ETIENNE IV LE GRAND
Ladîslas étant mort sans enfants, le pouvoir passa aux mains d'Etienne IV, son frère. Ainsi, des quatre fils qu'avait eu Etienne II, trois montèrent successivement sur le trône de Serbie.
Fidèle à la politique d'apaisement qu'avait inaugurée Ladislas, pour le plus grand profit du royaume, le nouveau roi continua les réformes et les perfectionnements commencés par son frère
Il fut secondé dans cette voie par sa femme Hélène, nièce de Baudoin, premier empereur latin de Constantinople, lâchement assassiné par les Bulgares. Cette princesse française, s'il faut en croire les historiens nationaux, s'attacha vivement à sa nouvelle patrie, et contribua puissamment a y répandre les lumières et les usages de l'Occident.
Écoles, églises, bibliothèques publiques, armée, places de guerre même, rien dans toutes ses branches de l'administration, n'échappait à l'œil investigateur d'Hélène.
Les Serbes du moyen âge lui doivent beaucoup de reconnaissance, et la lui ont exprimée par la voix de leur historien Danilo.
Il est au moins singulier de constater qu'É* tienne ne prêta point secours à l'empereur Bau-
doin de Constantînople, dans la lutte suprême que ce dernier soutint contre Vatace, empereur grec de Nicée.
Nous croyons difficilement qu'un sentiment d'indifférence ait dicté la réserve du roi de Serbie, car Baudoin II était le cousin de sa femme. Sans doute, faut-il penser qu'Etienne exactement renseigné sur le peu de chances que possédait l'Empereur de se maintenir sur le trône de Byzance, craignait de s'aliéner l'esprit de Vatace le jour où celui-ci reprendrait possession de l'Empire, si les Serbes se mettaient ouvertement du côté des Latins.
Nous pensons donc que l'intérêt bien compris de son royaume lui conseilla la neutralité.
De plus, Etienne IV n'était pas belliqueux par nature.
Cependant, une occasion magnifique s'offrait d'étendre les limites de la Serbie. Asan, le cruel roi des Bulgares, mourait en 1241 laissant le trône à son fils, Caloman, âgé de huit ans.
L'Anarchie régnait dans ce royaume; l'empereur de Nicée, Vatace, y intriguait; Etienne n'intervint pas. De même, lorsque cinq ans plus tard Vatace, profitant de la minorité de Michel qui venait de succéder à son frère Caloman sur le trône bulgare, passa l'Hellespont et s'empara de Serres et de plusieurs villes de Macédoine appartenant à la Bulgarie; le roi de Serbie ne demanda point une part dans les dépouilles des vaincus.
Une telle conduite est louable; elle fait le plus grand honneur à la modération et à la sagesse d'Etienne IV.
Nous devons maintenant remonter quelques années en arrière et enregistrer un événement qui mit le monde chrétien tout entier en émoi. En 1241, le Khan Mongol Batou, suivi d'innombrables hordes de farouches cavaliers, pénétra en Hongrie, venant des plaines de Russie, et mit tout à feu et à sang. Bêla IV roi de Hongrie, sollicita le secours de Frédéric, empereur d'Autriche et fit proclamer la guerre sainte. Rien ne put arrêter le torrent des Asiatiques.
Une grande bataille se livra dans la vallée de la Theiss ; les chrétiens laissèrent, disent les historiens du temps, plus de 60,000 hommes sur le champ de carnage etles Mongols furent les maîtres incontestés de la Hongrie. Varad, puis Pesth et d'autres villes importantes tombèrent en leur pouvoir, l'empereur d'Allemagne tremblait déjà pour sa capitale, lorsque le Khan Batou passant le Danube puis la Save, se dirigea vers la mer Adriatique et pénétra dans le smontagnes de Croatie. La Serbie, heureusement placée en dehors de la ligne de marche des Mongols, ne subit que dans une faible mesure leurs déprédations. Cependant Etienne IV envoya une armée en Bosnie ; elle participa à la bataille qui eut lieu près de Grobnick, et dans laquelle les Croates arrêtèrent Tavant-garde des
Barbares. Bêla, roi de Hongrie, s'étant réfugié
l'année suivante, dans les états d'Etienne, le Khan Batou l'y suivit avec une partie de son armée, mais les Serbes réunis aux montagnards Dalmates le harcelèrent dans sa marche, et l'empêchèrent de pousser plus loin que Spalatro en Dalmatie.
