » toujours en pleurant ; mais tout-à-coup nous ap- » prîmes, à notre grande surprise, qu'elle avait pris D beaucoup plus que la part qu'on lui avait assignée, » — car elle pleurait et prenait toujours, — et » nous eûmes beaucoup de peine à obtenir qu'elle » se contentât de sa part du gâteau. Voilà comme » elle est (1). »
Ce témoignage n'a nul besoin de commentaires pour ce qui touche la conduite de Frédéric ; mais rhistoire a le droit de reprocher au narrateur royal le soin avec lequel il s'efface pour mettre en scène son ennemi héréditadre. Il a espéré noyer sa responsabilité dans la compromission du cabinet de Vienne , et a tenté d'enlever à sa rivale le bénéfice des crimes qu'il lui reproche. Il n'y parviendra pas.
Les historiographes des HohenzoUern ont tenu pour seuls vrais les arguments intéressés de leur
(4 ) Un prince allemand du xyiii« siècle^ par M. Saint-René Taillandier, Revue des Deuœ-Mondes, 4 •' décembre 4 866. Et M. de Saint- Priest (ibid.), 4«' et 46 octobre 4849, le Partage de la Pologne.
roi , ils ont arrangé les faits à leur guise, procédé inaité des lettres de Frédéric II à Voltaire. Il y eut trois coupables et non un coupable ; il y eut surtout un organisateur du démembrement, et ce fut celui qui resta fidèle aux traditions de sa Maison. 1772 et 1740 sont bien de la même naain , le moyen d'exécution différa : ainsi le voulaient les circonstances et le lieu. La diplomatie a des mots faciles pour de tels actes, l'histoire est plus juste.
Si nous consultons les traités, jamais plus odieuse violation n'eut lieu.
Au début de la Guerre de Sept ans, les « Considérations sur la conduite de Pologne par rapport aux conjectures présentes » avaient formellement dégagé ce pays de la responsabilité personnelle de son Electeur comme roi de Pologne. « Surtout, y est-il dit, chaque bon citoyen polonais doit reconnaître que les différends qui se sont élevés en cette occasion entre S. M. le roi de Prusse et le roi de Pologne, électeur de Saxe, ne regardent en rien la république de Pologne. » Et encore : « Le zèle de la nation polonaise pour ses rois est trop éclairé pour confondre , dans cette occasion , le roi de Pologne avec l'électeur de Saxe. » Qu'objecter à de telles preuves, émanées du comte Hertzberg le ministre dirigeant?
Le traité de Dresde du 25 décembre 1 745 avait été expressément renouvelé et confirmé dans sa meilleure forme et dans toute sa teneur par le
traité d'Hubertsburg conclu entre le roi de Prusse et la cour de Dresde en 1763 (article 5).
Dès le début de Tinstrument on lit dans le premier article que le roi de Pologne, électeur de Saxe, et le roi de Prusse s'engageaient à ne demander aucun dédommagement pour les pertes qu'ils auraient pu faire pendant la guerre. Toutes prétentions à ce sujet étaient déclarées nulles. Le roi de Prusse ipTomettait en particulier qu'il saisirait toutes les occasions qui se présenteraient de provoquer et obtenir des convenances au roi de Pologne, qu'il s'y emploierait avec le plus grand zèle, qu'il se concerterait à cet effet avec lui et qu'il agirait même en ce sens auprès de leurs amis communs.
Il eût été difficile d'être diplomatiquement plus net. La suite du traité spécifiait les questions relatives aux papiers publics, à Tétat personnel réciproque des sujets des deux Etats également aptes à changer de nationalité, aux amodiations financières dont la Stever de Saxe était susceptible pour les Polonais, les Saxons et les Prussiens. On revenait sur l'échange de la ville de Furstemberg qui faisait retour à Sa Majesté polonaise ; enfin, résultat précieux pour la Maison de Saxe, ses possessions n'étaient plus aussi rigoureusement séparées, puisque le roi de Pologne pouvait, en vertu del'article 10, traverser librement la Silésie pour se rendre de l'un de ses Etats dans l'autre.
