ETIENNE V
TIENNE V ne garda pas longtemps le pouvoir qu'il avait mis tant d'impatience à saisir.
Ce prince était naturellement porté vers le bien, de plus, pacifique, il faut donc attribuer à des intrigues étrangères et aussi à une certaine faiblesse de caractère la faute dans laquelle il se laissa entraîner en expulsant son père du trône de Serbie.
Toutefois nous devons reconnaître en faveur d'Etienne V que son règne si court se ressentit de ses qualités. La paix ne cessa de régner audedans et au-dehors ; son frère cadet Miloutine en épousant Elisabeth, fille d'André III roi de Hongrie, contribua dans une large mesure à resserrer les liens qui unissaient déjà les deux na-
tions. Michel Paléologue tremblait sur le trône d'Orient ; un retour offensif des Latins contre Constantinople était toujours à craindre»; aussi la Serbie fut-elle tranquille de ce côté.
La mort du roi exilé Etienne IV, en 1272, ne put étoufifer les remords qui déchiraient déjà le cœur de son fils. Dès ce moment il devint triste, sombre, et sa conduite changea ; non point en ce qui concernait les soins apportés aux affaires publiques, mais dans sa vie privée.
Il se crut en butte à la vengeance céleste, et un accident de chasse dans lequel il faillit perdre la vie et le tint longtemps malade, acheva, s'il faut en croire les historiens serbes, de le démoraliser.
Etienne V abdiqua en 1275, en faveur de son frère Miloutine et, dégoûté du pouvoir, se retira à Dobratz, capitale de- la Syrmie, province dont il se réserva le gouvernement.
Au nombre des institutions dont il dota son pays, les écoles tiennent une large place ; des savants appelés d'Occident et de Constantinople contribuèrent à répandre les lumières de l'enseignement et préparèrent moralement la nation serbe en vue des grandes destinées qui l'attendaient sous les règnes suivants.
Le monarque, gouverneur de Syrmie, continua de s'occuper des afifaire de l'Etat en ce qui concernait les frontières occidentales de la Serbie, et nous aurons encore l'occasion de prononcer son nom.
ETIENNE VI (i 275-1 321)
A Tavènement de ce prince, s'ouvre ce que nous pouvons à juste titre nommer le grand siècle pour la Serbie. De 1275 à i367, la nation atteindra son plus grand développement territorial, touchera à Tapogée de sa puissance et tiendra le premier rang parmi les peuples slaves du Sud. Mais pour en arriver là, que de luttes elle doit encore soutenir.
En effet, les haines, les jalousies, les anciennes blessures faites à Famour-propre des États voisins, tout se réveille dès les premières années du règne d'Etienne VI.
L'étincelle qui alluma cette nouvelle guerre, partit de Constantinople. Il n'entre point dans notre programme de traiter ici l'histoire de l'Empire grec, ni celle de la Bulgarie, cependant les événements qui se passaient à cette époque dans ces deux pays ont une telle connexité avec l'histoire de Serbie, que nous ne pouvons les passer sous silence.
Constantin Tech, roi des Bulgares venait de mourir ; sa veuve prit en mains la régence du royaume au nom de son fils mineur Michel.
Alors on vit un aventurier bulgare, que les Grecs
nommaient Lacanas, simple gardeur de troupeaux, mais admirablement doué au physique et au moral, prendre de sa propre autorité le commandement d'une bande d'hommes de son espèce et, à leur tête, infliger une sanglante défaite aux Tartares qui ravageaient la Mœsie. Attirés par ce succès, plusieurs milliers de bulgares vinrent se ranger sous les ordres de Lacanas ; sa popularité devint telle que la reine de Bulgarie, puis Michel Paléologue lui-même, durent entrer en campagne contre le hardi aventurier. Tous deux furent battus et la veuve de Constantin n'eût point honte d'épouser Lacanas. L'Empereur reconnut pour roi de Bulgarie, un neveu de Constantin, nommé Assan et une guerre civile atroce embrasa la Bulgarie tout entière (1278).
