DÉMEMBREMENT PROJETÉ DE LA FRANCE PAR LES GÉNÉRAUX DE FRÉDÉRIC II
SOMMAIRE. — Influence de la Révolution française sur l'Allemagne. — Craintes des souverains. — Princes allemands possessionnés en Alsace. — L'émigration. — Louis XVI.
— Rs^port de Condorcet contre le Saint-Empire. — Traité de 92 entre la Prusse et l'Autriche. — Pilnitz. — L'ordre de l'Aigle-Rouge institué contre la France. — Manifeste de Brunswick. — Première Invasion. — Jugement de GkBthe.
— Victoire de la République. — Désastre de la Prusse.
Le plus grand événement des temps modernes après la Réforme, la Révolution française avait été accomplie en haine de l'ancien régime. Anéantir la féodalité, généraliser à toutes les classes le paiement de Timpôt, réorganiser Tadministration, la justice, l'armée et les fimances, avait été le but de Tordre nouveau.
L'Allemagne , au dire de ses historiens, ressentit une sensation extraordinaire en assistant à ce spectacle grandiose, fertile en conséquences imprévues. Les uns approuvèrent le mouvement en invoquant le passé , les autres envièrent à la France les
palmes glorieicses qu'il enlevait à leur patrie (t). Les lettrés attendirent que cet état de choses mît en pratique la découverte de la philosophie. La classe moyenne resta spectatrice consternée, soit parce que la routine des affaires rend les commerçants inaccessibles à Tenthousiasme, soit parce que la connaissance qu'elle croyait avoir du caractère français la portait à le juger sévèrement. Les princes et la noblesse éprouvèrent de vives inquiétudes. Ils tremblèrent de voir se propager les principes acclamés par la Constituante ; comparant Tétat social de leur peuple avec la proclamation des Droits de l'homme, ils trouvèrent l'exemple venu de si haut dangereux et attentatoire à leurs propres droits- Toutes les classes s'accordaient à prédire un fâcheux dénouement à la Révolution.
La position du roi Louis XVI parut aux têtes couronnées un avertissement terrible. Elles ne tardèrent pas à envisager avec crainte les innovations sociales et politiques survenues depuis le 4 août, et il fut convenu, en secret, que la cause du roi deviendrait leur propre cause. Au premier événement elles se promirent de Tembrasser ouvertement, aussitôt qu'un prétexte plausible se présenterait.
Les intérêts des princes ecclésiastiques et des princes possessionnés en France sur les domaines
(4) Les AUemands eux-mêmes l'appelaient un « monument de Tan tique barbarie » condamnée par la conscience.
dont ils jouissaient, en vertu de traités reconnus par le cabinet de Versailles et solennellement confirmés, telle fut la source des différends entre Vienne et Paris. Le temps avait certes apporté des modifications dans les rapports primitifs, soit par échanges, soit par transactions, soit par usurpations ; mais ces privilèges touchaient à tant de personnes, qu'il fut difficile à des étrangers que frappaient les décrets rendus la nuit du 4 août, d'y accéder sans se plaindre. L'anéantissement des juridictions, fruit de la division du pays en départements, fut le dernier coup. Les plaintes éclatèrent. L'ambassadeur du Saint-Empire fit ses remontrances et fut naturellement éconduit. Ulcéré, l'empereur jura de tirer vengeance d'un affront qu'il avait moins ressenti que ceux dont on abreuvait sa sœur. Les émigrés inspirèrent le coup d'éclat déterminant, en garantissant un triomphe facile et immédiat sur les auteurs de la Révolution qu'ils associèrent aux ennemis du trône. Ils allèrent plus loin dans leur légèreté politique ; ils effrayèrent les esprits par des tableaux violents des conséquences que de tels attentats entraîneraient pour l'Europe, s'ils n'étaient pas réprimés dès le début.
L'émigration a perdu la noblesse française. C'est ce sentiment irrésistible que peignait Isnard à la tribune lorsqu'il s'écriait, en décembre 1791 : On vous propose des capitulations, on veut vous ramener la noblesse. Eh bien , le fer à la main , nous
la forcerons d'endurer le supplice de l'égalité !