On a dit avec raison que Frédéric II pouvait regar-
der la guerre que terminait la paix d'Hubertsburg comme un événement avantageux, puisqu'elle lui avait donné l'occasion d'étonner l'Europe... Mais il était écrit dans sa pensée que ses vues politiques intimes étaient seulement suspendues par ce traité : l'avenir devait dévoiler comment il entendait l'exécuter.
Le partage de la Pologne était si odieux que son inspirateur a pris soin de lui chercher des causes. Il a parlé d'un Partage de la Prusse qui aurait été conçu en 1745 par l'Autriche et la Saxe. Il Ta pris même pour circonstance atténuante de ses campagnes de Saxe-Bohéme en 1756, origine de la Gvsrre de Sept ans. Il Ta raconté et répété à plaisir dans l'historique de cette guerre.
« Ces considérations, dit-il, donnèrent lieu d'exa- » miner ce problème : s'il était plus avantageux de » prévenir ses ennemis en les attaquant incontinent » ou s'il valait mieux attendre qu'ils eussent achevé » leurs grands préparatifs en remettant à leur dis- » crétion les grandes entreprises qu'ils trouveraient » bon de former.
» Quelque parti que l'on prît dans ces conjonctu- » res, la guerre était également sûre et inévitable ; » il fallait donc calculer s'il y aurait plus d'avantage » à la différer de quelques mois, ou à la commencer » incessamment. Vous verrez, par la suite de cette » histoire, que le roi de Pologne était un des plus
T) zélés partisans de runian que rimpératrice-Reine » avait formée contre la Prusse.
» ... Après tout, que les ennemis du roi Taccu- » sent d'être agresseur ou qu'ils ne le fissent point, » cela revenait au même et ne changeait rien au » fond de Taffaîre , la conjuration des puissances de » l'Europe contre la Prusse étant toute formée.
» L'Impératrice-Reine, celle de Russie et le roi » de Pologne étaient d'accord et sur le point d'en- » trer en action, de sorte que le roi n'en aurait eu » ni un ami de moins ni un ennemi de plus. Enfin, » il s'agissait du salut de l'Etat et du maintien de la » Maison de Brandebourg ; n'aurait-ce pas été, dans » un cas aussi grave, aussi important, commettre » en politique une faute impardonnable, que de » s'arrêter à de vaines formalités, dont on ne doit » pas s'écarter dans le cours ordinaire des choses, » mais auxquelles il ne faut pas se soumettre dans » des cas extraordinaires comme celui-ci, où l'irré- » solution et la lenteur auraient tout perdu, et où » l'on ne pouvait se sauver qu'en prenant une ré- » solution vigoureuse et prompte et en l'exécutant » avec activité. »
Frédéric II n'a pas mis à côté de son réquisitoire la protestation que l'histoire a pu faire entendre. Schlosser l'a faite (1). Avoir voulu restreindre une
(1) Fréd. Schlosser en son Histoire de rEurope au xyiii* siècle^ 1. 1., liv. 3, cb. «.
ambition démesurée n'était pas un partage. — En supprimant, au contraire, la Pologne, on appelait une puissance semi-asiatique à peser de tout son poids dans la balance européenne; on faussait le système de l'équilibre. La Russie et la Prusse s'entendirent les premières; la diflBculté de concilier leurs intérêts personnels devait amener un jour le partage définitif.
Assez habile pour pousser Catherine à ne plus soutenir la garantie d'indivisibilité sur la Pologne (1), le conquérant de la Silésie appuya les prétentions de la Russie et de TAutriche sur une proie que leurs intrigues et leurs discussions avaient rendue si facile. Un envahissement légalisé par des déclarations fondées d'abord sur la liberté de conscience des Dissidents opprimés, plus tard sur l'équilibre et le repos de l'Europe, livra à trois reprises ce pays à la domination étrangère. Le temps ne peut prèscrire de tels faits. Ni le but à atteindre, ni les moyens employés, ni la cause énoncée, ne suffisent à légitimer les violations des traités ou le mépris du droit des gens.
Frédéric, d'après un historien allemand (2), montra le plus d'acharnement dans ce partage ; ce
{h) Frédéric a soutenu Topinion contraire dans ses Mémoires' (eod. loc. p. 347), mais on sait le cas qu'il £aut faire de sa véracité. Nos éditeurs l'ont accablé.