On ne sait ce qui se serait passé dans l'Europe centrale si un ordre venu du fond de l'Asie, des bords de l'Amou Daria n'avait arrêté l'invasion des Tartares.
Les hordes Mongoles reprirent le chemin de Samarcande; et, nombre d'entre elles, traversèrent la Serbie. Incapable de les détourner de leur route, Etienne IV s'efforça du moins d'em* pêcher un trop grand pillage de ses États, en fournissant aux barbares tout ce qu'ils deman* daient. Enfin la Serbie fut débarrassée de ces hôtes terribles et répara les ruines qu'ils avaient lais* sées derrière eux.
Une période de paix de longue durée succéda à cette secousse, et le Roi de Serbie en profita pour se consacrer complètement à l'administration de ses États.
Pendant quinze ans, c'est-à-dire de 1 245 à 1 26 1 , les Serbes assistèrent en simple spectateurs à la longue guerre entre Vatace Empereur de Nicée, puis Jean Lascaris et Michel Paléologue essayant de reconquérir Constantinople et Baudouin II défendant la conquête des Latins. Nous avons
donné plus haut les raisons de la conduite du roi serbe dans cette occasion.
Aussi lorsque le 25 juillet 1261, l'usurpateur Michel Paléologue s'empara de Byzance et chassa définitivement Baudouin, rien ne fut changé dans les rapports entre la Serbie et l'Empire, si ce n'est peut-être que ce dernier s'était affaibli davantage et que le Royaume serbe avait vu ses forces s'accroître.
Le règne d'Etienne IV se termina dans de tristes conditions, au milieu de luttes intestines, produites par l'ambition de Dragoutine, fils aîné du Roi. Ce prince, époux de Catherine, fille de Bêla IV, roi de Hongrie, entretenait des relations suivies avec la cour de sqn beau-père.
Bêla, peu reconnaissant des secours que la Serbie lui avait procuré contre les Mongols, excitait Dragoutîne contre son père Etienne IV, le poussant à prendre la couronne de Serbie avant la mort du Roi.
La princesse Catherine impatiente de ceindre le diadème, ajoutait ses supplications à celles de son père, et enfin Dragoutine de passage à Pesth et circonvenu de tous côtés, eut la faiblesse de céder.
Il osa réclamer la couronne de Serbie, bien qu'il n'y eut aucun droit ; basant ses prétentions anticipées sur une vague promesse qu'Etienne IV, lui aurait faite de se retirer bientôt de la vie politique. Le vieux monarque serbe refusa net et en-
joignit à son fils de rentrer immédiatement en Serbie. Placé entre le devoir et l'ambition, Dragontine hésita longtemps; pour le décider Bêla IV lui confia le commandement d'une armée, à la tête de laquelle le prince rebelle franchit le Danube et pénétra dans les plaines de la basse Serbie. Un certain nombre de seigneurs attirés par les promesse de Dragontine vinrent se ranger sous sa bannière ; de plus l'armée, serbe qu'Etienne envoya contre son fils était divisée entre les deux princes, aussi fit-elle mal son devoir et après une courte lutte non loin de Belgrade, et dans laquelle il eut le dessus, Dragontine fut pro* clamé roi sous le nom d'Etienne V (1270).
Le roi son père, abandonné de la plupart des Zupans ne tenta aucun effort pour ressaisir le pouvoir; il accepta sa destinée et montra jusqu'à sa mort, survenue deux ans plus tard en 1272, la grandeur d'âme qui l'avait toujours caractérisé. Des peuples lui décernèrent le nom de Grand, en souvenir de ses bienfaits et des lois sages dont il dota la Serbie ; car la gloire militaire fut étrangère à son règne.
Cette lutte de Dragontine contre son père est une tache dans l'histoire de Serbie, cependant nous constatons avec plaisir qu'il n'y en eut que fort peu d'autres de ce genre : contrairement au spectacle qu'offraient au moyen-âge presque toutes les cours, témoin celle de Russie où
d'épouvantables forfaits souillaient la mémoire de nombreux souverains et surtout celle du Bas- Empire ou l'avènement de presque tous les monarques était marqué par des crimes inouïs et contre nature.