Sa conduite et l'asile que lui offrit l'électeur de Trêves surexcitèrent, en France, les passions de l'Assemblée législative et des réunions populaires. Le roi, pressé par le vœu public, dut déclarer la guerre au Saint-Empire, après avoir dégagé sa propre initiative et en rejetant sur lui la responsabilité de ses actes.
Le 31 décembre 1791, Louis XVI écrivit à l'Assemblée :
« Si la destinée de la France est d'avoir à com- » battre ses enfants et ses alliés, je ferai connaître » à l'Europe la justice de notre cause; le peuple » français la soutiendra avec son courage, et la » nation verra que je n'ai pas d'autre intérêt que » les siens et que je regarderai toujours le maintien » de sa dignité et de sa sûreté comme le plus » essentiel de mes devoirs. »
Que disait le rapporteur de l'Assemblée, Condorcet, sur la déclaration de guerre « au roi de Bohême et de Hongrie, » le 20 avril 1792 ?
Forcée de consentir à la guerre, la France n'ignore pas qu'on l'accusera de l'avoir provoquée. La conduite de la cour de Vienne a pour but de rendre cette imputation vraisemblable. Les puissances étrangères partagent ses vues pour cacher à leurs peuples les motifs de l'attaque préparée par elles contre la France. Chaque nation cependant peut se donner des lois, et seule peut les changer. Ou ce
droit n'appartient à aucune, ou il leur appartient à toutes avec une entière égalité. Et il ajoutait, avec raison : « Vouloir le ravir par la force à un peuple étranger, c'est annoncer qu'on ne le respecte pas dans celui dont on est le citoyen ou le chef, c'est trahir sa patrie. » Condorcet reprochait ensuite aux puissances d'avoir formé une ligue contre notre indépendance, sous le prétexte que la France menaçait la tranquillité général^, euphémisme d'une société féodale aux abois.
Elle a pris, leur répondait-il, la résolution solennelle de ne faire aucune conquête et de respecter la liberté des peuples. Sa conduite dans les affaires des Pays-Bas garantissait sa neutralité future. Mais sa doctrine politique nouvelle sur la souveraineté du peuple, basée sur les droits de la postérité qui refuse à toute délégation de constituer un pouvoir irrévocable, voilà une maxime regardée, sans raison, comme une entreprise contre la tranquillité de leurs États.
On parle de tentatives encouragées par les Français pour exciter les peuples « à réclamer leurs droits. » Aucun fait ne justifie cette assertion. Mais si ces plaintes sont chimériques, les rassemblements des émigrés organisés depuis le 9 août 1 789 sur les frontières ne le sont pas (1). Les puissances alle-
(1) Gustave III et la cour de France.. Les documents inédits qu'il contient sur les émigrés et sur la coalition de 4792 complètent
mandes leur ont donné des secours, ont reçu leurs ambassadeurs, les ont publiquement admis dans leurs conférences et fomentent la guerre civile. Reprocherait-on au gouvernement d'avoir indemnisé les princes allemands possessionnés en Alsace, dont les prérogatives ou privilèges devaient disparaître avec les ruines de la féodalité ? « Les citoyens de TAlsace sont Français, » et la nation les défendra. Les citoyens du Comtat, libres de s'ériger en principauté, se sont donnés à la France où ils constituaient une enclave. On propose au Pape une indemnité que n'exige pas la justice, voilà les faits. La haine de la liberté anime seule le Saint-Empire.
Tout serait-il légitime contre les peuples ? les rois seuls auraient-ils des droits ? Jamais V orgueil du trône n'aurait insulté avec plus (T audace à la majesté des nations.