Michel Paléologue n'était point homme à ménager qui que ce fut ; au cours des .hostilités, la frontière serbe subit plusieurs violations de la part des troupes impériales. Etienne VI protesta ; et n'obtenant point satisfaction envoya une armée pour empêcher le retour de semblables pillages.
L'Empereur ne dit rien pour le moment, mais lorsqu'en 1281, la guerre de Bulgarie cessa par suite de l'assassinat de Lacanas, il tourna ses forces contre la Serbie.
Un autre motif dictait la conduite de Michel ; le ressentiment d'un affront que selon lui, la cour de Serbie lui avait fait subir dix ans auparavant. On agitait alors la question d'un mariage entre
Miloutine, fils cadet d'Etienne V, et la sœur de Michel Paléologue. Ce dernier désirait vivement cette alliance ; elle n'eût point lieu, parce que, paraît-il, la princesse Byzantine élevée dans le luxe et le faste de la cour impériale, ne voulut point s'associer à l'existence simple et patriarcale qu'on menait alors en Serbie. Une visite qu'elle fit à Pristina la décida à renoncer au mariage, et l'Empereur, son frère, rendit Etienne responsable de cette rupture, bien que le Roi serbe n'y fut pour rien.
Nous doutons fort que ce futile prétexte devint la cause d'une guerre, il faut plutôt penser que Michel, heureux dans ses dernières expéditions, voulut humilier la Serbie et mettre un terme à son développement. Toujours est-il qu'Etienne VI menacé d'une invasion, convoqua un Skouptchina extraordinaire. On y acclama la guerre immédiate, et comme l'armée serbe était déjà mobilisée et sur les frontières de Bulgarie, le roi, en habile capitaine passa de suite la frontière et prenant les devants envahit le territoire de l'Empire ; toutes les places de la vallée du Vardar, entr'autres Uscup et Custendil tombèrent aux mains des Serbes.
Furieux d'être prévenu, de voir l'ennemi dans ses provinces quand il pensait porter chez lui ses armes, Michel Paléologue vola au secours de ses Etats menacés.
Dans la composition de l'armée impériale entraient des troupes de presque toutes les nations, assemblage hétérogène et sans consistance de Grecs, d'Italiens, d'Albanais, de Bulgares même de Tartares et de Turcs Ottomans ; fatale aveuglement des Empereurs qui montraient aux sectaires de Mahomet le chemin de l'Europe.
Tandis que les Tartares et les Turcs s'avançaient par la voie de terre d'Andrinople vers Philippopoli, l'Empereur, malgré le mauvais état de sa santé, s'embarquait pour Rodeste avec le reste de son armée.
Etienne VI réunit toutes les forces que la Nation pouvait mettre sur pied, il fit appel à son frère Etienne V qui gouvernait toujours la Syrmie, et ce dernier, traversant à marches forcées la Serbie, opéra la jonction de ses troupes avec celles du roi dans les environs de Custendil.
Les galères qui portaient Michel et ses soldats essuyèrent une épouvantable tempête et, quand on débarqua, la maladie de l'Empereur avait fait de tels progrès qu'il ne put continuer la campagne. Il mourut quelques jours après à Pacome le 1 1 décembre 1282.
Andronic II, son fils, prit en hâte le chemin de Constantinople, suivi de son armée, et, sans s'inquiéter davantage des Tartares et des Turcs qui en formaient la droite, bientôt ils furent en présence des Serbes. Un épouvantable massacre des auxi-
liaires asiatiques de l'Empereur suivit cette rencontre.
N'ayant plus d'ennemis à combattre et l'Empereur Andronic ne demandant point à traiter, Etienne VI poursuivit le cours de ses succès. Il passa dans la province de Serres, s'empara sans peine de Stromza, forteresse qui commandait cette province au nord, prit possession de Serres, la capitale de la Macédoine et s'avança jusqu'au bord de la mer Egée (i283).