(S) Hist. de la Prusse (anonyme). Edit. Bossange, t. I ,.
fut lui qui prépara Tentière dissolution de la Pologne. Il raccomplit avec une perfidie digne de sa politique et des moyens de corruption qu'il employa durant son règne. Il dit à TEurope que son repos seul avait dicté sa conduite, et l'histoire constate, aujourd'hui, que ses envahissements avaient eu pour but de s'indemniser des subsides qu'il payait à la Russie. Aussi a-t-on avancé que de vils motifs d'intérêt lui ayant fait perdre toute retenue, il s'était laissé entraîner à des démarches indignes d'un souverain. Si la Prusse parut être moins favorisée que les deux autres puissances, les avantages qu'elle retira ne furent pas d'un moindre prix. Elle put désormais communiquer avec toutes ses provinces sans obstacles, du Brandebourg au duché de Prusse ; elle obtint les riches péages de la Vistule, et son commerce maritime gagna en étendue, et le niveau d'intelligence des sujets qu'elle incorpora de force à son royaume éleva celui du reste de la nation. Si elle eut la part la plus petite, elle obtint, en compensation, la part la plus peuplée et la plus importante.
Le récit de la Guerre de Sept ans montre l'intérêt qu'avait Frédéric à joindre la Poméranie à la Prusse royale, l'ancienne Prusse polonaise d'Albert de Brandebourg, provinces que séparait entre elles un fleuve large et profond. La Nouvelle Marche se trouva du coup ralliée à l'intérieur du royaume. Les corps séparés, comme ceux du Bas-Rhin et de la
Westphalie, furent ralliés au centre de l'État. Maître enfin de la Vistule, Frédéric put élever des places fortes sur ses rives et s'assurer les passages qu'il lui plairait de s'y donner. Il put non-seulement se défendre contre ses ennemis, mais utiliser la Vîstule et la Netze (1). Il put garantir sa chère Silésie, sa vieille Poméranie et la Nouvelle Marche, province non moins utile et fidèle.
Mais ces avantages furent contrebalancés par Tamoindrissement de considération et d'estime dont le payèrent les puissances de l'Europe, lorsqu'elles eurent vu clair dans le jeu du philosophe qui correspondait bruyamment avec Voltaire. Toute distinction n'était pas encore éteinte entre les conquêtes honnêtes, profitables à l'équilibre européen, et les dépossessions injustes.
Il faut donc rabaisser la politique de Frédéric 11^ capitaine célèbre que la postérité a nommé Grand, parce qu'elle s'est laissée éblouir par le succès et par les faits accomplis. Il est du devoir de l'histoire de protester contre cette doctrine qui ruinerait, si on la consacrait en l'acceptant, la responsabilité. Le matérialisme n'est pas plus le dernier mot de l'histoire qu'il n'est la fin de l'homme, cet être souverainement responsable parce qu'il est libre.
(0 Oonf. Mémoires de Frédéric II sur FégaUté du partage entre les trois puissances et sur l'usage qui fut fait, de part et d'autre, « d'une carte peu exacte de la Pologne. » Aveu touchant. (Eod. loc.,4774.)
Si mieux conseillée qu'elle ne le fut par Fleury, la France avait fait accepter Auguste III aux patriotes polonais^ si elle les eût poussés à la modification de lois féodales vieillies qu'il fallait réformer, si enfin elle eût fait offrir comme garantie par l'élu une capitulation analogue pour la noblesse à celles du Saint-Empire, et certes suffisante, la Pologne eût été sauvée. La Prusse eût tremblé devant les conséquences d'une politique s'inspirant des grandes traditions françaises. Comme on l'a écrit avec autorité, aucun partage n'eût été exécutable (1 ) . Le marquis de Chauvelin fut impuissant à faire adopter de& plans qu'eussent signés les ministres de Louis XIV. Il rejoignit le duc do Choiseul dans l'exil.