La guerre était la seule question dominante depuis janvier 1 792. M. Thiers Ta dit : C'était pour la Révolution celle de V existence même. Le général de Narbonne, âme du parti constitutionnel militaire avec La Fayette , avait terminé sa trop rapide carrière comme ministre en visitant les places frontières; il avait disposé les esprits royalistes aux éventualités nécessaires qu'entrevoyait sa haute intelligence et avait établi trois armées sur les points
les Mémoires de Bouille et l'histoire même de la RéTolution. Jung, addition n^ Il des Mémoires de Gouvion Saint-Cjr sur Torganisation et les opérations du corps de Condé, T. I. ^'
menacés: Rochambeau au Nord, La Fayette à Metz, Luckner en Alsace. Dumouriez, esprit fertile et vaste, habile dans les intrigues, diplomate et soldat, devint ministre des relations extérieures. II put enfin accomplir son rêve : la guerre défensive sur le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer; la guerre offensive en Savoie et dans les Pays-Bas pour compléter nos frontières naturelles.
/La note de M. Cobentzel et le manifeste du duc de Brunswick mirent le feu aux poudres.
Nous connaissons la réponse de Condorcet aux propositions autrichiennes- Le ministre du Saint- Empire exigeait le rétablissement des trois ordres, la restitution des biens du clergé, le retour au pape du Comtat-Venaissin et la reconstitution des droits féodaux sur les terres d'Alsace possessionnées par les princes impériaux. L'esprit clairvoyant de Coblentz donna là sa première mesure. Dumouriez répondit que le traité de 1756 avec la Maison d'Autriche était rompu. Louis XVI lui-même proclama au sein de TAssemblée que demander le renversement de la Constitution, c'était outrager la dignité du pays et menacer la sûreté nationale, réponse à la convention de Pilnitz(l).
La France courut aux armes le jour même.
Que faisait la Prusse ?
(<) Nous publions aux Pièces justificatives le texte de la convention de Pilnitz d'après les Archives du Dépôt de la guerre.
Les passions étaient encore plus véhémentes à Berlin qu'à Vienne depuis le jour où la France av^it ^ aboli le droit féodal et l'ancien régime. Aussi s'empressa4-on de publier, en décembre 1791, d'accord avec le chef de l'Empire, une Déclaration. Les deux souverains reconnurent qu'il existait entre eux des conventions antérieures; mais ils donnèrent l'assurance que leur but était simplement une garantie mutuelle entre les deux Etats, la conservation d^s droits de l'Allemagne.
Le cabinet de Berlin ne cultivait pas encore la localisation des intérêts; il entendait, même avec des traités spéciaux, que l'Europe fût consultée sur les arrangements définitifs de sa diplomatie. Ayant toujours triomphé de ses enqemis, ayant fait sanctionner par les puissances ses conquêtes ou ses adjonctions teiTitoriales, il espérait tout de la guerçe. Nous savons par la curieuse HiUoire de VjEnrope pendant la Révolution françoMe , qu'a écrite un publiciste spécial , ce que se proposait le successe\ir de Frédéric II, dès 1791, à Pilnitz : le JwéMEMiwB-
MBNT DE JLA FRANCE.
c< Que ferions-nous alçvrs, s'écriaient les minisU?^
» prussiens , si nos armes avaient conquis l'Alsîtçe
» et la Lorraine? Quel motif aurions^nous de tes
» restituer? Et. si nous ne les -rendions pas, qui de
» nous devrait les posséder? L'Autriche les conser-
» verait-elle ? Mais alors quelle acquisiJ;ion éc[îiiya-
» kûte à oelk-ei bqws ^wX ftocjprdée ? Qeg ïWft?-
» tions pourraient occasionner la rupture complète » de l'alliance; il est donc indispensable de les » ,Tésoud/re av^jjt de comrpencer la guerre. »
C'est ainsi qu'on régla à Postdam les redressements de froqtières.