Andronic, engagé dans des controverses ecclésiastiques préféra demander la paix au roi de Serbie, plutôt que de quitter Constantinople pour se mettre à la tête de son armée. Les Serbes abandonnèrent la Macédoine qu'ils venaient de conquérir, et ne conservèrent que les forteresses frontières de la province. C'était une excellente acquisition, qui renforçait considérablement la Serbie dans celte direction.
La paix avec l'Empereur ne fut plus troublée jusqu'à la fin du long règne d'Etienne VI.
Une courte campagne contre Chichman, roi de Bulgarie, marqua les dernières années du xiii« siècle; elle se termina par la défaite des Bulgares, et par un traité de paix que cimenta le mariage de Néda, fille unique d'Etienne, et de Michel, fils du prince bulgare, et son successeur éventuel.
• Une nouvelle nation grandissait en Orient, à l'aurore du xiv* siècle : celle des Turcs Ottomans. Quelques mots sur leur origine sont indispen-
sables car nous verrons bientôt ces infidèles aux prises avec les Serbes.
L'irruption des Mongols avait détruit tous les états Seldjoucides établis dans TAsie occidentale.
Sur les débris de leur puissance , Othman fonda un petit État en Bythinie. Bientôt il l'agrandit aux dépens des princes voisins, et fut à la tête d'un royaume dont les sujets prirent le nom de Turcs Ottomans du nom de leur;chef Othman.
Le nouveau roi avait voué aux Grecs une haine implacable, depuis le jour où ils tentèrent de s'emparer par trahison de sa personne ; il leur déclara guerre à mort, suscita contre eux les Émirs voisins, porta le fer et la flamme dans les provinces asiatiques de l'Empire (1298).
Un moment arrêté dans leurs succès par le général grec Alexis Philantropene, les ; Ottomans abandonnèrent leurs conquêtes, et reculèrent jusque dans leurs possessions éloignées. C'en était fait de la puissance Ottomane, si Alexis n'avait excité la jalousie de l'Empereur Andronic, qui le fit mettre aux fers, puis priver de l'usage de la vue.
Aussitôt les Turcs reprirent courage et tous les résultats de la brillante campagne d'Alexis s'effacèrent ; les infidèles occupèrent de nouveau les provinces grecques.
En i3oi, la situation de l'Empire semblait tellement compromise, qu' Andronic, incapable de leur résister avec ses seules forces, chercha des
alliés. Le premier auquel il fît des propositions dans ce sens, fut son ancien adversaire Etienne, roi de Serbie.
Ce prince était veuf d^Elisabeth de Hongrie, l'Empereur chercha à se l'attacher par un mariage et lui fit proposer sa sœur Eudoxie, veuve de Jean Comnène, prince de Trébizonde. Le roi de Serbie se montrait disposé à cette alliance, mais on ne sait sous quel prétexte la princesse refusa. Alors Andronic, qui voulait à tout prix une union étroite avec Etienne VI, lui donna sa propre fille Simonide, bien qu'elle n'eût que onze ans et le roi quarante-cinq. Il la conduisit lui-même à Thessalonique où son époux vint la chercher. L'archevêque d'Achride leur donna la bénédiction nuptiale.
Ce mariage ne plut point à tout le monde.
L'introduction d'une princesse du sang des Commènes dans la famille royale de Serbie n'était point vue d'un œil favorable par l'entourage du roi. L'avenir démontra combien ces craintes étaient fondées.
Une armée serbe sous le commandement du général Novae Bostreck, vint au secours de l'Empereur, elle passa en Asie Mineure. A cette force se joignirent huit mille AUains, tous vieux guer« rîers. La bravoure des Serbes et des Allains permi aux armées impériales de reprendre l'avantage, une bataille eut lieu en Anatolie. L'infanterie grecque, qui occupait le centre, assaillie par une
charge irrésistible des Turcs faiblissait, elle fut secourue par les ailes formées des légions auxiliaires, et les Ottomans pris à revers abandonnèrent le terrain (i3o3).