Les instructions données par Louis XV au baron de Breteuil, lors de l'avènement de Catherine II au trône de Russie, ont été citées comme des modèles de genre (2). La question de Pologne y est Tobjet d'un examen approfondi. Le roi y revient à plusieurs reprises. La politique russe et la politique prussienne y sont vigoureusement dépeintes, les futures caresses du cabinet de Berlin pour celui de Saint- Pétersbourg y sont annoncées avec une rare prévoyance, et on cherche en vain quel motif a pu porter à l'oubli des volontés de 1762. Ces volontés,
(4) M. Henri Martin, Hist. de France, t. XV, 1. 94, et Guizot» ibid, t. V, ch. 6î.
(5) Opinion de Martens en son Guide diplomatique et piôce citée par lui, t. II, cb. 3, paragraphe sur les Instructions.
il faut les redire ici, afin de marquer la force des traditions et expliquer les desseins de 1806 et de 1812 dans la vie militaire de Napoléon sur la Pologne.
tt La Révolution, écrit le roi, a sans doute ranimé » le comte de Brûhl (premier ministre en Pologne) » qui, toujours fondé principalement sur la Russie, » va se donner de nouveaux mouvements pour » former des intrigues à celte Cour... Si ce qu'il » (le comte Poniatowski) vous a dit est vrai, qu'il » sera toujours bon Polonais préférablement à » tout, il ne se trouvera jamais en opposition avec » mes vues, puisqu'il ne désire que le bien de sa » patrie ; mais il est à craindre que dans les autres » affaires sa prévention pour l'Angleterre ne lui » inspire des sentiments différents.
» ... Vous savez que la Pologne est le principal » objet de la correspondance secrète et que, par » conséquent, ce qui concerne ce pays doit Têtre » de même de votre attention. Il est nécessaire » que vous entreteniez une correspondance avec » MM. d'Havrincourt, de Paulmy et de Vergennes. » Vous ne devez leur laisser rien ignorer de ce qui » regarde la Pologne, et vous apprendrez par eux, » mieux et plutôt, ce qu'il conviendra que vous » fassiez à Pétersbourg, que par les ordres de mon » ministre qui, vu l'éloignement, ne peuvent être » que tardifs. »
Notre faible intervention n'eut d'autre résultat
que de préparer le génie militaire de Dumouriez.
Vainement notre plénipotentiaire à Varsovie tintil Louis XV au courant des intrigues des cours du Nord et de Tignominie du souverain que protégeait Talliance. Vainement prouva- t-il que chaque jour resserrait le cercle de fer autour du peuple glorieux auquel l'Europe avait dû son salut I Tout fut inutile. Notes, dépêches secrètes, voyages, avertissements confidentiels, tout fut impuissant (1). Le comte de Broglie eut la douleur d'assister au partage que les auxiliaires avaient froidement préparé. « Le jour venu, a dit un de ses descendants, elles n'eurent plus qu'à suivre les chemins qu'elles avaient ellesmêmes frayés et à rentrer dans leur quartier d'habitude. » Kosciuscko vint couvrir un jour le dernier étendard de son corps et consacra devant Napoléon (2), par une mort héroïque, la dernière heure d'une grande nation.
Le génie de Richelieu resta lettre morte pour le cardinal Fleury. La Maison d'Autriche accepta un pacte qui déshonorait sa diplomatie. Les Romanoff comprirent que la possession de Varsovie pouvait
(0 Frédéric-GuiUaume III concluait le Î9 mars 4790 un traité d'aUiance avec la Pologne, et attestait dans le préambule les nouvelles marques de son amitié pour ce pays allié depuis les temps les plus éloignés !
(2) Consulter sur les relations des campagnes de 4 807 et de 4842 avec le rétablissement de la Pologne, l'œuvre de Napoléon et celle du maréchal Davoût dans les Souvenirs contemporains de Villemain, sur M. de Narbonne, chap. XIV et XVI. — Jung, la Correspondance de Napoléon^ en 4806, 4807, 4 848.
leur garantir seule une place dans le concert eurcH péen, et préférèrent à une mission civilisatrice au Nord du vieux monde un partage qui a déshonoré leur politique. La Maison de Brandebourg se refit des plaines stériles de la Vieille Marche en confisquant la partie la plus importante de ce noble pays et le réorganisa en lui faisant suer du sang : exitium Imperii !