Poursuivons Fexsmen de la conduite des Hohenzollern ; il sera fertile en découvertes , même sans les divulgations de chancelleries dont se réjouit la Prusse de 1870, tant le succès de l'Unité compense pour elle le passé
Le 7 février 1792, la chute du vieux système social ayant paru définitive au cabinet de Vienne , celui de Berlin, oublieux des traditions des HohenzoUern, cette fois avec une rare imprudence, signa un traité d'alliance offensive et défensive avec les Habsbourg. Les deux .princes se garantirent leurs Eitats, rpromirent de s'employer mutuellement l'un pour l'autre , et ooiistituèrent chacun une armée de €inquan,te mille liommes d'infanterie et de cinq mille cavaliers (1). Le frère de Frédéric II ne croyait pas à la possibilité d'obtenir en France un triomphe ^naJogue à celui qui avait écrasé les révoltés de la Hollande. Aussi invita-t-on la Russie, les puissances jnaritiqaes et la Saxe à s'unir à la ligue des trôpes contre le oou^veau droit public interne que la Fl:aJ|;iQ^ inaugurait en Europe, à l'exemple de ce
(I) Voir^uz i^èces ju9tifieaUves le dénombrement des armiées de .ipEw9Re.
qu'avait fait l'Angleterre, mais en l'élargissant selon le génie qui lui est propre.
La Prusse, devenue belliqueuse malgré les courtisans de la cour de Postdam, se référa le 28 février 1792 au langage du prince de Kaunitz. Elle fit savoir par son ambassadeur à Paris qu'elle considérerait comme une déclaration de guerre la première invasiondu territoire impérial par les troupes françaises. Elle répéta, après le chef de TUnion germanique, qu'il avait opposée une sévérité calme aux passions désordonnées, applaudi au retour de la raison, » et elle affirma avec Kaunitz « que la conduite de Temporeur avait été aussi mesurée que l'exigeaient les circonstances. >
Ce qui aggrave la conduite de la Prusse en ce débat, c'est l'attente de son adhésion formelle de la part du cabinet de Vienne. Pour donner plus de force à sa note, le diplomate autrichien avait exigé la constitution du traité de février avant d'user de menaces. Et pour que la France fût bien convaincue de la guerre sans merci qui allait lui être faite, les parties contractantes s'étaient engagées à maintenir la constitution de l'Allemagne dans toute son intégrité. On ne le laissa pas ignorer au pays dont on réclamait sur l'heure le retour à un passé que condamnaient les représentants de ses États- Généraux aussi bien que ses assemblées délibérantes nouvelles. Les menées des agitateurs de Paris, l'esprit qui les animait furent flétris, et la question des
émigrés étouffée. De criminelles résistances furent inspirées à des hommes qu'on eût dû laisser au soin d'une réforme à la fois politique et sociale qui ré- <5lamaît à Tintérieur de Tintelligence, de la mesure, de la quiétude, et à Textérieur la paix, mais une paix honorable.
Le 3 mars Frédéric-Guillaume adressa un appel à tous les officiers et soldats de son armée pour la fondation d'une caisse de secours en faveur des veuves de militaires.
L'ordre de TAigle-Rouge institué en 1744, réformé ^n 1777, fui réorganisé par de nouveaux statuts qui en faisaient désormais la seconde décoration de Tordre de Brandebourg avec le roi pour grandmaître. Il sembla être créé pour seconder le zèle de ceux qui se distingueraient dans la prochaine x^ampagne.
L'activité de la capitale, les préparatifs des provinces, les mouvements des troupes, les transferts de garnisons, les noms des généraux appelés à commander des corps d'armée, indices précurseurs d'une guerre imminente, signalèrent le mois de mars 1792, en présence de l'ambassadeur de France à Berlin, témoin obligé de cet outrage public à sa mission et à son caractère.
La Diète de Ratisbonne reçut dans le courant du même mois l'invitation formelle de participer à la guerre de la part du roi de Prusse et du nouvel empereur d'Allemagne, François II. A la suite d'une en-
trevue déterminante qui eut lieu à Postdam entré le général autrichien prince de Hohenlohe et Télève de Frédéric II, Ferdinand duc Brunswifek-Lauenbourg, une armée prussienne que nulle provocation n'avait appelée aux périls suprêmes, que nulle attaqua contre l'indépendance du pays des Brandebourg n'avait atteinte dans sa dignité ou dans son honneur^ eut ordre de se tenir prête à marcher (1).