Le résultat de cette bataille, où les Serbes jouèrent un rôle efficace, permit à l'Empereur de respirer quelques temps. Les troupes d'Etienne repassèrent l'Hellespont et rentrèrent couvertes de gloire en Serbie.
En i3i5, le roi de Serbie envoya encore une armée de deux mille hommes au secours de l'Empereur Andronic, voici dans quelles conditions. Les fameux Catalans, après avoir guerroyé pendant dix ans sous le commandement de Rocafort et de Berenger d'Entença contre les Ottomans, avaient à la suite de l'ingratitude et des mauvais procédés des Grecs à leur égard, tourné leurs armes contre l'empereur et pour se mieux venger réuni à leur armée un corps de Turcs. Lorsqu'àprès de sanglants combats les Catalans allèrent se fixer en Grèce, les Turcs voulurent repasser en Asie, pillèrent les campagnes sur leur route, puis s'emparèrent de Gallopoli et infligèrent une sanglante défaite à Michel, fils d' Andronic.
L'Empereur dans cette situation, s'adressa pour la seconde fois aux Serbes, Etienne accorda le renfort comme nous venons de le dire plus haut et grâce à ce concours, les Turcs chassés de place en place et refoulés dans le fond de la Chersonèse
de Thrace, furent tous ou massacrés ou vendus comme esclaves.
Mais si Etienne VI était heureux dans toutes ses expéditions militaires, il trouvait dans son intérieur des intrigues et des luttes d'influence entre le parti de la reine et le parti serbe. Simonide lui avait donné un fils du nom de Constantin, ce jeune prince fut l'objet et la cause première des malheurs qui affligèrent les dernières années du règne d'Etienne. En digne fille de Bizance, la reine de Serbie se complaisait dans les projets les plus ténébreux, les machinations infâmes lui semblaient toutes naturelles et elle essaya, de concert avec son père Andronic, de former la cour de Serbie sur le modèle de cellç de Constantînople.
Pour cela il fallait éloigner du trône, Etienne, fils du premier mariage du roi et son héritier présomptif. Elle y travailla énergiquement. Instruits de ces projets, la Noblesse serbe et le Clergé s'émurent et, craignant de passer sous la domination de l'Empereur, combattirent l'influence de la reine.
Le prince royal lui-même se mit à leur tête et poussé par ses partisans, rompit toutes relations avec la cour de son père. Une guerre civile était imminente, et le vieux roi dut marcher contre son fils pour le faire rentrer dans l'obéissance. Il y réussit, les seigneurs reculèrent devant une effusion du sang de leurs propres concitoyens, et se
dispersèrent à l'arrivée du roi. Etienne s'enfuit dans le fond de l'Albanie, où il resta quelques temps. Enfin dégoûté de cet exil, il reparut à Pristina, et sollicita le pardon du roi qu'il obtint sans peine. Simonide, furieuse de ce retour en grâce, recommence ses machinations, et arrache à la faiblesse d'Etienne VI, un ordre d'arrestation et d'incarcération du prince. •
Elle n'avait point dit au roi ce qu'elle méditait. A peine l'infortuné Etienne est-il au pouvoir de Simonide, qu'elle lui fait crever les yeux, selon la coutume byzantine et, chargé de chaînes, l'envoie à son père Andronic II. On jeta l'héritier du trône serbe dans un monastère grec. Il y resta sept ans, puis reparut à la cour quelques mois avant la mort de son père. Les grands du royaume ne voulant à aucun prix que le fils de Simonide régnât avaient exigé le rappel du prince Etienne.
Chose étrange, il avait recouvré la vue. Naturellement le peuple serbe crut au miracle et en attribua la grâce à Saint-Nicolas. Les historiens plus sceptiques croyent que l'ordre barbare de la reine ne fut point exécuté complètement, le bourreau chargé d'approcher des yeux d'Etienne une lamé de sabre rougie à blanc, la tint à une trop grande distance du visage du {)rince et, de com« plicité avec cet exécuteur, Etienne feignit la cécité.