La Prusse assuma donc devant l'histoire l'iniquité d'une attaque injuste. Violatrice du dfoit public de l'Europe, violatrice de l'équilibre des trônes qu'elle prétendait servir, violatrice du droit des gens et de la civilisation, elle crut trouver dans la France une autre Silésie et dans Brunswick un Frédéric nouveau. Mais les temps étaient changés et elle devait porter la peine de sa faute.
Avant-garde de la coalition, elle eut soin de se faire précéder par un manifeste qui édictait en doctrines sanguinaires le nouveau code de guerre qu'elle allait inaugurer en Europe : ferro et igné, telle sera désormais sa devise.
Legénéralissime prussien crutdevoir y détailler les griefs des deux souverains pour lesquels il venait revendiquer, au mépris des traités, ce qu'il appelait sans détour : les droits et possessions des princes
(0 On lira dans les ^bftervations sur l'Histoire de France, par Mably, un chapitre instructif relatif aux causes qui ont maintenu le gouvernement fôodal en Allemagne alors qu'il était détruit en France.
allemands en Alsace et en Lorraine. C'était mépriser les principes du droit national féodal sur la réalité des coutumes et la personnalité des droits inhérents au titre de citoyen français. Il déclara, avec l'orgueil propre à la race des Hohenzollern, que le roi de Prusse était « membre prépondérant lui-même da corps germanique. » Son ambition fut masquée derrière ce titre, carie généralissime ajoutait que de ce chef il n'avait pu « se dispenser de marcher au secours de son allié et de ses co-Etats. » La diplomatie de 1772 ne parlait pas autrement à Varsovie (1).
L'anarchie de la France à Tintérieur affligeait le cœur pieux du Brandebourg, tout comme l'avait affligé celui de la ï^ologne.
Aussi séparait-on la nation en deux parts : la partie saine et la faction qui la subjuguait par ses excès. Les armées accouraient donc pour apaiser rimpatience des habitants, car ceux-ci désiraient le châtiment des oppresseurs. Que voulait la Prusse ? « Le bonheur de la France. » Avec une audace singulière, le duc ajoutait qu'il n'entendait point s'immiscer dans le gouvernement intérieur, assertion qui condamnait à elle seule la
(<) Napoléon punissait ces odieuses paroles par la confiscation du duché le 82 octobre 4 806. « Une patrouille de dragons» suffît à ce châtiment. Les ordres impériaux portaient : « Les armes du duc seront ôtées partout et ses soldats dé^rmés. Le scellé sera liiis sur les caisses, et ce pays sera en tout traité comme pays de conquête. Si le duc s'y trouve, il sera fait prisonnier. » Ordre de Dessau au maréchal Berthier.
funeste entreprise; et pour le prouver, il était dit que les troupes concourraient au rétablissement de Y ordre. La garde nationale en était rendue responsable, et pour comble d'aveuglement, le manifeste établissait que celui de ses membres qui résisterait à l'invasion de sa patrie serait puni comme rebelle à Louis XVI, c'est-à-dire au souverain qui, précisément, avait déclaré la guerre.
Les peuples civilisés de l'antiquité purent, selon les circonstances, condamner aux fers les prisonniers de guerre ou les réduire en servitude, ils ne les insultaient pas : anima vili. La Prusse mit la responsabilité partout, là même où elle ne pouvait exister : dans les municipalités des campagnes, des bourgs, dans la ville de Paris innocente des massacres de septembre et opprimée elle-même par les clubs ou par les crimes de Marat que facilitait l'intervention armée ; tel fut Tesprit de cette déclaration provocatrice et insolente.
Datée du quartier général deCoblentz, le 25 juillet, elle fut connue à Paris le 28, preuve de complicités déplorables ; les journaux royalistes la publièrent avec empressement, faute cruelle, et en dévoilèrent ainsi l'origine secrète. L'émigration avait cru que des passions sans frein arrêteraient des colères sans mesure : la hideuse Terreur lui répondit.
Le roi Frédéric-Guillaume passa à Coblentz la revue de ses troupes et franchît la frontière à leur tête le 19 août 1792.
Nous n'avons pas à raconter cette invasion où fut joué le sort de la France. Le libérateur du pays en 1871 Ta décrite dans son Histoire de la Révolution y <ivec ses lenteurs, ses espérances et ses succès alternatifs. La campagne comme la retraite décisive des Prussiens et de Tarmée du Saint-Empire sont trop connues pour que nous y insistions. La Fayette et Dumouriez, Danton et Bouille, les princes de Hohenlohe et Brunswick, Frédéric-Guillaume et François II, quels noms, quels événements et quels temps I
Après la forfanterie, la fuite; après l'iniquité, la défaite ; tel est, dans l'histoire militaire moderne, le caractère de la campagne prussiennede 1792 dans le pays de Jeanne d'Arc et de Fabert (1).
Dès ce moment, la Révolution française fut jugée comme elle entendait l'être : l'élan d'un peuple qui se relève. L'Europe ne fut pas peu surprise de voir l'armée qu'animait le génie de Frédéric II se retirer avec précipitation devant ces paysans, ces manants des campagnes, ces bourgeois et ces savetiers des villes qui formaient, au dire des émigrés,
(4) Les Mémoires du temps ont conserré un témoignage précieux de Tenthousiasme qu'excita en France la guerre contre la Coalition. Parlant du roi de Prusse, Cambon s'écriait : En le payant on le fera reculer. Celui de Suède : Nous nous en sommes défaits. Le temps a vérifié cet autre jugement : Nous avons dans les cabinets étrangers plus d»*. crédit qu'on ne peut le croire. La gloire de nos armées devait l'augmenter au point d'obtenir un jour la paix et nos frontières naturelles.
rarmée française. Passant de l'aveuglement à la crainte, elle partagea un jour la peur qu'avaient éprouvée les Prussiens et recula comme eux; les. crimes de 93 lui rendirent seuls Tapparence dti courage.
Un témoin précieux, Gœthe, a vu* les péripéties de cette guerre, depuis le 27 août, époque où il rejoignit le grand-duc de Saxe-Wèimar, son ami, qui commandait un régiment poméranien. Cet esprit si libre, si dégagé des préjugés, a fait le récit de cette campagne, dont il maudissait les conseillers et dont il plaignait les victimes. Quelle plus belle agression, en effet: tous contre un, moyen péremptoire de prouver que Ton a raison, preuve infaillible de la supériorité de la race allemande sur la race française !
Quel jugement a porté sur nous l'homme de génie qui a écrit Faust , le peintre sentimental de Werther, le poète à!Hermann ?
« Comment aurais-je pu écrire des chants de » haine sans haine? et, entre nous, je ne haïssais y> pas les Français, quoique je remercie Dieu de » nous avoir délivrés d'eux. Comment, moi, pour » qui la civilisation et la barbarie sont des choses » d'importance, comment aurais je pu haïr une » nation qui est une des plus civilisées de la terre, » et à qui je dois une si grande part de mon propre » développement? La haine nationale est une haine » particulière ; c'est toujours dans les régions infé-
» riéures qu'elle est la plus énergique, la plus » âMente ; mais il y a une hauteur à laquelle elle » s'évanouit; on est là, pour ainsi dire, au-dessus » dè^ nationalités. »
Que pensent de cette appréciation les historiographes de la guerre de 1870 ?
L'invasion doit toujours nourrir, engraisser et enrichir les envahisseurs ; voilà l'axiome fondamental du code slavo-prussien en matière de guerre. Pouvait-on mieux attendre de ceux qui s'intitulaient, il n'y a pas dix ans, princes de Vandalie ! En 92, on Ife gravait déjà en traits de sang sur la terre de Lorraine et d'Alsace. Les états-majors de Brunswick ne prirent sur eux la responsabilité d'aucun acte ; ils en rejetèrent l'odieux sur Tinfortuné Louis XVI, double culpabilité, puisque le roi leur était étranger et, en outre, prisonnier au Temple. Ces emprunts indirects mais forcés provoquèrent, contre leurs auteurs et contre le souverain, une haine qui n'eut d'égale que le désespoir des victimes.
« J'ai été témoin, dit encore Goethe, de scènes » tragiques qui me sont restées dans la mémoire. ». Plusieurs bergers avaient réuni leurs troupeaux p pour les cacher dans les bois et dans d'autres » Ubux écartés ; surpris par d'activés patrouilles et » conduits à l'armée , ils avaient d'abord été bien » accueiUis ; on s'est enquis des propriétaires, on a » séparé et compté chacun des troupeaux. Lln- » quiétude et la peur, accompagnées de quelque
» espérance, se lisaient sur le visage de ces braves » gens, puis on a fini par répartir les troupeaux » entre les réginoients et les compagnies, en don- » nant très-poliment aux propriétaires du papier sur » Louis XVI. Ils ont vu bientôt leurs bêtes égorgées » à leurs pieds par Timpatience des soldats avides » de viande. J'avoue n'avoir jamais eu sous les » yeux ni dans l'esprit une scène plus cruelle et » plus déchirante. Les tragédies grecques seules y> offrent des spectacles aussi saisissants dans leur » simplicité. »
La victoire définitive contre les Prussiens fut plus grande que le pays le pouvait désirer (1). Un historien allemand a constaté que le sort des envahisseurs fut des plus déplorables. Les pluies qui les avaient assaillis devant Longwy avaient abîmé les routes. L'humidité, l'abus des raisins verts dans les vignes de Verdun avaient engendré la dyssenterie ; le pain vint à manquer un jour et l'eau ne fut guère plus potable. L'aspect du camp faisait frémir d'horreur. L'hôpital de Grandpré, destiné à huit cents malades, en reçut plusieurs milliers, et l'asile de la bienfaisance se changea en champ de mort.
La retraite ne fut pas moins désastreuse que le début de la campagne. La réalité atteignit tout ce
(1) Gœthe écrivait durant la retraite : « Si Tennemi nous surprenait en ce moment, il n'échapperait ni un rayon de roue ni un membre d'homme. »
que les pessimistes redoutaient. L'artillerie subit des avaries sans nombre. Pour ravir aux Français les munitions qui encombraient les parcs et qui retardaient la fuite, on dut les enfouir. Des caissons brisés, des voitures hors de service, des chevaux abattus ou épuisés de fatigue marquèrent la route suivie par Tarmée. Les maladies décimèrent avec plus d^activité encore les troupes démoralisées qui employèrent onze jours à parcourir moins de trente lieues. Poursuivi activement par Kellermann, le duc de Brunswick offrit de rendre la ville qui avait capitulé, faute de remparts défendables, de munitions et de combattants, le 26 octobre. Le commandant des forces nationales attesta sa victoire par une reddition antérieure de quatre jours à l'offre de Tennemi. L'orgueilleux généralissime fut obligé d'y souscrire, et les Prussiens rentrèrent en Allemagne le 23 par le Luxembourg, vaincus, amoindris.
Brunswick avait promis de châtier la presse et les clubs. Après sa défaite, la presse et les clubs lui répondirent, dans VAmi du Peuple et dans le Journal des Jacobins^ que les cadavres de ses soldats formaient un fumier infect que le soleil de la liberté purifierait avec peine. On reprocha à Dumouriez d'avoir généreusement reconduit le roi de Prusse un peu trop à la manière « française, à l'ancienne manière française s'entend. » On lui enjoignit de faire payer TAutriche double, elle est en fonds ! Les cabinets de Berlin et de Vienne purent
voir par ces éclats retendue de leur faute. La guerre avait été déclarée à l'Angleterre et à la Hollande, sur un rapport fait au nom du Comité diplomatique, le 1er février 1793. Aux menaces d'un démembrement voulu et discuté à Pilnitz, la France répondit par un état de guerre général, par une augmentation de ses forces de terre et de mer et 'par l'extension de ses frontières.
Ainsi se termina cette campagne de deux mois, annoncée avec éclat à TEurope» qui finit par un désîistre et qui montra que les Français , savetiers ou bourgeois, pouvaient résister aux guerriers du grand Frédéric.